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Les morts rêvent-ils d'infinités anthracites ? ─ PV Lycoris

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Les morts rêvent-ils d'infinités anthracites ?
FT. LYCORIS NOX GRIFFESANG ─ FIEF DES MÉRIDION


La douleur infinie de celui qui reste
Comme un pâle reflet de l'infini voyage
Qui attend celui qui part.

─ Bottero

Le vent aride du désert frappait la bâtisse de pierres, sifflant, faisant voltiger les grains de sable comme une écume dorée s'échouant sur les rebords d'une plage. La paume posée sur le carreau de la fenêtre de la pièce qu'il avait revendiqué comme sienne, Shaol observait le crépuscule orangé de ces terres désertiques que la Couronne avait offert à son clan. Quelle ironie. Voilà que les Méridion avaient troqué un Enfer pour un autre. Le démon n'avait pas besoin de se concentrer pour voir apparaître dans son esprit les plages ternes de galets infinies de son monde. Vide. Mort. Le désert d'Oriade n'en était qu'une pâle copie un peu plus lumineuse. Shaol n'appréciait guère cet endroit, qui remuait de façon déplaisante le souvenir de ses trop nombreuses éternités passées à contempler la ligne de l'horizon lointain. Avait-ce été une volonté des têtes couronnées ; une manipulation subtile pour leur rappeler qu'ils ne faisaient pas parti de leur monde, qu'ils n'étaient au final que des visiteurs vaguement tolérés, jamais bienvenues ? Cela ne l'aurait guère étonné. Les jeux de pouvoir prenaient diverses apparences en ces lieux comploteurs. Souvent vicieuses, parfois mortelles.

Le démon tapota la vitre rayée par le passage du sable du bout de son index, imposant un rythme raisonnant dans la pièce muette. Tap, tap, tap. La bâtisse était étonnamment vide pour un repère de démons. Shaol ne pouvait en vouloir à ses compatriotes : la vie dans ce monde était tellement plus... intense. Il les connaissait presque tous, exceptés quelques créatures aux ambitions impulsives propre à leurs jeunes âmes. Ils apprendraient. Tap, tap, tap. Personne n'avait protesté lorsque le démon s'était présenté aux portes du fief. Il était suffisamment âgé et puissant pour qu'on le laisse en paix. Lorsqu'il avait demandé à voir Vilhelm, le chef de leur clan, il s'était heurté à un inébranlable mur de silence, de non-dits et de regards tournés ailleurs. Son ami ne désirait visiblement pas le voir. L'avait-il oublié, après tous ces siècles de réclusion ? Cela le blessait plus qu'il ne voulait se l'avouer. Tap, tap, tap. Sans doute avait-il ses raisons. C'était un homme occupé. Shaol n'avait pas été étonné d'apprendre qu'il était toujours à la tête du clan : sa puissance phénoménale était connue de tous les démons. Nul ne se risquerait à le défier. Car chez ses comparses, tout était question de puissance, d'ancienneté et de domination. La loi du plus fort.

Ce qui expliquait pourquoi aucun des rares résidents n'avait bronché lorsque le nouvel arrivant avait commencé à transformer leur forteresse en salle de réception. Autant que cette immensité caverneuse serve à quelque chose, après tout. Une ombre au bas de la grande tour s'attira le regard du démon ailé. Il retira sa main de la vitre en un raclement grinçant, soupirant. Il était temps d'endosser son masque d'hôte. D'un geste qui relevait de l'habitude, il lissa le revers de sa veste en tissu sombre, brodé de volutes argentées. Sobre, efficace, élégant. Il se dirigea vers l'immense escalier d'un pas nonchalant, s'appuyant contre la rambarde, un sourire paresseux étirant à demi ses lèvres alors que les gardes qui étaient postés à l'entrée faisait entrer leur visiteur. Leur visiteuse, en fait. Si Shaol n'était nullement le maître de ces lieux, il en donnait une toute autre impression, avec ses beaux autours, son attitude désinvolte et les petites révérences que lui adressèrent les deux démons inférieurs lorsqu'ils prirent congé. Quand le chat n'est pas là...

Shaol ne bougea pas d'un poils, examinant avec attention son invitée du haut du double escalier de pierres. Les symboles étaient importants, et elle était ici chez lui. Sur son territoire. Le silence s'étira paisiblement entre eux, plus alimenté par une curiosité réciproque qu'une réellement provocation. Lycoris Griffesang était telle qu'il l'avait déjà aperçu : digne et fière, drapée dans une dignité affichée. Impériale. Belliqueuse. Son sourire s'étira un peu plus.

Duchesse, ronronna-t-il doucement, sachant pertinemment que l'écho créé par les murs nus de l'immense entrée porterait la moindre nuance de sa voix jusqu'à son interlocutrice. Soyez la bienvenue à Oriade.

Ses yeux améthystes brillaient lorsqu'il descendit finalement les marches du grand escalier de sa démarche féline, saisissant avec douceur la main de la dame pour y appliquer un baiser chaste du bout des lèvres ; sans un instant la quitter du regard.

C'est un plaisir de vous accueillir dans notre petit bout d'Enfer, lui murmura-t-il, toujours penché vers elle, avant de se redresser et de lui rendre sa main, une lueur espiègle dans les yeux. Son pouvoir ondulait autour d'elle sans la toucher, curieux. Venez-vous jouer avec moi, Votre Grâce ? semblaient dire ses prunelles rehaussées d'aurore.



Les morts rêvent-ils d'infinités anthracites ?
MARS DE L'AN DE GLOIRE 418 ─ FIEF DES MÉRIDION



And I am feeling so small
It was over my head
I know nothing at all
And I will stumble and fall

I'm still learning to love
Just starting to crawl
Say something, I'm giving up on you
I'm sorry that I couldn't get to you


Victoria, attends-moi.

C'est le sifflement du mistral désertique qui soufflait sur Oriade qui accueillit Lycoris en descendant de la calèche ducale, un vent chaud mais sec, effilé comme la lame d'un poignard qui se glisserait entre vos côtes. Le printemps avait déposé son voile lumineux sur le pays, et comme en témoignait la température ambiante élevée pour un mois de mars, on était bien au cœur d'Akantha.

Bien loin des murs de la cité d'or, la Croisée était venue chercher des réponses. Et c'est avec un visage délicatement maquillé de khol et de rouge à lèvres qu'elle souria en faisant son entrée après qu'un jeune démon l'y ai rejointe. De là, son regard ambré se leva sur la silhouette engageante qui la surplombait, et un silence de quelques secondes passa, durant lequel les deux protagonistes de la Cour se jugèrent doucement, en quelques battements de cils.
Toute vêtue de tulle et de dentelle, la robe de la jeune femme était aussi provocante qu'a son habitude, respectant l'image sulfureuse que la fraîchement nommée duchesse donnait à la Cour entière depuis déjà quelques mois.

« Le plaisir est partagé.»

Comme une fausse note dénotant sa phrase, ses mains se crispèrent sur sa robe, le tissu délicat se froissant entre ses doigts nerveux. Ce n'était pas la vue, plutôt agréable par ailleurs, du Démon qui la perturbait- mais tous les espoirs fous qu'elle plaçait dans cette rencontre. C'était si stupide de rêver de reprendre tout ce qu'elle avait perdu, mais le sentiment qui lui nouait le fond des entrailles n'était pas dupe. Elle se raccrochait à la dernière porte de sortie qu'elle avait, désespérément. Et ses mains se dénouèrent pour accepter le baiser qu'il vient y déposer, ne se tendant qu'imperceptiblement au contact de ses lèvres sur sa peau brûlante- celle d'une demie Salamandre, après tout.

« Il est rare que je m'aventure en dehors des murs d'Everbright, ces derniers temps. J'espère que ma visite en ces lieux sera un changement d'atmosphère agréable. Je compte sur vous, sire Méridion » lui répondit-elle en roucoulant presque. Comme si de rien n'était, son aisance et son charisme naturels avaient repris le pas sur sa nervosité, et la fragilité qui avait caressé son enveloppe l'espace d'un instant avait été enfouie profondément.

Oui, elle comptait sur lui. Une phrase anodine si n'en est, mais lourde de sens à l'égard du démon. Elle était une duchesse, et lui un courtisan. Distrais-moi.

Un sourire naquit sur ses lèvres tandis qu'elle esquivait à son tour une très légère inclinaison du buste, marque de respect polie à l'égard de son hôte dont elle ne savait presque rien, si ce n'était qu'il était un puissant mage et n'appartenait pas à la faction soutenant la reine. Du moins, pas pour le moment... A moins que ses renseignements étaient erronés, ce qui pourrait coûter très cher à l'enfant bâtarde qu'elle était, menace permanente pour la couronne.

Tout autour d'elle, le manoir Méridion était bien dépendant que ce qu'elle avait imaginé, peut-être quelque chose ressemblant davantage à l'austère forteresse des Griffesang; non, ici, on se serait presque crus de retour au sein du palais à Everbright, avec d'épais tapis moelleux recouvrant le sol et de somptueuses peintures décorant les murs de pierre. Bien qu'elle n'était jamais venue ici, pour Lycoris qui connaissait Vilhelm, c'était un changement des plus surprenants... A moins que quelqu'un d'autre en était à l'origine.

« Je vous remercie de m'accueillir en votre demeure, surtout en des termes aussi vagues. Voyez-vous, l'objet de ma visite étant délicat, il m'a paru préférable de ne pas le dévoiler dans une lettre. Les seules personnes ayant ma confiance pour la délivrer en mains propres... Je préfère les garder auprès de moi. » expliqua-elle ensuite avec désinvolture, son regard se perdant dans les profondeurs du tableau qu'elle admirait devant elle.

Se retournant vers son hôte, elle lui adressa un sourire chaleureux laissant deviner des petites canines pointues de prédateur, tandis qu'elle replaça une de ses mèches de cheveux derrière l'oreille. Volontairement laissés libres en épaisses boucles qui lui retombaient sur les hanches, ils étaient cependant coiffés avec sophistication sur le haut de sa tête pour former une couronne de tresse dans laquelle étaient piqués rubis et autres pierres précieuses, symbole opulent et arrogant de son statut. Une certaine évolution pour le garçon manqué qui avait toujours préféré un pantalon confortable aux jupons et corsets, mais il semblerait qu'elle avait enterré cette partie d'elle-même pour de bon après sa nouvelle prise de fonction.

« C'était un long voyage depuis la capitale, et les températures commencent déjà a grimper, a mon plus grand plaisir cependant. Allons donc nous rafraîchir autour d'un verre, et je vous raconterai une histoire en échange... Un conte de fée à propos d'un chevalier. Je suis sûre qu'elle vous plaira. »

Un conte fait de pleurs et de sang, qui frôlait l'indécence et se jouait de la mort. Le genre qu'on aimait se chuchoter à Akantha. L'histoire de sa vie. Et la jeune princesse avait besoin du démon pour y mettre un point final. Une rature d'encre noire sur le dernier paragraphe, un rebondissement qui ferait frissonner le lecteur, un retournement de situation qui changerait du tout au tout. Sa fin heureuse. Victoria.

Fais-moi entendre ce que je veux entendre..

référence
Le regard du démon se promena paresseusement sur son invitée, notant la façon dont ses poings s'étaient serrés le temps d'un souffle sur les dentelles de sa robe ─si on pouvait appeler ce léger bout de tissu qui ne laissait guère grand chose à l'imagination de la sorte. Somptueuse vulgarité brodée d'élégance. Un dosage savant et d'ores et déjà une volonté de soumettre. Il y avait, après tout, de nombreuses façons de le faire, et le désir n'en était pas la moindre. Les yeux de Shaol ne s'attardèrent cependant pas suffisamment pour paraître impoli. Il avait, il faut dire, assez de siècles d'expérience pour savoir bien se tenir en présence d'une invitée prestigieuse. La détresse qu'il percevait en la Duchesse par l'intermédiaire de son pouvoir, brume doucereuse autour de son esprit, acheva de le convaincre qu'une approche un peu trop chaleureuse risquerait d'avoir l'effet inverse de ce qu'il souhaitait.

Mais que souhaitait-il, finalement ? Lui n'avait rien à tirer de cette entrevue. Il était toujours bon d'avoir les puissants de son côté, mais il est vrai que Shaol avait une terrible tendance à trouver bien plus amusant de les tourmenter. Il n'avait ceci dit guère à perdre non plus. La louve l'intriguait, dangereuse créature, si jeune et déjà si... Le démon pinça légèrement les lèvres, une ombre voilant un instant son regard. Si triste. Il rappela son pouvoir à lui avant que la jeune femme ne puisse en sentir la caresse. Il n'aimait guère l'écho ancien que ses sentiments réveillaient en lui. Bien heureusement, il était bon acteur et hocha légèrement la tête aux paroles de son invitée, effaçant de son visage tout indice du chagrin qui l'avait un instant submergé. Il lui adressa même un sourire nuancé d’ironie lorsque la Duchesse prit l’initiative du déroulement de la fin d’après-midi. C’était indéniablement quelqu’un qui avait l’habitude qu’on lui obéisse et qui aimait avoir la maîtrise de la situation. Le démon la lui laissait volontiers –pour l’instant. Peut-être serait-elle surprise.

Les histoires de chevaliers sont mes préférées, se contenta-t-il de répondre, le regard malicieux. Sauf lorsque vient le moment où le héros  se heurte à un effroyable démon, caricature ma foi relativement simpliste de la réalité, se retint-il de compléter.

Sans rien ajouter de plus, il proposa son bras à la demoiselle, remontant d’un pas tranquille l’escalier de pierre. Shaol n’aimait pas la couleur de la roche –c’était sans doute pour cela qu’il avait investi autant de temps pour en cacher les moindres recoins sous d’épais tapis et de somptueuses peintures. Personne ne l’avait arrêté, et c’était même devenu une sorte de jeu au sein du bastion des démons. De quelle couleur sera le hall d’entrée, aujourd’hui ? Le courtisan n’aimait pas ce qui était terne et mort. Il n’y pouvait rien. Et pour l’instant, personne ne s’en était plaint. La peau de la louve était chaude contre la sienne, tandis qu’il évoluait dans un couloir adjacent à diverses petites pièces inutilisées. Le silence était si omniprésent qu’on entendait distinctement leurs pas, pourtant étouffés par un tissu d’un riche bleu saphir –c’était aujourd’hui la couleur des démons, avait-t-il décidé de façon arbitraire. Ils arrivèrent finalement devant une porte en bois sombre, identique à toutes les autres. Ce bastion était un parfait labyrinthe de couloirs qui se ressemblaient tous, au grande damne de Shaol. On en aurait presque cru un cachot. Pour ce qu’il savait de l’histoire du bâtiment, peut-être même était-ce vraiment le cas. Il se félicita que son pouvoir ne puisse intercepter les pensées passées. Sans doute n’aurait-il pas été très tranquille, en ces lieux.

Il relâcha avec douceur le bras de la louve, ouvrant la porte sur un petit salon qu’elle soustrayait aux regards curieux. Si la pièce était mince, elle n’en dégageait pas moins une sensation de confort improbable en ces lieux. De chaleur, pas tant celle du désert, mais plutôt d’un feu serein dans une cheminée, lors d’une nuit d’hiver. Une chaleur qui tranquillisait l’âme et apaisait l’esprit. Sans doute cela venait-il de l’odeur des vieux livres, séjournant sur d’innombrables étagères qui tapissaient les murs et s’élevaient haut vers le plafond. Ou encore des diverses petites sculptures en argile qui décoraient un bureau simple du même bois sombre que la porte, assorti à un canapé et à divers fauteuils à l’apparence rudes, adoucie par une multitude de coussins multicolores. Partout la présence du démon était criante. Un immense tableau représentant une aube étoilée au-dessus d’une forêt d’or trônait sur l’un des murs de la pièce, face au canapé, splendide non de réalisme mais par la passion qu’avait mis son auteur dans chaque coup de pinceau.

La pièce semblait être faite pour l’admirer. C’est pourtant avec une indifférence soignée que Shaol évita d’en croiser les couleurs de son regard, qui portait les mêmes nuances que le ciel d’aurore de la peinture. D’un geste qui engloba la pièce, le démon invita son invitée à prendre place où elle le souhaitait. On ne disait pas à une Duchesse où s’assoir, après tout. Il se dirigea vers un petit placard orné de reliefs sculptés d’où il tira deux verres à pied, de la grâce nonchalante qui lui était propre, les plaçant sur une petite table basse, discrète parmi les merveilles qui peuplaient la pièce. Il eut un mouvement d’hésitation au moment de saisir la bouteille. N’était-ce pas un peu excessif de proposer à la louve du vin de ses propres vignobles ? C’était pourtant les meilleurs d’Akantha. Shaol haussa légèrement une épaule et s’empara de deux bouteilles, qui rejoignirent bientôt les verres. Une liqueur du désert, propre aux terres des Méridions, jeune et forte, et un vieux vin de Trastamara, à l’arôme doux et fruité. Un choix pour un message. Ce fut peut-être en signe de paix que le démon se versa du vin lycan –à moins que ce ne soit pour épargner son gosier de l’alcool de cactus bien trop fort à son goût. Il laissa à son invitée le soin de se servir elle-même. Il lui semblait qu’elle n’était pas de celles qui prendraient ombrage d’une liberté laissé par son hôte.

Scrutant la louve dans une expression qui se voulait neutre mais qu’il ne pouvait empêcher d’être légèrement espiègle, il prit la parole.

Cette pièce me semblait toute indiquée pour accueillir une histoire. Elle-même en est riche, ajouta le courtisan d'un murmure en désignant les bibliothèques aux volumes colorés.

Sur ces mots, il laissa à son invitée le temps de s’imprégner de l’ambiance du petit bureau –ou du salon, en fonction de qui le visitait. Le silence était une invitation plus éloquente que bien des mots. Et il semblait au démon que la Duchesse en avait besoin, pour rassembler le courage de lui conter son récit. Il lui offrait d’ailleurs volontiers l’excuse de l’examen de la petite pièce et de ses secrets. Et il ferait semblant de ne pas sentir sa détresse, alors que de nouveau, son pouvoir s’élevait, brume étoilée invisible aux yeux de quiconque.






Qui aurait cru qu'une telle merveille se nichait dans un recoin aussi perdu de province.
Et que dire de son régent, aussi malicieux qu'énigmatique. Il voulait donc entendre son histoire ? Elle lui donnerait de quoi rêver et cauchemarder. Les yeux dans le vague, absorbant à peine les informations qu'elle voyait au fil de leur chemin tortueux dans les profondeurs de la forteresse, la duchesse se laissa guider docilement par le bras du démon jusqu'à la pièce qui leur servirait de refuge cet après-midi. Le contact était agréable ; ses mots, encourageants.

Quelques pas à l'intérieur du salon feutré arrachèrent cependant un sourire appréciatif à la louve, tandis qu'elle s'avança vers une étagère, curieuse comme une enfant de déchiffrer les minces symboles en cursif sur les tranches reliées des grimoires entreposés là. Du sol au plafond, ils emplissaient les murs en les parant de milles couleurs qui n'appelaient que d'être caressées afin de sentir le cuir usé sous ses doigts, de sentir l'odeur du parchemin et de l'encre qui en emplissait les pages. Un endroit qui invitait au rêve, à la contemplation- et comme le mage le soulignait, aux murs dignes d'entendre son récit.

Alors, acquiesçant d'un gracieux mouvement de la tête à son invitation à prendre place, elle s'installa sur un large fauteuil moelleux non loin de la petite table basse ou son hôte venait de leur installer de quoi rafraîchir leur gorge, lui laissant même le luxe de choisir sa boisson ; une attention considérable estima la Croisée, qui se servit après lui un verre de l'alcool de cactus qui l'intriguait. La vue familière de l'autre bouteille lui soutira un papillonnement intrigué de cils, mais elle ne commenta pas cette sélection, se contentant de s'enfoncer confortablement dans l'épaisseur du fauteuil, croisant ses jambes dans un geste qu'on pourrait croire délibérément provocateur.

« Il était une fois, une princesse aux longs cheveux blancs vivant dans un palais d'or » commença-t-elle dans un murmure, avant de s'humecter les lèvres et de continuer d'une voix un peu plus forte:

« Entourée de milles merveilles, la princesse qui avait tout pour elle dans la vie n'était pourtant pas heureuse, enfermée par ses semblables dans un carcan de convenances et de vieilles traditions qui ne lui siéent guère.»

Un discret soupir s'échappa de ses lèvres charnues, et elle y porta le verre pour en boire une gorgée. L'alcool était puissant, au goût à la fois amer et sucré, et lui arracha un petit toussotement qu'elle ne chercha pas à cacher. Les pierres précieuses qui agrémentaient sa coiffure scintillèrent faiblement en suivant le mouvement de sa tête qui accrocha la lumière du désert filtrant à travers les fenêtres de la forteresse.

« Jusqu'au jour venu ou un chevalier à l'armure d'obsidienne et à la chevelure d'un noir d'encre se présenta aux portes du château. Traité avec le respect dû aux invités mais avec la défiance naturelle accordée aux étrangers, lui aussi se retrouva plongé dans un univers luxueux au silence équivoque- puis il rencontra la princesse. »

Lycoris eut un sourire, un sourire tendre qui à ne pas en douter n'était pas destiné aux yeux d'améthyste de Shaol, mais qui en cet instant, la fit paraître pour une jeune femme comme une autre- pas une noble de la Cour des Cendres venue rendre visiter à un mage dans des circonstances mystérieuses, mais comme une demoiselle racontant quelconque plaisant souvenir à un complice.

« Pour eux, ce fut comme si le monde s'était paré de couleurs, qu'ils avaient retrouvé les sons de la vie et le goût de prendre part à celle-ci; deux êtres qui n'avaient pas leur place en cette société, mais qui s'étaient trouvés l'un l'autre. Et rien d'autre ne comptait à leurs yeux. »

Aussi charmeur que fugace, le sourire illuminant précédemment son visage disparu cependant avec la fin de sa phrase. Le ton de sa voix laissait suggérer bien plus que les mots choisis par la louve, mais elle n'ajouta rien d'autre, avant d'amener une fois le plus la coupe de cristal à sa bouche, finissant le reste de l'alcool transparent qui tournoyait en son fond.

Vide, marquée par une trace de rouge à lèvres pourpre en son rebord, la coupe fut reposée sur la table un peu plus énergiquement qu'il n'était nécessaire, et elle se fendit dans un tintement limpide qui résonna dans la pièce. Pourtant, la louve n'esquissa pas le moindre mouvement de surprise ou geste d’excuse ; elle regarda les pièces brisées qui s'étaient répandues sur la table, comme si le bruit l'avait tirée de quelque cauchemar lointain. Se plonger dans les affres du passé était un jeu dangereux, mais elle s'y était aventurée trop loin pour arrêter à présent, et sa voix reprit son récit, à la fois forte et fragile.

« Puis, un jour de tragédie, leur monde se teinta de noir, quand la princesse, poussée par le désir de voir ce qu'il y avait au-delà des murs du palais d'or, décida de quitter le chevalier sans laisser d'explications quant à son geste. Plongé dans l'affliction et le tourment, il crû perdre la tête, mais traversa cette épreuve avec la conviction profonde en son cœur qu'en se montrant digne, elle finira par lui revenir. »

Marquant une pause, son regard sembla se perdre dans le lointain au delà de la fenêtre alors que ses doigts se crispaient sur l'accoudoir boisé du siège, le soleil découpant son profil en contre-jour, couvrant son front d'un halo cuivré.

« Ils ne se reverront jamais plus. La princesse mourut sans pouvoir lui dire ses adieux, perfidement assassinée par ses détracteurs.»

Un profond silence tomba sur la pièce, lourd de sens et de douleur. Lycoris se retourna alors vers le démon, d'un geste qu'on aurait pu croire démesurément lent- si ce n'était pour la pointe de chagrin qui perçait dans sa voix, le bref éclat brillant de l'humidité de ses yeux mordorés. Et pourtant, même voilée dans sa peine, elle était terriblement séduisante, dans sa robe pâle au décolleté effleuré par les boucles ébène de sa chevelure.

« Dites-moi, sire Méridion, que pensez-vous qu'il est arrivé au chevalier?»
La voix de la Duchesse louve, bien que retenue par un murmure, raisonna avec force dans la pièce silencieuse tandis qu'elle entâmait le début de son récit. Il était intéressant de constater que la moindre modulation de tonalité avait sans doute une explication, un sentiment, une cause. Si Shaol ne connaissait pas encore assez bien son invitée pour en déduire la raison exacte, il ne pu s'empêcher de la deviner. N'était-elle pas venue à elle dans un but précis ? Sa lettre avait été si cryptique. Il ressentait toujours l'aura de chagrin qui entourait la lycan, et si elle n'en montrait pourtant admirablement rien, le démon n'était pas dupe. Il avait en face de lui une femme dévastée. Il s'absorba un instant dans la contemplation de l'ambre de sa liqueur qui prenait des teintes de miel doré au passage de la lumière de la fin d'après-midi. Non, la Duchesse n'était sans doute pas du genre à accorder à de simples nobles, si puissants soient-ils, la grâce d'une visite diplomatique. C'était aussi pour cela que Shaol trouvait sa présence aussi rafraîchissante. Pour le moment, cependant, il prenait un soin particulier à éloigner son pouvoir de la conteuse alors qu'elle continuait son histoire, aspirée dans ses souvenirs, à n'en pas douter.

S'il fut étonné du sourire tendre qu'il surprit un instant sur le visage de la louve, il n'en laissa rien paraître. Tout comme il lui avait laissé la discrétion de rassembler ses émotions avant son récit, il aurait la politesse de ne pas relever les instants où son masque pourtant soigneusement mis en place se fissurait. Comme le fut, un instant plus tard, la coupe de verre de la Duchesse lorsqu'elle la posa sur la table avec plus de force que nécessaire. Le son raisonna dans la pièce, tintement cristallin, écho à la voix de la lycan. Était-ce donc ça, le bruit d'un cœur qui se brise ? Shaol baissa légèrement les yeux sur sa coupe qui, pour sa part, était encore intacte. Il rejeta avec lassitude la pulsion de l'envoyer se briser contre le mur d'en face, sur la peinture aux mêmes couleurs que son regard. A la place, il s'approcha doucement de son invitée, ses ailes comme de la soie sombre dans son sillage. Ce fut sans surprise qu'il prit connaissance de la suite de son histoire tragique, contemplant son propre mutisme face à l'ampleur du sentiment de détresse qui traversait les mots de la Duchesse.

Il perçut instantanément le moment où la louve se rappela de sa présence. Le visage de Shaol était inexpressif, et même son petit sourire en coin habituel avait déserté son visage. Il revint, bon gré mal gré, lorsque l'akanthienne s'adressa à lui. Qu'est-il advenu du chevalier, sire Méridion ? demandait-elle, son regard intense et légèrement brillant cherchant à capturer celui du démon. La lumière qui filtrait de la fenêtre berçait le visage de son invitée, la couronnant d'or pur. Il prit le temps d'un souffle pour admirer la scène, avant de cligner des yeux, comme pour se détacher de la contemplation d'un tableau particulièrement fascinant.

─ Eh bien, Votre Grâce, je ne pense guère être en mesure de raisonner comme l'un de ces valeureux chevaliers en armure, quand bien même serait-elle faite d'obsidienne, commença-t-il, les yeux rieurs tandis qu'il l'observait avec une attention renouvelée. Mais si je devais raisonner en tant que simple être, alors sans doute mettrais-je tout en oeuvre pour retrouver les coupables, déclara-t-il avec un sourire sans joie, tandis qu'un étrange éclat avait traversé son regard, presque aussitôt disparu. Il fit tourner le vin ambré dans sa coupe, reprenant d'une voix plus légère. Et sans doute me serait-je éteint dans cette quête de vengeance, car s'il y a bien quelque chose que nous enseigne toutes les histoires, c'est que la haine appelle la haine et que nul repos plus jamais ne se présentera à nous lorsque nous embrassons ce chemin.

Quelle dommage que je sois immortel, pensa-t-il, ironique. Les assassins de Danàn étaient morts il y avait de nombreuses décennies, tous autant qu'ils étaient. Cela n'avait pas pour autant apaisé l'abîme qui séjournait au plus profond de lui depuis, ne faisant qu'ajouter la culpabilité au chagrin. Il s'approcha davantage du fauteuil que la louve avait choisi, se penchant sur elle alors qu'il déposait délicatement son verre sur la petite table qui lui faisait face, pénétrant son espace personnel en une proximité presque familière.

─ Vous saignez, Duchesse, murmura-t-il, les yeux mi-clos, sans pour autant désigner la paume de son invitée en effet légèrement coupée par les débris de la coupe. Ses mots restèrent en suspens quelques instants entre eux, lourds de sens comme le fut l'histoire de la louve. Il serait déshonorant et potentiellement dangereux pour un brave chevalier d'aller chercher providence du côté des créatures des ténèbres, qui s'enivrent si facilement de la douleur des autres, susurra le démon, si proche d'elle qu'elle devait en sentir le souffle. Il lui adressa un léger sourire ironique alors qu'il se redressait, les morceaux de la coupe brisée soigneusement éloigné quand il lui fit brusquement sentir la pression de son pouvoir, bourdonnant de puissance. Le contact mental avait été dénué de sa finesse caractéristique, agressif. Il s'était pressé contre son esprit en un grondement puissant, pressant et prédateur, cherchant à l'intimider et à la dissuader.

Il ne doutait pas un instant de la détresse de la Duchesse, ou de son honnêteté. Sans doute le problème était-il là. Elle lui renvoyait un tel écho de ses propres sentiments qu'elle en devenait dangereuse à côtoyer. Elle le forçait à replonger dans ses propres souvenirs, à secouer cette boîte de Pandore qu'il évitait à tout prix. Il n'avait aucun mal à deviner sur quel chemin ses pas la mèneraient. Le pouvoir se dissipa aussi vite qu'il était apparu, ne laissant dans son sillage mental qu'un ciel étoilé. Sans qu'il ne s'en soit rendu compte, Shaol était désormais à plusieurs pas de la louve. Il n'aimait pas se montrer cruel. Il cacha la culpabilité qui traversa son regard en se détournant prestement de son invitée, emportant les morceaux brisés avec lui.  

─ Je suis désolé pour votre perte, déclara-t-il finalement sans la regarder, après de longues secondes, d'une douceur sans la moindre nuance d'ironie. Avec toute l'honnêteté d'une autre âme qui s'était retrouvée amputée d'une moitié, si ce n'est plus, lors de la mort d'un être aimé.




Ils étaient peut-être bien plus similaires que ce que l'imagination de Lycoris se serait laissée croire. Son intonation était trop semblable à la sienne, comme deux facettes d'une même pièce, pour le moment posée en équilibre sur sa tranche, mais qui commençait à osciller- pile, face ?
Insensible au liquide carmin qui commençait à s'écouler au creux des silures de sa paume, elle en était si absorbée dans leur conversation qu'elle ne l'avait pas remarqué à vrai dire.

« La sagesse serait de ne pas emprunter cette voie, n'est-ce pas? Pourtant, malgré la conscience que la haine appelle la haine comme vous le dites, vous aurez fait ce choix?» souffla-elle avant de continuer d'un petit rire incrédule: « Le déshonneur n'est-il pas pour le chevalier de se perdre dans la complaisance de sa propre douleur, devenu indifférent au monde qu'il l'entoure?»

Elle n'eut pas le loisir de continuer son ironie cependant, quand un contact sembla toucher son être intérieur, comme tentant de la repousser dans ses retranchements comme une menace embrumée. Cela ne dura qu'un instant, et pourtant les oreilles lupines de la duchesse eurent un mouvement de recul, s'aplatissant contre sa tête. Quelle était cette sorcellerie ?
Son regard s'assombrit rapidement, comme un amoncellement de nuages orageux venus obscurcir ses iris solaires, et un grondement sourd s'échappa de ses lèvres. Cherchait-il à la tester ?
Elle ne le laisserait pas faire, ni fuir; elle se releva prestement, et en quelques pas, elle l'avait rattrapé avant qu'il ne quitte la pièce sous le prétexte de débarrasser les ennuyants témoins matériels de son manque de maîtrise d'elle-même. Une certaine sauvagerie qui avait transparu sans bouleverser son hôte outre mesure, pour le moment.

« Ce n'est rien. Laissez-moi faire.» murmura-elle tandis que l'air bruissait comme le feuillage argenté d'un saule pleurer par un jour d'automne. Lentement, les pièces brisées de verre s'élevèrent en l'air silencieusement depuis les mains de Shaol, comme tirées par des fils invisibles qui, avec patience et amour, rassemblèrent chaque fragment, chaque éclat à sa place d'origine, rendant à la coupe toute sa splendeur originelle. Le délicat objet retrouva sa place sur la table basse sous le regard inquisiteur de Lycoris, qui glissa ensuite dans les pupilles violettes du démon. En silence, elle leva sa paume pâle, dénuée de toute trace de la mince balafre sanglante qui la traversait une minute plus tôt.

Elle n'eut pas d'explications pour lui sur l'ésotérique scène qui venait de prendre place, autre qu'un sourire tranquille qui dévoilait discrètement ses canines. Si la lame inquisitrice qu'elle avait senti mentalement quelques instants plus tôt était l'œuvre de la magie, à ne pas en douter, il n'était pas le seul qui en faisait usage dans cette pièce.

« Je vous remercie de votre sollicitude, mais n'assumez rien d'extravagant, sire, je vous prie. Ce n'était qu'un conte de fées.»

Mensonge. Elle le savait, il le savait, elle savait qu'il le savait. Leurs propos étaient bien trop chargés d'émotions pour que la louve trompe le courtisan par quelques mots destinés à sauver les apparences ; mais s'abandonner ainsi à ses sentiments était un jeu trop dangereux pour Lycoris qui passait alors de chasseuse à proie, sans autre ennemi à abattre qu'elle-même. Un enfer qui prenait réalité autour d'elle en vaisselle brisée, meubles sauvagement éventrés, et cruauté exagérée envers quiconque s'approchait d'elle en ces moments-là.

Pour rien au monde, une facette qu'elle aurait voulu dévoiler à un autre pion sur l’échiquier géant qu'était la Cour des Cendres. Par peur ? Par pudeur ? par fierté ? Un subtil mélange, probablement. Et c'est tout son être qui refusait d'accepter les condoléances de son interlocuteur, poursuivant le doux déni dans lequel elle se drapait depuis la mort de Victoria survenue durant l'automne.

S'appuyant délibérément sur le montant de la porte pour en empêcher le passage à son hôte, un geste une fois de plus provocateur- sa façon de dire qu'il ne l'intimidait pas, et d'asseoir sa domination dans leur petit jeu. Contrastant avec son attitude agressive, sa voix s'éleva, douce, voluptueuse. Il était temps de passer aux actes.

« Il est juste particulièrement approprié pour illustrer l'impasse dans laquelle je me trouve actuellement, et qui m'a poussée à me tourner vers vous. Les Méridions sont réputés pour être les meilleurs mages du royaume après tout, et je ne crois pas exagérer en disant que nos jeteurs de sorts excellent dans des domaines ou ceux de notre allié du nord n'oseraient pas s'aventurer... Est-ce votre cas, Shaol?»

C'était là un bien étrange spectacle que celui des morceaux de verre qui s'élevaient dans les airs pour venir se rassembler dans le vestige de l'objet qu'ils formaient autrefois, ballet improbable en parfaite synchronisation cristalline, miroitant dans rayons d'un soleil tardif. Shaol était une créature faite de magie et ses pairs immortels l'étaient également, ce qui faisait de son peuple des érudits dans le domaine du savoir des arts ésotériques -et pourtant. Il observa, fasciné, les bris coupant se rassembler entre eux, reprenant la forme exacte qu'ils possédaient avant que les émotions de la lycan ne les brisent d'une poigne solide. Ses yeux crépusculaires suivaient leur trajet aérien avec un intérêt palpable. Était-ce de la télékinésie ? C’était sans doute bien plus compliqué que ça. Evidemment, la Duchesse prit un soin particulier à ne pas rassasier ses interrogations, agissant comme si l'étrange danse des morceaux de verre n'avait jamais eut lieu -pire, comme si ce n'était rien. Un mystère de plus que Shaol classa dans un coin secret de son esprit, avide d'en découvrir les tenants et aboutissants.

Il haussa légèrement un sourcil aux paroles nonchalantes de la louve guerrière, qui semblait bien pressée de balayer prestement la tournure sérieuse qu'avait prit la conversation par quelques détours tortueux. Son léger demi-sourire reprit sa place sur son visage qui perdit finalement de sa gravité, alors qu'ils revenaient dans un domaine où il était bien plus à l'aise. Il ne tenta guère de contredire la Duchesse, qui s'était montrée à la hauteur des rumeurs de son tempérament explosif : une flamme brute, brûlante et agressive. Elle n'en avait pourtant pas l'imprévisibilité, et Shaol ne doutait pas que la lycan suivit un cheminement de pensées et d'action tout à fait logique -du moins, selon son propre point de vue. Ses mains vides de tout fardeau et en la présence de son interlocutrice qui ne faisait guère d'effort pour masquer son intention de lui couper la route, appuyée contre le montant de la porte du petit bureau, le démon se contenta de se détourner. Il prit place nonchalamment sur le canapé qui faisait face à la peinture nocturne (que son regard prit grand soin d'éviter), étendant ses larges ailes sombre derrière lui dans une parodie d'étirement félin.

Eh bien, Dame Griffesang, vous le dites vous-même, commença-t-il avec un ton presque désintéressé. Presque las. Nous autres démons sommes sans doute les mieux placés pour parler magie. Il croisa ses chevilles sur la petite table basse, adressant un regard ironique à la lycan. L'immortalité n'y est sans doute pas étrangère. Et il se trouve que je suis plutôt ancien, même parmi les miens.

Au final, elle ne venait donc que pour son savoir. Devait-il en être étonné ? Pas vraiment. En était-il déçu ? Il aurait déjà fallu pour cela ce qu'il sache exactement ce qu'il attendait de la part de la jeune Duchesse au préalable, et ce n'était guère le cas. Elle n'était pas la seule à convoiter les secrets des Méridion, des démons immortels à la dimension si différente, à la magie omniprésente. L'instinct de Shaol semblait flairer quelque chose qui le mettait mal à l'aise, et quoi qu'en dise son interlocutrice, sa petite histoire était loin d'être anodine. Que recherchait-elle ? Le courtisan plissa légèrement les yeux. Il pourrait sans nul doute s'introduire dans son esprit pour piller l'information, mais à quoi cela servirait ? Si elle était ici, c'était pour se servir de son savoir, éventuellement de ses compétences. Elle exposerait elle-même sa réclamation, et le démon serait fixé.

Il ne tenait pas à s'en faire une ennemie. Pas parce qu'il la craignait -pour cela aurait-il fallu qu'il craigne la mort, ce qui n'était pas le cas- mais parce que malgré ses hauts airs et son arrogance, il lui semblait que la lycan cachait au-delà de sa carapace d'acier poli des secrets pour le moins intéressants. Et une ambition débordante, que ce soit un bien ou un mal. Oui, décida Shaol. Lycoris Griffesang était quelqu'un d'intéressant, et cette entrevue ne faisait que lui confirmer cette hypothèse. Restait à savoir de quel côté, lui, se tiendrait. Il coula vers elle son regard d'aurore sombre, penchant légèrement la tête sur le côté, la jaugeant un instant.

Qu'attendez vous de moi, Duchesse ? demanda-t-il finalement, sans plus de cérémonie.  




Il fuyait.
Se pliait.
Perdue dans ses pensées un instant, elle eut un sourire espiègle en se demandant quel genre d'expression il afficherait si elle continuer à le pousser ainsi. Sans qu'elle ne bouge un seul doigt, il s'était détourné d'elle, et retourna sagement là où elle voulait le voir. Avec grâce et douceur. Cela la déconcerta légèrement, elle la femme forte habituée soit à ce qu'on lui tienne tête- soit que l'on s'écrase de manière pathétique devant elle.

Puis il revient à la charge. Lui demandant directement la raison de sa venue.
Imprévisible.
Elle aimait ça.
Les pas de la duchesse suivirent ceux du démon ; seul le cliquetis de ses talons vint troubler le silence, puis ce fut le bruit caractéristique d'une nouvelle bouteille qu'on débouchait et son bouchon de liège qui sautait. Un verre qu'on remplissait. Le sien. Les bonnes manières de la jeune femme s'étaient déjà envolées par la fenêtre, apparemment.

« Les miens vivent à peine plus d'un siècle avant de s'éteindre, mais j'ai l'étrange impression que ma petite... particularité en tant que mage... me laissera vivre bien plus longtemps.»

Elle n'en dit pas davantage, se contentant d'un petit rire léger qui secoua ses boucles sombres et fit briller les pierres qui les ornaient. Oui, elle en riait, et pourtant une nuance de regret se faisait sentir dans sa voix, qu'elle ne cherchait pas forcément à cacher. Si le démon était si vieux qu'il le disait, il devait être le mieux placé d'eux deux pour comprendre qu'avec une longue vie, vient une longue solitude. Une solitude que Lycoris n'était pas sûre d'être prête à accepter.

Éclaircissant sa gorge, elle but ensuite quelques lichées du nouveau nectar- agréable en bouche, comme la précédent : Shaol avait décidément bon goût en matière de boisson- puis se tourna vers son hôte.

« Peut-être que dans quelques temps... des années, des siècles? J'aurai acquis les connaissances nécessaires pour atteindre mon but.»

La brune fit tourner lentement le liquide cramoisi dans son verre de cristal, puis le reposa sur le guéridon sans en boire une gorgée de plus. La louve avait terminé de tourner autour de sa proie, et elle vint se planter devant lui assis sur le canapé, campée dans une position dominante.

« Le fait est que je ne suis pas une femme patiente. Loin de là.»

Le ton était taquin et les yeux dorés de la duchesse pétillaient, mais un voile de sérieux retomba sur son visage quand elle enfonça avec effronterie un doigt dans la joue du démon.

« Vous allez m'aider à ramener ma sœur à la vie» déclara-elle, se gonflant de confiance comme un tournesol s'ouvrirait une fois que les rayons du soleil caressent ses pétales. Oui, ce n'était même pas une question qu'elle lui posait, elle l'affirmait simplement. Il allait l'aider, et de son plein gré. Elle n'était pas du genre à forcer les autres à se plier à ses désirs contre sa volonté ; l'expérience lui avait appris que ce n'était pas la peine d'employer ce genre de méthodes car le travail n'était jamais aussi bien fait que par les mains qui avaient envie de le faire.

« Je suis prête à tout. Salir mes propres mains autant qu'il le faudra. Qu'importe la méthode que vous jugerez la plus appropriée, je vous écouterai. Magie blanche, magie noire... Et je vous offrirai tout ce que vous souhaitez comme paiement. Titres, terres, richesses. Bien que je doute que cela vous intéresse, n'est-ce pas Shaol?»

Non, lui aussi était de la même trempe qu’elle ; celle de ceux qui ont tout perdu et continuent à vivre dans l'espoir qu'un jour, quelqu'un viendra à leur secours. Lycoris avait ses propres théories quant au chagrin qui hantait les beaux yeux violets du démon- peut-être était-il emprisonné dans un contrat difficile avec son invocateur, ou encore le pouvoir dont il jouissait à la Cour ne lui permettait pas d'obtenir la main de la dame vers qui ses rêves se tournaient la nuit. Qu'importe son prix, il savait qui elle était et qu'il avait tout à gagner en acceptant sa demande. Plus que l'arrogance de la noble, c'était ce sentiment partagé de désespoir profond qui les réunissait, et qui le pousserait à accepter sa main tendue, elle en était certaine.

« Je vous donnerai jusqu'à la dernière pierre de mes coffres, si cela me permettait de pouvoir vivre comme une gueuse avec elle à mes côtés» finit-elle finalement en un murmure, alors qu'elle se tourna pudiquement vers la fenêtre. Il fallait qu'elle reprenne contrôle de ses émotions, et elle ne souhaitait pas que la personne dont elle est venue demander les services voit déjà une telle preuve de faiblesse en elle.

Pourtant, aussi discrètement essuyait-elle le recoin de ses yeux avec sa manche, un détail que seul le démon pouvait voir derrière le dos de Lycoris trahissait son agitation.
Sur le guéridon, le verre qu'elle avait précédemment brisé se désintégrait en plusieurs éclats scintillants, ces derniers flottant de manière incertaine en l'air avant de se reconstituer, laissant une réplique parfaite de l'objet original. Pour mieux se fracturer quelques secondes plus tard, recommençant un mouvement éternel dans lequel le verre semblait à présent voué à se répéter.
Encore et encore.
Incapable de sortir du cycle dans lequel il avait été enfermé.