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Sur la route d'ivoire, sans contours ni fin [Solstice]

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« Il était tard et la nuit avait jeté son voile sur le monde comme une immense chape de ténèbres. Un carcan aveugle et sourd qui étouffait les sons et les esprits, l'attention et l'éveil, berçant les mortels dans la douce et lente mélancolie du sommeil. Emmitouflée sous le flot cotonneux de nuages gris et blancs, la cité lentement sombre, apathique et sans envie, ne subsistant plus que par d'éparses signes de vie. Là une auberge, là une placette, en autant de petites lueurs perdues dans la nuit. Les bruits parvenaient à l'oreille déformés et lointains, éclats de rires ou bribes de mots. Et des nuées tombait, gracile et aérienne, la neige immaculée, silencieuse et sereine. Partout elle se posait, couche fragile et légère qui donnait à la cité sinistre allure, celle d'un tombeau à ciel ouvert.

Posée là sur un banc de pierre, une silhouette anodine et solitaire observe l'inertie morbide qui s'est emparée des lieux. Vides et inertes, le mouvement semble les avoir presque désertés si ce n'est, ici ou là, l'ombre fugace d'un passant pressé. C'est un square petit mais coquet, entouré de maisons charmantes et fier, en son centre, d'une fontaine sculptée. L'eau coule en un mince filet comme une perturbation discrète et monotone qui aurait été, sans l'hiver et le froid tenace, un bruit doux pour s'endormir à l'aune des arbres dénudés. Accrochées ici et là, quelques lanternes dispensent leurs lueurs, agrémentées d'une ou deux fenêtres éclairées, laissant apercevoir les images fugaces des ombres projetées de leurs habitants. Échos éphémères et instantanés de vies que le regard, pourtant, n'observe que d'une attention distraite et lointaine.

Posée là sur un banc de pierre, entre deux parterres de jonquilles naissantes, la silhouette laisse les yeux vagabonder sur ce qui l'entoure, l'esprit ailleurs, le cœur mitigé. À l'écart de l'agitation marchande qui enflamme les rues le jour, cet endroit ne semble pas très fréquenté, et s'il flotte ici et là les lambeaux dispersés de ce qui ressemble à une réjouissance inconsciente, c'est un calme serein et tranquille qui inonde les lieux. De quoi se reposer et laisser pénétrer le vide en son sein comme le froid dans les os. La lucide clarté hivernale qui régénère les pensées et raffermit la volonté. Enfoui sous des couches de vêtements et une lourde cape protégeant du froid, Kryos attendait. Patiemment, sans but réel. Il n'en avait pas vraiment besoin, car quand le temps file et s'étire, presque jusqu'à l'infini, cinq minutes ou une heure n'étaient dans tous les cas qu'un battement de cils.

Un nuage de buée frissonnante se forme à chacune de ses expirations, dissipant sa chaleur en volutes discrètes. Il se demande, secrètement, ce qu'ils font, ces êtres nés d'il ne savait où et tirés de leur supposée léthargie. Parcourant le monde, ici et là, comme autant de sentinelles libérées dans la nature. Il pense à Euryale, la terrible Gorgone, qui dans ses temples officie et prie. À son histoire et sa solitude éternelle, morne et tragique. Il pense à Phaôs, qui vit depuis si longtemps, sans pourtant ni souffle ni battement dans ses veines de métal, enlacé à lui sous ces couches de peaux. Il pense à ces créatures issues du tréfonds des âges, serpentant secrètement entre les secondes de l'Histoire, fendant le flot imperturbable du temps avec l'assurance de ceux qui ne connaissent pas l'angoisse d'un corps qui se fane et se flétrit. Il pense à lui, il se demande, avec un intérêt vague et tout juste anecdotique, s'il partage quelque chose avec eux. Il n'en sait rien, il voudrait bien, mais il a arrêté de vouloir savoir, ses interrogations tirant vers ce futur inconnu et flou plutôt que vers ce passé qui s'étiole. L'esprit est une arme puissante, mais pourtant terriblement vulnérable devant l'égrenage constant et inexorable des secondes qui disparaissent. Il balaie les formes du jardin autour de lui, plaisantes à l’œil mais qui le laissent pourtant complètement indifférentes. La mélancolie est un poison, et l'éternité une route de ténèbres qui vous change à jamais. Comment Euryale a-t-elle conservé sa lucidité, il n'en sait rien, mais il l'admire d'autant plus qu'elle a su résister à la folie.

Le silence, angoissé et terrible. Et cette envie qui se fait toujours de plus en plus pressante, qu'il sait ne contenir que pour prouver qu'il peut ne pas y céder tout de suite. Désir capricieux, éphémère et impérieux, qui s'évanouira sans doute aussi rapidement qu'il s'en est allé. Il sait très bien qu'il n'est pas venu ici juste pour s'asseoir ou se reposer, pour attendre ou pour penser. Il sait très bien qu'il va le faire, tôt ou tard, mû par l'impulsion agitée de cet intérêt qui le presse depuis plusieurs jours. Alors il fredonne, vers un peu chaotiques et désordonnés, réminiscence d'une geste disparue, laissant son esprit converger vers une lumière qui se concentre en un seul point.

Sur la route d'ivoire, sans contours ni fin,
Armé de Furie, accablé d'Allégresse,
Je m'élance, trébuche, dévoré par la faim,
Je suis le tonnerre, je suis les nuées,
Dispersant colère, envie et détresse.


La magie opère, soumise à sa volonté. C'était un pouvoir de coercition à la fois fascinant et terrible. Il suffisait de les appeler pour qu'il s'en vienne, et l'emprise qu'il avait sur eux ne dépendant que de cette rencontre initiale, un moment crucial où se confrontait le pouvoir des mots.

Il observe la silhouette comme il l'aurait fait pour la première fois, ses yeux d'un gris presque bleu dévisageant le gris d'une peau terne et la face d'un être qu'il n'aurait su s'il fallait le qualifier de merveilleux ou de désespérant. Mais Kryos ne se fie pas à l'inoffensive qu'il dégage, car il sait que sous la façade de peau brûlent l'essence d'un quelque chose d'inhumain. Un démon, et comme tout ceux de cette espèce, si on peut dire ça ainsi, il se méfie des travers qu'ils sont capables de déployer. Pour autant, il y avait en Solstice un quelque chose d'intemporel, presque apaisant. Une lueur formidable et charnelle qui se manifestait parfois dans son savoir et ses chants.

_ Salut.  »

Un simple mot anodin, en guise de salutation. Il aurait pu faire un peu plus d'efforts, mais sa simplicité exprimait tout.

_ Je m'ennuyais. »

Aveu lâché sans aucune gène de l'avoir dérangé pour quelque chose qui pouvait passer pour un caprice. Il s'ennuyait, il est vrai, mais peut-être pas tout à fait non plus. Et puis le démon avait toujours paru calme et mesuré en sa présence. Peut-être une illusion, peut-être pas, mais il ne redoutait pas vraiment sa réaction. Le visage de Kryos s'anime un peu plus, sincère dans le souci qu'il exprime. Un instant de silence égaré à l'issue duquel le triton finit par tendre devant lui une cape de laine qu'il avait emporté. Au cas où, pour ne pas avoir froid.

_ Est-ce que tu as froid ? » »



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-Je n'ai jamais froid.

Ce n'était pas de la vanité ou de la défiance. Il s'agissait de la plus pure des vérités.

Du néant au chaos, de l'éther à la forme matérielle, naît à la lumière et à l'ombre de nouveau le démon à la forme humaine trompeuse. Celui du nom affreusement authentique - pourtant merveilleusement incorrect et invraisemblable - de Solstice. Le Solstice d'hiver incarné dans une splendeur fade que presque nul ne peut aimer ou haïr. Le visage face au soleil, on ne pourrait qu'entrevoir avec clarté du coin de l’œil la silhouette d'un tel être. Lui qui pourtant dans la foule n'est rien d'autre qu'un quidam.

C'est dans la sublimation de son corps, et plus encore de son essence spirituelle, lorsqu'il est convoqué, avec toute l'intention et la connaissance de sa sombre nature, qu'il est le plus extraordinaire. C'est à ce moment précis et seulement à ce moment que l'on peut apprécier, entendre, sentir et voir les sentiments dont il est furtivement issue. Recraché d'un exil immobile; éternisé dans les limbes puis arraché à l'abstrait vers le concret assourdissant, le voilà comme un poisson hors de l'eau. Éblouis par la réalité magmatique et imparfaite dans laquelle on l'appelle, il a sur la langue et dans le crâne le goût de toutes les rudesses de cette dimension: limitée par sa propre démesure.



Un vrombissement fourmillait au sein de son crâne. Il avait encore l'écho déformé et désagréable du même son articulé servant à la fois à le nommer et à le rejeter. Evyld'hen.
C'était donc ça. Il était redevenu, une fois encore, Solstice Evyld'hen. Dans toute son entièreté matérielle, quoique cela puisse dire. Le plus important restait à venir. Il allait pouvoir chanter et composer de nouveau à l'air libre et pour quelques oreilles égarées, afin de se rapprocher encore un peu plus de son idéal inespéré. Son âme fut envahis d'une douce mélopée rien qu'à cette évocation.
Il se racla la gorge avec une légèreté millimétrée en profitant de la brève synesthésie rémanente alors que ses sens s'installaient en douceur dans son enveloppe charnelle.
Il voyait le bruissement du vent, entendait la cape tendu vers lui, sentait à pleine narine la forme humaine de son invocateur. Elle lui semblait familière également. Il l'avait déjà humé.
Des yeux gris comme la perle marine, accordés en parfaite harmonie avec l'argent de la chevelure. Un teint mat contrastant avec le reste mais s'accordant tout autant avec l'ensemble.
Il y avait aussi à nom à placer sur cette description. Cela lui revenait.

Son nouvel invocateur l'avait salué. Sobrement. Il lui avait proposé sa cape et posé une question à laquelle Solstice avait répondu comme un arbre ou nuage aurait répondu si ils en avaient été capables; sans aucun doute sans même préméditer la réponse. Tout ceci s'était produit avant même que Solstice Evyld'hen ne soit entier. A présent il l'était. Il cilla.

-Kryos Agathon, articula t'il. Le triton. Tu m'as appelé à toi. De nouveau.

Kryos avait été le premier visage qu'avait pu voir Solstice après Nadjet, sa première invocatrice.
Ils avaient tous les deux en commun d'être des formes incomplètes, bâtardes ou évoluées selon les dispositions. Nadjet était une hybride tandis que le triton devant Solstice semblait croisé avec une forme de vie ancienne qu'il ne saisissait pas encore tout à fait.
Ils avaient également tous deux une autre étrange similitude qui n'avait rien pour déplaire au démon. Chacun n'avait été ni motivé par le vice, ni par la peur ou la haine, afin d'appeler à eux Solstice. Dans la simplicité de leur demandait reposait à chaque fois la complexité de leurs désirs.
Il ignorait si ils étaient chargés d'audace ou d'un profond besoin indistinct, mais il songeait à une chose: peut-être n'apparaissait il qu'à ce genre de personnage ? Avait il une réponse à leur apporter ? Un rôle à jouer ?
Najdet avait dit être satisfaite. Puis elle est morte. Seule et sans doute effrayée.
Quel était la responsabilité de Solstice dans tout ceci ? Ne pouvait il pas juste chanter ?

Et Kryos l'avait appelé de nouveau. Motivé par l'ennui ? Peut-être. Cela était fort possible.
En tous les cas il doutait que leur contrat ne soit pas bien plus contraignant que le dernier.
Tout ce qu'il demandait lui, c'était un peu de temps et de liberté pour l'art.
Et puis... il songeait un peu ces temps derniers, mais Solstice commençait, à force de se matérialiser dans ce monde, à ne plus être satisfait par la simple connaissance magique de la réalité. Il ressentait pour la première fois une véritable aspiration matérielle et sensorielle: celle de voyager à travers les routes et les paysages. Pour faire vivre son inspiration ou juste faire grandir son âme, était né l'envie de découverte.

Le vent fit virevolter les mèches noires du démon sur son front et il les suivit des yeux jusqu'à être absorber par sa vision de d'une nuit opaque parsemée d'éclats de blancs flocons aériens.
Il ne remarqua que maintenant que la neige se posait aussi sur lui, ne pratiquant aucune discrimination entre tous les types de surface; de la plus pure à la plus noire.

-Je n'avais jamais vu ça.

Il entonna sans grande conviction.

Mer noir, d'encre, aride et sèche,
Fais fleurir l'argent, l'or et les mèches,
De l'hiver
Le blanc hiver


Il inspira. Il n'était que la période la plus désespérée de l'hiver.
Tout ce qu'il y avait de beau à cet instant n'avait rien à avoir avec lui. Cela lui échappait encore.

Il retourna le regard enfin vers Kryos.

-Où sommes nous ?
« La réalité vibre, se déforme, et du chaos naît la chair. La silhouette terrible et familière du démon Evyld'hen du solstice d'hiver.

Subtilement, un sentiment s'éteint et un autre émerge, vent changeant soufflant les brises de l'inconstance. Un frisson parcourt le long de sa nuque devant la vision qui s'offre à lui. L'abîme coule en ses yeux comme dans les abysses, le gris de sa peau paraît d'un terne fatigué  et le timbre de sa voix sonne un écho venu de loin.

Monotone, pragmatique.

Il est comme un lac, mais un lac de silence, une surface surnaturelle sans la moindre imperfection. Un dioptre infranchissable laissant mille mystères sombrer dans l'opaque des ombres. Des profondeurs empreintes d'un mouvement si lent qu'il en paraissait presque imperceptible. Et si le triton ne se concentrait pas pour écouter le chant à peine audible de son cœur, s'il n'était pas debout là devant lui, il aurait pu le croire mort, le corps froid et sans vie.

Il baisse les bras, la cape venant reposer sur ses genoux.

Il y avait, dans la créature aux traits humains qui se tenait devant Kryos, un quelque chose d'alien. Une façon d'être ou de faire, de s'exprimer, de se mouvoir. Ou peut-être, justement, une façon de ne pas se mouvoir. Peut-être était-ce ces yeux, au regard insondable, laissant échapper le parfum d'une certaine mélancolie. Posés partout et nulle part à la fois, ils laissaient planer une incertitude perpétuelle. Evyld'hen paraissait une énigme, un roc immuable autour duquel le monde coulait. Imperturbable. Il était le rappel constant que les démons n'étaient pas tout à fait des êtres de chair et de sang. Une étrangeté du cœur et de l'âme aux pensées subtilement différentes de celles des hommes. Dans cette réponse brute et presque universelle qu'il avait eut, Kryos avait senti en lui-même l'ombre d'une inquiétude. Comme un orage passant là aux limites de sa perception, mais un orage fait de tourments et de peur. Qui aurait répondu ainsi ? Evyld'hen semblait la figure pâle d'un mort traversant les âges sans intérêt ni saveur, et pourtant Kryos savait que c'était faux. S'il ne semblait être fait des élans brusques propres aux hommes, il émanait de lui mille nuances subtiles et délicates. Éphémères. Mais des nuances dont il ne comprenait parfois pas les successions.

Il cherchait en lui le bruissement violent et éclatant de la colère, de l'envie, de la joie ou de la peur. Il cherchait les couleurs et la lumière. Mais il ne semblait les trouver que dans du noir. Un noir teinté d'azur, d'écarlate ou de sinople, mais du noir toujours. Un calme olympien qui le dépassait. Une expression égale et mesurée. Sereine ? La même froideur semblait le traverser pour tout et le laissait parfois difficile à cerner. Et c'était précisément ce qui laissait Kryos dans un sentiment fait d'un peu de fascination émerveillée et d'un peu d'une angoisse irrationnelle. Quelques fois, il se demandait si ce n'était pas qu'une façade, un masque très bien maîtrisé qui ne cachait que la toile d'une tempête sans précédent. Un être aussi calme ne pouvait qu'avoir des colères meurtrières. Il en allait d'un certain équilibre qui, pour Kryos, ne pouvait être autrement. L'être devant lui était un morceau d'un autre monde arraché et emmené ici. Un morceau étranger qui n'était pas tout à fait régi par les même règles que lui. Des règles inconnues et encore à découvrir.

Et simplement l'observer était comme un trésor jalousement gardé. Tenter de percer cette inspiration qui coulait de ses lèvres, l'inspiration d'une personne qui semblait rester là et laisser le monde tourner autour d'elle.

Il l'écoute, fébrile, ses yeux avidement fixés sur lui. Que n'avait-il encore jamais vu ? La nuit, la neige ? Un détail qui n'existe que pour lui ? Il forme des vers, mais bien vite ils se tarissent, à sa grande déception. Et chaque fois c'est la même impression qui reste, celle de se demander s'il doit lui en demander plus ou se méfier de cet émerveillement. Un démon reste un démon. Kryos ne doit pas l'oublier.

_ C'est... »

Qu'est-ce ? Un jardin, Izhreron, Nueva ? Sa question attend-elle une réponse si pragmatique ? Kryos n'est pas certain de ce qu'il doit répondre. Kryos semble ne jamais être certain avec le démon du cœur de l'hiver.

_ Nous sommes à Nueva, dans la cité d'Izrheron. C'est un lieu plein de marchands et d'artisans. Ils font de très belles armes et ils forgent des cristaux. Ils font un peu de musique aussi, et ils vendent des œuvres d'art. Parfois on peut voir des gens faire des spectacles sur les places marchandes. La nuit, aussi. »

Les yeux levés vers le démon, toujours assis, on eut dit la personnification de cette nuit enneigée. Obscure mais douce. Peut-être mortelle.

_ Est-ce que tu étais occupé ? »

Préoccupation en partie sincère, redoutant une réaction de colère, mais en partie balayée par l'égoïsme de pouvoir avoir le démon de l'hiver pour lui et lui seul. Il essayait de ne pas abuser de ce pouvoir de convocation, mais il serait faux de dire qu'il n'était pas captivé par ses mots à lui.

Un sourire de charlatan naît sur ses lèvres.

_ Qu'est-ce que tu n'as jamais vu ? » »



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Nueva. Cité d'Izrheron. Où l'on y trouvait marchands, artisans, arts... Art.
C'était une place agréable et douce; un point de départ idéal, peut-être.

Tout, une fois émergé du chaos, n'était qu'à la lueur lucide de la conscience que des fragments presque immobiles. Comme si le monde était en morceau, sur plusieurs dimensions, avec la sensation illusoire d'une complétude. Pourtant Solstice pouvait voir et connaître ce que chacun savait mais n'avait pas la force d'admettre: tous les morceaux tendent à un idéal qu'ils peinent à t'attendre. C'est dans cette recherche de l'idéal et de l'entièreté, que naît l'art, et ce dans tous ses aspects. Il balaya du regard tout autour de lui, retourna les dernières paroles de Kryos dans son esprit, puis laissa choir les lourdes paupières comme le rideau sur la scène illuminée.
Le démon pouvait tous les visualiser, sans les comprendre encore tout à fait: les aspects de l'art, en fonction des idéaux, des rêves, des blessures aussi. Il y avait, prisonnier d'un pôle à l'autre, dans le contrepoids bâtard du clair et de l'obscur, les tourmentés, les cyniques, les froids, les tempétueux, les faibles, les comédiens, les tarés, les égarés, les soldats, les empereurs, les larves de sang gigotant dans la glaise informe du barbare poète. Les armes. Les machines. La civilisation plaquée sur la lame tranchante et ensanglantée du couteau funeste. La ville sur le charnier. Les tripes pour peindre l'avenir sur une toile tendue par des anges et des faux dieux.
Et derrière, perdue au loin, il sentant, frémissante, comme la fragile flammèche d'une bougie, la lueur étouffée de ce vers quoi il tendant. Un doute. Une hypothétique existence. Un espoir.
L'art. Le beau. Le vrai. Le noyau de l'univers. De l'Obscural à lui. Il y avait tout. Oui tout.

Il ouvrit les yeux à ces mots.

-Est-ce que tu étais occupé ?

-Non.

Kryos était toujours là, face à lui. En ce moment, sous la neige, il ne ressentait que la lumière du triton et ses ténèbres revitalisés par la nuit. Son corps blafard trouvant sa place légitime dans les griffes de la minute nocturne.
Le triton se mit à sourire avec une expression qui lui convenait parfaitement. Elle était la marque de sa ruse et de sa fausseté pour le commun; pour lui c'était une sincère apparence qu'il avait apprit à reconnaître comme sa véritable apparence.

-Qu'est-ce que tu n'as jamais vu ? Demanda Kryos.

-La neige. La nuit sous la neige. Moi sous la neige. Et toi sous la neige.

Il glissa sa langue sur ses lèvres comme pour tenter d'en sentir le goût. Il fit tourner ses mains pour observer le reflet des éclats blancs tombant d'un côté ou de l'autre, de la tranche à la paume.

-Je n'avais pas vu Izrheron, non plus, ajouta le démon; la cité de Nueva, et ses marchands, et son art. Izrheron, la nuit sous la neige. Tout ceci m'échappait jusqu'à maintenant. Mais je peux à présent le voir, l'entendre, le sentir. Je ressens l'envie de savoir si cela me plaît ou non. D'aimer ce moment, et plus tard avoir envie d'y retourner pour retrouver ce sentiment. J'ai la chance en ce moment d'apprécier ces choses pour être un jour nostalgique, et avoir envie d'écrire ou de chanter à ce propos. Tout ceci, toutes ses pensées et toutes ces choses, je ne les connaissais pas.

Tout était une question d'agencement. Hors du chaos, et à la lumière. Tous ces morceaux n'étaient qu'un agencement, touchant les émotions de l'un ou de l'autre pour les guider dans les abysses.
C'était comme ça que l'on ne sentait pas aveugle. Car il y avait cette chose intangible qui pouvait nous faire sentir complet, grâce à un concours de circonstances et de hasards, comme un trompe-l’œil tirant partit des perspectives pour tout ressentir l'espace d'un instant comme une entité saisissable et parfaite. L'extase.
Cette chose intangible, était il nécessaire de la nommer ? Chacun pouvait déjà le faire.
Car on le sait tous. C'est bien cela que l'on cherche. Ce vers quoi on tend.

-Et maintenant, articula Solstice Evyld'hen, Kryos Agathon, par ta faute je veux tout connaître.

Il sentait mieux la neige encore. Sa présence apaisante. Et tout ce qu'il y avait de plaisant dans l'hiver. Cela était loin de lui; cela n'avait rien avoir avec lui.
Mais cela lui était encore égal.

Irzheron, Irzheron,
Ai-je bien tort ou raison,
De déjà aimer ton nom ?


Il lui sembla que la neige pouvait aussi le sentir. L'avantage de n'être pas totalement en phase avec son corps terrestre, permettait au démon de comme trouver le mirage d'une réponse dans les questions qu'il chantait à la nature. Jamais les individus avec qui il avait partagé des poèmes n'avaient été émus autrement que par des façons sinistres.
Au moins il croyait pouvoir les lancer au vent, et que la bise l'en remerciait de l'attention.
Cela était définitivement le genre d'émotion que Solstice était heureux d'apprendre.
Il en était sûr à présent. C'était absolu. Il aimait cet instant.

-Ainsi soit-il.
« C'était un mystère, une énigme. Un quelque chose recouvert d'un voile d'obscur et plein d'encre dans lequel il trempait les mains à l'aveugle pour tenter d'en discerner les contours. Il touchait, du bout des doigts, ces formes abstraites qui parfois se cristallisaient en des formes plus concrètes. Des éclats farouches accrochant la lumière et le regard avec le caractère éphémère de ce qui ne semble vivre qu'une seule fois.

À mesure que Solstice parlait, Kryos focalisait de plus en plus son attention sur lui, ouvrant avec fébrilité ses sens à ceux du démon. Il ne dit rien, il écoute, le cœur battant dans la poitrine. Il est fasciné par cette façon qu'a l'invocation de regarder autour de lui, d'éprouver, de se mouvoir. Il y a dans sa manière d'être et de parler un quelque chose qui ressemble à une conscience nouvelle-née, tâtonnant autour de lui comme pour mesurer l'empreinte de chaque chose. De la neige, de la nuit, de lui-même ou du lieu. Est-ce seulement possible ? Kryos l'ignore mais il décerne les mouvements d'intérêt qui s'éveillent dans l'âme en face de lui. Il l'écoute, presque avec précaution, comme si un mouvement soudain ou un frisson de magie trop brusque risquait de souffler cet émerveillement qui résonnait quelque part. Comme si le toucher risquait de le contaminer et de perturber l'immaculé qu'il avait en face de lui.

C'était l'inédit d'une expérience qu'il n'avait encore jamais faite.
Ça en avait quelque chose de terrifiant, d'imprévisible presque, mais d'incroyablement beau dans ses paroles.
Un quelque chose de sacré.

Les mots du démon provoquent une impatience dans l'esprit du triton qu'il s'efforce de dissimuler autant qu'il peut. Un quelque chose de terriblement coupable mais dont il se délecte. Tout découvrir. Un enchaînement de questions sans réponses s'emballe dans ses pensées. S'il ne connaît encore que très peu le démon qu'il a en face de lui, la perspective qu'il ne soit pas juste apathique mais tout simplement encore étranger aux choses du monde hypnotise presque Kryos. Est-ce que c'est possible ? L'interrogation revient, de nouveau. De nouveau il ne sait pas mais il lui semble que Solstice est comme un amas gris et terne, sans frissons ni excès, une surface lisse n'attendait que de se voir parcourir par les ridules d'une âme qui s'embrase.

Et, brutalement, Kryos voulait être celui qui allume cette lumière. Il voulait apporter cette étincelle capable de tout enflammer pour mener jusqu'à l'ivresse. Un quelque chose d'enivrant qui n'existait pas dans le cœur des personnes normales, lassées des choses les plus simples car ennuyées de ce qu'elles connaissent déjà. Est-ce qu'il en était capable ? Il ne savait pas. Les démons, ces créatures aliènes. Pour le meilleur et, probablement, pour le pire. Il avait entendu dire que certains naissaient vierges de toutes choses, mais il avait du mal à le croire vraiment.

Il chante à demi, mais s'arrête déjà, comme une promesse à moitié formulée, laissant Kryos dans l'expectative d'une suite qui ne s'en vient pas.

Un silence. Rien d'autre.

Il ne faut surtout pas que cesse le mouvement entamé.

_ Tu veux tout connaître ? »

La perspective d'une telle ambition l'excite grandement, peut-être plus que de raison. Il pourrait bien lui dire que ce n'était pas possible, qu'il y avait trop de choses à savoir et à découvrir, mais cette vérité aurait eu la saveur amère d'un quelque chose de tué dans l’œuf.

_ Je peux tout te montrer ! La ville, les gens, le jour, le vin des elfes et le sanglier à la bière. Je peux te raconter plein d'histoires, t'emmener au marché, dans la forêt, au bordel ou à la plage... Est-ce que tu connais tout ça ? Est-ce que tu es déjà venu sur le monde ? Qu'est-ce que tu veux voir ? Dis moi et je t'y emmène. »

Il lui parle presque avec empressement, les yeux levés vers la silhouette sinistre du démon. Fébrile, il n'attend que sa réponse, que d'entendre ses sentiments. Il y a un quelque chose de terriblement impatient qui grandit en lui, contraste saisissant d'avec son partenaire, avec le désir ardent de lui montrer les plaisirs de la vie. »



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Si Solstice Evyld'hen était comme l'étincelle toujours sur le point de s'éteindre dans un cycle sans fin et lancinant, Kryos lui se ranimait et était la brise tempérée et régulière qui savait la ranimer, ne changeant absolument rien au phénomène, mais donnant l'illusion de la vie et de la nature dans la flamme mourante. Le souffle du triton élevait généreusement les états d'âme du démon à de concrètes aspirations matérielles; à des souhaits pouvant être simplement exaucés ici bas avec la bonne volonté nécessaire. Il cherchait à être pour lui ce qu'il avait été pour Nadjet. Le démon appréciait.
Mais la vanité des choses lui revenait vite en pleine figure; ce qui impactait peu finalement sur ses réactions et réponses, mais éteignait aussitôt la pseudo vivacité de ses émotions.
Il cilla.

-Oui. Je veux voir ces choses. D'autres encore. La perspective que tu puisses me les offrir à de quoi m'intriguer. En fait je suis perplexe. Mais peut-être aussi que je suis content.

Le démon tendis les paumes écartées et dirigées vers le ciel. Il inspira profondément, ressentant tout l'air froid et hivernal emplir ses plein poumons éphémères et mortels. C'était une douceur qu'il savait agréable mais il en oubliait déjà comment l'apprécier. C'était une étreinte du presque et de l'a peu près pour chaque chose plaisante vers laquelle le démon aspirait; et donc lorsque la sensation de plénitude lui effleurait quelque part le cœur, il le perdait à la seconde suivante. Seul les nuances du doute et de l'indécision demeuraient éternelles en lui. Tout le reste n'était qu'indubitablement de passage. Du moins tant qu'il n'aurait pas rendu la lumière au monde. Tant qu'il n'aurait pas trouvé la force de faire une chanson qui soit jolie. De plonger son âme dans celle du Solstice d'été pour y comprendre ce qu'est cette confusion qui le caractérise et le lie à elle. Oui à elle et à rien d'autre.

Voilà la seule chose, qu'en toute circonstance et en toute émotion, Solstice voudrait voir. Le reste ce n'était que temporaire. Même si parfois il aimerait saisir et se terrer dans ces ultimes et brefs éclats de temps; les fragments du bonheur dispersés aux quatre vents. Voilà donc pourquoi le monde était bien incomplet. Car la lumière était partout, mais piégée dans l'énigme des sens et du matériel.

-Je voudrais bien voir la ville. Voir les gens aussi pour chanter et qu'ils m'écoutent. Si tu en as l'envie et la clémence, entendre tes histoires me plairaient également. Emmène moi où tu veux bien m'emmener. Cela me plairait beaucoup.

Des paumes du démon émergèrent des étincelles lumineuses, d'un rayonnement doré et intense, surnaturel, ancien. Terriblement et sublimement ancien. Elles s'élevaient doucement et lentement vers le ciel, jusque dans le cœur de la nuit qui berçait l'essence de Solstice. Comme un échange naturel entre ombre et lumière. Les éclats dorés étaient merveilleux et fascinants et Solstice adorait autant que n'importe qui les observer avec laissant passer quelques silences, tandis que s'exprimait la saison des façons qui lui convenait. Ce qu'il y avait d'absolument hypnotisant dans l'artisanat magique du démon était que chaque parcelle de cette lumière issue de lui était conçue avec une conscience d'orfèvre, mais d'autant plus que cette étrange lenteur qui accompagnait leur ascension était exactement la même que celle des flocons de neige retombant vers le sol.

Au bout d'un certain temps, la lumière copiait à la perfection chacun de ceux là, créant une neige d'or et unique - un phénomène incomparable que Solstice accomplissait comme un simple tour de passe-passe - esquivant docilement son reflet, vers la céleste arche étoilée où blancheur, noirceur et lumière s'accordaient en paix.

Le regard du démon suivit quelques flocons d'or pour remonter paisiblement vers les cieux.

-Et si l'on chantait tous deux ? Oui ce serait bien. Je veux aussi faire cela. Une fois que l'on aura accomplit ces quelques miracles que sont des rencontres, des chants et des promenades, j'irai voyager seul. Oui. Ce sera bien aussi. Et je verrai des choses que seul moi verrait dans toute l'éternité, et ce jusqu'à ce que tu me rappelles.

Et son regard retomba lourdement vers les flocons blancs touchant le sol.

-Jusqu'à ce que tu ai besoin d'un démon.
« Avait-il vraiment l'idée de choisir Solstice le jour où il avait appelé sa conscience de ses mots et l'avait forcée à prendre forme par les tracés ésotériques au sol ? Il ne saurait le dire exactement. La connaissance de ces créatures était rare et c'était une science parfois un peu hasardeuse. Il avait appelé plusieurs fois des démons au cours de sa vie, bien que ce ne fut pas non plus une entreprise commune puisqu'elle demandait des ressources de cristal qui coûtaient une fortune, et chaque fois c'était une nouvelle découverte. Cette fois-ci ne faisait pas exception et Solstice fascinait de par son caractère étranger, ses manières et sa façon de faire. Il avait pléthore de questions à lui poser qui viendraient, il l'espère, compléter son savoir sur ces créatures étranges.

Peut-être était-ce la forme de l'âme de Kryos, ses désirs et ses craintes qui avaient amené Solstice devant lui. Il ne savait pas, mais l'idée avait un quelque chose de terriblement séduisant, comme si le démon partageait des reflets communs avec lui-même. Il ne s'agissait que de deviner lesquelles et d'explorer la forme de l'âme d'Evyld'hen. Mais il ne voulait pas se précipiter malgré son impatience, il voulait savourer chacune des subtiles nuances qui passaient ici et là. L'homme en face de lui était l'objet d'un intérêt soudain et un peu trop envahissant de sa part, mais il était trop tôt pour le consumer aussi vite que possible. Il y avait une sorte de mystère plein du mouvement lent des blés sous le vent, et c'est avec le début d'un émerveillement grandissant que le triton observe le ballet de la poussière d'or qui s'élève et scintille, comme un froissement de lumière dans la nuit, un quelque chose d'hypnotique et de supérieur, instillant instinctivement le calme et la patience dans le cœur.

C'était un éclat de beauté, dans son expression la plus simple mais la plus pure.

Néanmoins, si l'intérêt plein de volonté de Solstice éveillait chez Kryos une certaine ardeur, déjà ce premier évoquait l'envie de partir seul, de vadrouiller sur les chemins pour voir les choses du monde, mais les voir sans lui. L'espace d'un instant, une ombre terrible et capricieuse passa dans l'âme du triton, tandis que l'écho lointain d'une angoisse jalouse troublait légèrement sa surface d'une ridule dissonante. Mais pas longtemps, tout juste l'instant d'un regard, tout juste le temps que le démon en revienne à lui, à son appel, au désir de le revoir qui l'apaisa un peu. A cette espèce de constatation sinistre et presque bienveillante, celui du pouvoir de ses mots sur la créature.

Et alors devant eux s'ouvrait un infini presque désarmant. Un potentiel presque sans limites : celui de pouvoir choisir une direction et y aller, advienne que pourra, sans préoccupation ni inquiétude, juste un esprit de découverte.

_ C'est... Beau. »

En même temps, si certains invoquaient des démons pour leur allure terrifiante, lui n'avait-il pas été à la recherche d'un quelque chose capable d'éveiller une étincelle de magie dans le cœur des gens.

Quelques instants de silence, comme pour faire durer encore un peu plus la magie éphémère du moment. Puis, il finit par se lever, ses jambes sortant du froid ankylosant de la nuit, posant son regard plein d'un intérêt curieux dans celui du démon. Il y avait en ce dernier comme un quelque chose d'indiscernable ou de secret, et Kryos papillonnait autour pour chercher à le frôler, même s'il devait finir par se brûler. L’œil attiré par l'or céleste qui s'évapore, il tente d'en attraper quelques fragments, mais se rend vite compte de leur nature immatérielle, presque avec une certaine déception, la perspective d'en emporter un peu avec lui lui était retirée.

Il finit par poser sa main sur l'avant bras de Solstice, avec précaution, presque comme si c'était un sacrilège de l'interrompre.

_ Viens, allons marcher dans la ville. Il fait nuit mais il y a encore de l'animation. Les gens mangent et boivent et chantent. Ils se réchauffent ensemble pour mettre un peu de lumière dans leur cœurs. Si tu veux chanter pour eux, ils devraient t'écouter avec plaisir. »

Emportant avec lui la deuxième cape, il invita Solstice à prendre un chemin si celui-ci voulait bien le suivre. Il avait pris une chambre dans une auberge pour séjourner quelques jours ici et, bien entendu, il avait pris un établissement animé et joyeux. Un endroit où boire et manger et profiter.

_ Pour le reste, je serais très heureux de chanter avec toi. Je connais quelques éloges et sérénades créées par certains atlantes qui sont très jolis. En plus, on dit les Nueviens sensible à l'amour et à la musique, à l'art en général, et avec un peu de chance et une belle histoire de cœur, tu peux même réussir à charmer certaines de ces dames. »

Un sourire espiègle sur le visage et un regard entendu. Bien évidemment, chanter c'est bien mais chanter pour les autres c'est mieux. Surtout quand ces autres sont une paire d'yeux un peu timides et papillonnants, feintant l'indifférence mais laissant apercevoir, dans le fond, une sensibilité certaine pour toutes les choses romantiques.

_ Mais en échange je veux que tu me parles de toi. D'où tu viens, comment est ton monde et la vie que tu y mènes. Si tu as des frères et sœurs, si tu es souvent venu dans notre réalité, quel âge tu as et toutes ces choses que je ne pourrais jamais voir si tu ne me les racontes pas. Avant que tu partes. S'il te plaît. » »



#9900CC
Sens la lame,
Sens la flamme,
Sens les rires, les éclats,
De toutes ses dames.


Ses dames les étoiles. Ses dames le flocons de neige. Ses dames les voluptueuses effluves qui dansent et virevoltent au sein du parfum des robes, de l'encens des allées.
Ses dames sont aussi juste les dames qui pavoisent modestement et élégamment dans la ville.
La ville aimant l'art et cette jolie nuit d'hiver. Izheron était celle qui charmait le démon et qu'il aurait voulu, si il avait pu, également la charmer.
En ce moment, des dames c'était la plus belle de toutes.

Saigné par la grâce,
Il vaut mieux remercier l'épée,
Car si les plaies s'effacent,
Jamais ne meurt la beauté.

Et si la plaie est mortelle,
Elle n'en est que plus belle.


Il suivait lentement, sans assurance, le chemin que lui ouvrait Kryos. Il chantonnait de façon irrégulière de ci et de là, sentant l'inspiration et le désir de l'exprimer se croiser, s'entremêler de façon inconstante et capricieuse, et même timide. Il craignait de se tromper, d'être maladroit, de heurter certains par ces mots choisis. Et en effet il s'aperçu sans le laisser paraître sur son visage que, comme il pouvait s'y attendre, ses intonations ou ses vers - ou bien les deux - n'étaient certes pas de bonne augure. Ces dames charmantes de la ville nocturne, sur lesquels le triton décochaient les plus furtifs et infimes regards malicieux, s'écartaient ou déviaient de façon presque imperceptible à son approche. A l'audition de sa poésie, il pouvait voir leurs regards s'assombrir légèrement, les petits doigts légers et fins se resserrer par anxiété. L'air gagnait en pesanteur et pourtant il en était dénué cette nuit.
C'était comme avec Nadjet, exceptée qu'elle avait accepté de supporter les sensations que lui faisaient ressentir sa musique à tel point qu'elle en avait même tissé une affectueuse mélancolie.
Il ne pouvait guère demander une telle chose à chaque anonyme croisé. Le problème venait de sa personne. Parce qu'il était un démon ? Sûrement. Car ce monde était incomplet ? Aussi.
Pures conjectures. Mais elles étaient les uniques piliers de raison sur lesquels Solstice pouvait encore se reposer.

Il décida donc doucement, sans se brusquer, de se taire, y songeant - sans savoir que cette songerie durerait bien longtemps à partir de cet instant; jusqu'à la hantise. Jusqu'à l'obsession.
Le chansonnier espérait éventuellement que Kryos Agathon puisse le relayer alors.
Cependant celui-ci, qui menait toujours leur avancée, semblait plus égayé par sa curiosité. Il appréciait la compagnie du démon, ce qui était chaleureux pour ce dernier, mais s'y prêtait trop pour s'apercevoir que la chanson de Solstice ouvrait un sillon de moindre fréquentation dans leur allée, tandis que celui-ci ci se réduisant en conséquence au silence.

-Mais en échange je veux que tu me parles de toi, déclara Kryos. D'où tu viens, comment est ton monde et la vie que tu y mènes. Si tu as des frères et sœurs, si tu es souvent venu dans notre réalité, quel âge tu as et toutes ces choses que je ne pourrais jamais voir si tu ne me les racontes pas. Avant que tu partes. S'il te plaît.

Le démon cilla puis hocha la tête en se concentrant sur ces interrogations qu'il jugeait légitime. Il se débarrassa tranquillement de ses appréhensions sur la façon dont la ville peu à peu entrait en inadéquation avec l'intrus qu'il était.
Les réponses qu'ils pouvaient trouver lui paraissaient simples mais justes; il parla sans froidement mais avec une engageante sincérité.

-Je viens du silence, dernier royaume laissé par Obscural depuis qu'il n'est plus là, dernière contrée où je peux exister. J'y suis seul et muet et ce monde terrestre me convient bien mieux bien qu'il soit peut-être à l'origine des contradictions qui m'entravent, celles qui font que je suis muselé dans l'obscurité, et blessé dans la lumière.

Il cilla doucement sans un soupir, ressentant à nouveau les flocons descendre sur son front. Car il voyait plus le ciel et la nature que la ville, celle-ci n'avait été une dame charmante qu'un temps; le temps de la chanson et des mots réconfortant du triton. Maintenant elle était redevenue une étrangère; comme il était dans l'ordre des choses qu'elle le soit pour lui.
Puis il reprit.

-Je n'ai pas de frères et de sœurs.

Il songea à évoquer le Solstice d'été mais il se ravisa. Ce n'était pas la même chose. C'était différent. Et il ne saurait guère en parler. En ce monde il était encore plus confus à son propos que d'habitude, à un point où cela le déchirerait presque entièrement que de n'y consacrer quelques mots.

-Je suis venu dans ce monde une seule autre fois pour un autre invocateur. Une jeune hybride qui peinait à trouver le bonheur. Nadjet. Je suis heureux de pouvoir redire à haute voix son nom. Oui, je pense que ça me rend heureux. Ou non. Peut-être pas. Mais je pense qu'elle l'aurait été. Ou non.

Il s'arrêta un instant, baissant les yeux, encore songeur.

-Elle est morte et j'ai tué son assassin, articula t-il alors avec une once d'expressivité insolite.

Il releva les yeux et reprit la marche sans bien regarder devant lui.

-C'était un acte curieux quand j'y repense.

A ces mots, il essuya méthodiquement sa réflexion sur le sujet, désirant maintenant immaculé ses souvenirs de Nadjet qui étaient les seuls pour lesquels il avait un tant soit peu de gaieté.
Si le mot était juste.

Il rattrapa Kryos sans trop de difficulté et le chercha du regard comme si sa vision était trouble.

-Je suis moi même plein de questions envers ce que je suis. Je peine à les formuler toutes cependant. C'est une des raisons pour lesquelles il me semble que voyager me serait bénéfique. Ne crois tu pas ?

« S'il y avait eu, dans la magie féérique et lumineuse du démon, l'éclat d'un quelque chose de stupéfiant et merveilleux, il avait sublimé la beauté d'une nuit d'hiver aussi sûrement que ses mots, maintenant, soulignait le froid et la mort avec une délicatesse qui tissait un quelque chose de fragile et d'inconstant. Un remous vague de l'âme sur laquelle se pressait la sensation imaginaire d'une caresse froide et métallique. La langueur d'un fil acéré qui, aurait-on dit un instant, accentuait d'une nuance subtile l'obscurité de la nuit. Ou alors celle du reflet qui brillait dans le regard, le sien et ceux de ces hères dont ils croisaient la route. Il était difficile de le dire. Mais, fendant les rues avec son nouvel ami, Kryos était bien trop accaparé par la curiosité qui l'animait pour vraiment porter un intérêt au reste.

Et s'il y avait, parfois, comme l'écho d'un quelque chose de sinistre sur le visage du démon, il n'en restait pas moins fascinant. Sa peau grise, sa face presque équanime et l'inquiétante silhouette qu'il laissait parfois deviner de ses mots et de ses réactions n'en ôtaient néanmoins pas ce qui constituait, aux yeux du triton, l'essentiel : une présence certaine. Le beau pouvait bien être morbide, il n'en restait pas moins le beau, et l'oracle se serait brûlé à la lumière d'une flamme pour peu qu'elle lui eut susurré des mots doux.

Et le feu dans les mots du démon semblait lécher l'esprit de Kryos avec l'ardeur d'un voile de secrets sous lequel on n'aurait osé jeter qu'un seul et unique coup d’œil. Dissipant toute distraction, tout intérêt pour le reste et les futilités d'une existence bassement matérielle à la mention d'Obscural. Le rythme de son cœur monta d'un cran tandis qu'il écoutait avec avidité les mots sibyllins du démon de la nuit la plus longue. Ses paroles étaient obscures mais pleines de trésors scintillants.

Et ainsi, petit à petit, la lumière dessinait un peu plus les contours de l'être qui animait ce soir la curiosité du triton. Lentement, comme avec pudeur, et l'impatience qui venait de gagner Kryos trépignait en son sein en restant pourtant enfermée. En cet instant très précis, l'entièreté de son âme se hérissait à la perspective de voir son démon partir sur les routes. Il savait, pourtant, que le garder avec lui n'attirerait à son égard que de potentiels soupçons en Atlantys. Dévisageant la créature d'un regard qui tentait d'en percer la façade, une idée bien précise germa entre deux pensées, mais la rue ou une auberge n'étaient pas le lieu le plus approprié.

_ Pars voyager si tu le souhaites, tu verras ce que ce monde peut t'offrir. Mais prends garde, il peut être dangereux et les gens ne sont pas toujours bien intentionnés. Rarement, même. Mearian, à l'ouest, n'est pas un territoire que tu devrais arpenter, c'est le domaine des seraphs et des anges et leur animosité envers les démons n'a que peu d'égal. Ils te tueraient pour le simple crime d'existence car leur Ordre des astres extermine sans pitié ceux qui ne les vénèrent pas et qui sont, à leurs yeux, le mal.

Au sud, tu trouveras le désert et les duchés arides des grandes familles du Royaume d'Akantha. Tu y trouveras de tout et les bardes y sont très appréciés à la cour. Mais gare à toi si tes chants ne plaisent pas ou offensent, ils pourraient te décoller la tête pour un mot mal placé car tel est le jeu de la Cour.

Ici, en Nueva, la vie y est tranquille et agréable et le savoir des anciens temps a mieux survécu qu'ailleurs. C'est un endroit tolérant qui prône le savoir plus que les autres nations, mais quand bien même, ne dévoile pas le nom du dieu maudit, cela ne pourra t'attirer que suspicion et rejet, dans le meilleur des cas.

Au nord, tu trouveras le glacial Empire d'Ellgard, connu pour ses armées terrifiantes et leurs bêtes de métal qui simulent la vie. Ils maîtrisent la magie avec le cristal et l'acier, ils conquièrent et prennent ce qu'ils veulent, ne t'y fais pas remarquer.

Au centre de l'océan, tu trouveras l'ancienne terre de la civilisation perdue de Fhaedren, ravagée par la Grande Catastrophe. Tu ne devrais pas y aller car il n'y a que la désolation et la mort, là-bas, ainsi que les armées de Mearian et d'Ellgard.

Quant à Atlantys, la cité sous marine d'où je viens, n'y viens pas à moins que je t'y invite. Mon peuple est méfiant de nature envers les étrangers et je préfèrerais qu'ils ne sachent pas que je t'ai appelé. »


C'était un portrait rapide et grossier dépeignant les grandes factions en puissance du monde, mais si son démon n'avait jamais voyagé, ces mises en garde ne seraient pas de trop. Autant éviter qu'il ne se mette dans des ennuis inutiles. Prier pour son salut serait probablement la dernière chose que Solstice aurait le temps de faire s'il croisait la route de l'Ordre des astres en plein Mearian.

Il s'arrête quelques instants, l'auberge dans laquelle il avait élu domicile temporairement en vue au coin de la rue sur une place encore joyeusement animée malgré le froide de la nuit.

_ Si tu as des questions, je peux essayer d'y répondre. Autrement tu peux rencontrer ces gens ou nous pouvons aller dans cette auberge, comme tu le souhaites, et à la fin de cette soirée je te demanderai quelque chose. »

Quelque chose vers lequel son esprit tout entier tendait. Il avait toujours plusieurs questions à lui poser en rapport avec les réponses que le démon lui avait fournies, mais il ne pouvait pas les poser dans la rue et peut-être était-ce là le temps de profiter un peu de ce que la ville pouvait offrir.

_ As-tu faim et soif ? » »



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Le démon cilla après avoir été longuement attentif aux paroles de Kryos.
Ce dernier avait porté un vaste portrait sur l'ensemble du monde connu en quelques mots. Il y avait de quoi resté songeur et Solstice prit mentalement note de tout cela.
Toutefois il ajouta un commentaire silencieux pour ce qui était Fhaedren. Si c'était bel et bien là que le chaos avait démarré, il devrait s'y rendre à un moment ou un autre.
C'était inévitable. Mais il avait le temps. Il avait le luxe de pouvoir accomplir patiemment le plus long des périples pour arriver à ses fins. Car il n'était pas pressé de trouver une solution à la discorde de l'univers et au retour d'Obscural... non. Cependant il était important qu'il agisse pour. C'était naturel.
Ce qui commencerait ici à Nueva et continuerait ailleurs se finirait peut-être à Fhaedren, ce pays étrange et en ruine. Ou peut-être ne serait-ce qu'un autre départ pour un autre voyage. Que de pistes.
Solstice en était satisfait. Il lui fallait un but pour justifier ses voyages et ses découvertes. Il l'avait.
Pour le reste, il verrait en temps et en heure.
Pour toute réponse, Solstice acquiesça vers Kryos.

-Je vois, marmonna-t'il.

Ils marchèrent encore avant de s'immobiliser face à une petite auberge sur une place plus calme.

-Si tu as des questions, je peux essayer d'y répondre. Autrement tu peux rencontrer ces gens ou nous pouvons aller dans cette auberge, comme tu le souhaites, et à la fin de cette soirée je te demanderai quelque chose.

Il cligna des yeux, intrigué, mais n'ajouta rien immédiatement. Il respectait la façon dont Kryos aimait distiller la conversation et faire tout venir dans celle-ci avec patience et dextérité. Dans les mots, comme dans tout, il fallait que tout prenne sa place au bon rythme.

-As-tu faim et soif ?

Question intéressante.
Solstice ne se l'était jamais posé une seule fois. On ne lui avait pas demandé avant non plus. Il du bien réfléchir une dizaine de secondes pour savoir reconnaître exactement les sensations précises correspondant à ces notions. Puis il en vint à une conclusion.

-Manger me serait utile. Et si je voyage je devrais voir beaucoup d'auberges je crois, peut-être que me familiariser avec celle-ci serait une expérience positive. Si nous pouvions y entrer et s'y restaurer... comme tu le souhaites.

Il se demandait également si l'ambiance à l'intérieur l'inspirerait; et si l'assemblée des joyeux nocturnes de Izrheron apprécieraient de l'entendre chanter. Peut-être même serait-ce l'occasion précoce de connaître la sensation de chanter avec un autre artiste. Si Kryos le désirait également, cela demeurait une séduisante possibilité.

Le démon s'approchait de quelques pas du seuil de l'auberge, non pour y entrer seul, mais chercher à entendre et s'imprégner de ce qui pouvait s'y trouver. Une damoiselle en tenue modeste avec un foulard gris nouée autour des cheveux, nettoyait contre le mur quelques chopes. Elle avait l'air épuisée mais plutôt de bonne humeur. Il distinguait clairement en elle cette lumière tamisée mais irrésistible qui donnait le sentiment qu'elle était à tout moment sur le point de s'éteindre; comme celle autrefois de la jolie Nadjet.
Le démon cilla. C'était la toute première fois qu'en se remémorant sa toute première invocatrice, il la qualifiait autrement que par son portrait objectif. Cette fois il le sentait, même si cette émotion mortelle s'estompait déjà. Il trouvait que Nadjet avait été une bien belle femme.
Est-ce que cela voulait dire que cette fille de l'auberge était aussi à son goût ? Était elle jolie ?
Il entrouvrit la bouche, l'air égaré. Il essayait d'entamer quelque chose.

Miracle qu'est de trouver autre que soi
Beau et digne d'être reine ou roi,
Perfidie que de tomber amoureux
Si des aimés l'on devient envieux.

Trop de perfides ici bas, et bien peu
De ses beaux et digne miraculeux.


Il chercha à continuer mais rien ne vint. Ou plutôt il s'interrompit.
La jeune dame de l'auberge lui souriait même si elle n'avait probablement rien entendu. D'un geste de la main elle semblait l'inviter à entrer dans l'auberge. C'était une hôtesse. Il acquiesça poliment.
Kryos arrivait à sa hauteur tandis que l'estomac mortel de Solstice se fit un tantinet entendre.
Cette fois c'était sûr. Il avait faim.
« Voilà une réponse qui était facile à interpréter : l'appel du ventre touchait tout le monde y compris les démons et le triton avait hâte de faire découvrir la nourriture nuevienne à Solstice. Un large sourire s'afficha sur ses lèvres tandis qu'il lui passait devant, avant d'ouvrir la porte d'un air décidé et de laisser un éclat de malice passer dans ses yeux.

_ Bienvenue dans mon monde. »

Et de passer soudainement d'une ambiance froide, feutrée et pleine des mystères de la nuit à l'éclatante lumière d'une ambiance chaleureuse et bruyante, parfumée çà et là du fumet des rôtis et du pain chaud, de l'odeur collante de la bière et des épices marinés dans le vin. Les éclats de conversation se répercutaient partout contre les murs, les visages étaient plongés dans d'animées conversations et c'est un imbroglio de sensations diverses et d'impressions éphémères qui envahit soudainement la psyché de Kryos comme autant de petits soleils miniatures rayonnant d'intensités différentes ici et là.

Rétractant ses perceptions extrasensorielles comme la tentacule oculaire d'un escargot ayant rencontré un obstacle, il atténua l'intensité des flots reçus pour étouffer la diversité parfois douloureuse d'une telle agitation.

Tirant Solstice par le bras, il ne doutait pas que le démon se laisserait distraire par la moindre distraction et elles se présentaient chaque secondes à leurs sens en ce moment. S'il était émerveillé par la simple neige, il n'osait imaginer toute la nourriture et les spécialités exotiques de Nueva. Finissant par trouver deux places pas trop mal alignée contre un mur.

L'espace d'un instant, il hésita à lui demander ce qu'il voulait manger et boire, mais il se ravisa à la dernière seconde en balayant ces considérations d'une pensée. Il allait s'occuper de ça.

_ Attends moi là, je vais chercher de quoi manger et boire. »

Après tout, si Atlantys n'était pas en reste, délaisser quelque fois son côté trop raffiné et élégant pour une ambiance plus rustique, conviviale et moins policée était son petit plaisir. C'était principalement pour cette raison qu'il s'éclipsait de temps en temps de la cité sous marine sous un prétexte quelconque pour échapper à ses obligations. Hélas, trop peu souvent selon lui.

Il commanda rapidement en payant avec quelques pièces. La spécialité du coin : sanglier à la bière, vin des elfes et deux énormes quiches de pain. Assurément, manger était des meilleurs plaisirs de la vie. Il revint rapidement avec un petit plateau de fromage et de saucisson, le temps que leur repas arrive, et que leur soit amenée le vin.

_ Alors, dis-moi... »

Il baissa la voix et se pencha au-dessus de lui, jetant un rapide coup d’œil à leurs voisins les plus proches pour s'assurer qu'ils soient occupés à autre chose que les écouter. Il chuchota.

_ Est-ce que tu l'as déjà rencontré ? Lui dont on ne doit pas prononcer le nom en public ? »

Il avait appuyé de façon insistante sur la métaphore pour que le démon en face de lui comprennent bien le sous entendu.

_ C'est comment, de l'autre côté ? De ton côté ? Est-ce que le temps existe ? Comment tu fais pour ne pas subir une éternité de solitude ? » »



#9900CC
La main frêle saisit la nourriture avec une délicate grossièreté pour la porter à une bouche affamée mais timide. Les dents grises se resserrèrent lentement sur la viande et tous les sens du démon furent inondés par tous les arômes indescriptibles qui se trouvait dans sa carcasse impétueusement dévorée.
Il médita silencieusement sur tout ce que cela impliquait. Le plaisir et le vice, mais toute la beauté d'un régénérant repas si harmonieux et intelligemment conçu. Ses yeux papillonnèrent ce qui était bien rare.
La nourriture coula dans son gosier tranquillement, presque avec un remord de l'amour de la mort, du contentement de son absorption. Mais quand tout fut avaler et qu'il recommença le processus, il acquit une habitude dans le geste qui éclipsa toutes les pensées parasites sur la question. Seul demeurait la jouissance de la digestion à venir. Voilà une certaine satisfaction, et un apprentissage de celle-ci.

- Est-ce que tu l'as déjà rencontré ? Lui dont on ne doit pas prononcer le nom en public ?

La question de Kryos percuta Solstice mais il n'en laissa rien voir. Il se remémora bien des choses et remit tout en ordre tandis qu'il ingérait un nouveau morceau de viande. Un sifflement mélodieux grandit dans l'abysse de l'âme qu'était celle du démon, cette incarnation du Solstice d'hiver, prisonnière des ténèbres languissantes. Il calma le sifflement en entonnant intérieurement les paroles d'une chanson qu'il avait connu une éternité au par avant. Elle se ponctuait d'un bon nombre de noms affligeants et merveilleux. Il s'achevait d'une manière tellement abrupte qu'elle brisait à chaque fois le cœur de Solstice: Obscural.
Lui son origine. Son père assassin. Le noyaux de vide dont son seul éclat fragile fut projeté dans un échos inachevé, à la recherche désespérée d'un mortel dénouement. A la recherche de l'été fatal et détesté. Il serra les dents, mais se défit aussitôt de tout sentiment trop fort.
Dans ce monde il venait de renaître en ce jour, et grâce à Kryos il allait voyager pour trouver une autre identité que celle de l'autodestructeur solstice d'hiver. Il fallait se détacher de tout ce qui faisait de lui un démon, pour espérer être meilleur. Etre un artiste, et un être complet.
Solstice agita les doigts comme pour jouer d'un instrument imaginaire, et leva les yeux sur son interlocuteur aux traits sympathiques, assez lumineux pour que l'âme amère du nouveau né regagne sa routinière sérénité; ce caractère de fortune, forgé dans le supplice de l'attente, et des limbes immortelles.

-C'est comment, de l'autre côté ? De ton côté ? Est-ce que le temps existe ? Comment tu fais pour ne pas subir une éternité de solitude ?

Solstice fronça ses arcades sourcilières de façon quasi imperceptibles, mais qui avait un grand sens. Cette question le toucha d'autant plus qu'elle rebondissait sur les sentiments qu'il venait de réprimer un instant plus tôt. Mais il ne rechigna pas à répondre; Kryos était son invocateur et un être bon, il lui devait beaucoup. D'autant plus que son détachement devait se poursuivre. Il devait notamment assumer sa condition et ses liens les plus noirs. Obscural était aussi un sujet central dans son existence et il ne pouvait le nier. Son monde à lui se peignait de nuances entre le dieu et le démon.

-Je n'ai pas de côté, marmonna Solstice avant de repousser son repas. Au delà de la lumière, c'est le bord sans fond. Le gouffre. Tout est en morceau depuis quelques temps, tout se répand sans que je puisse y comprendre quelque chose. Et la lumière absurde tiens en place ce puzzle maudit. Tandis que par delà, le gouffre noie ses abandonnés. Il regorge de noires espèces comme moi, des reliquats de...

Il s'interrompit; un voile noire passa sur son visage. Il se sentait perturbé. Son corps lourd et faible, tout à coup. Mais il n'avait cure de cette carcasse qui était la sienne et qu'il aurait pu très bien dévorer pour se nourrir, dans ce grotesque pandémonium qui reliait la beauté au laid par un seul fil de réalité. Seul l'état de son esprit importait. Solstice s'entêta à en reprendre un total contrôle.

-La solitude, continua-t'il finalement, voilà un mot intéressant. Il est curieux qu'il existe dans toutes les langues dans ce monde. Pourtant personne ne la connait. Chacun voit la lumière. Chacun sent la nature. Tout est si bruyant, bondé de passions et de violences... de joies et de peines. On survit à peine, et s'agite sans fin, s'entre-dévoré parmi les bêtes, aspire la vie des autres pour maintenant la sienne. On nourrit ses vices et assouvis ses vertus dans le prisme des paradoxes insensés. Tout pour... pour ne pas être seul. Et pourtant chacun prétend connaître la solitude.

Il était définitivement faible. Prêt à s'effondrer à n'importe quel moment. Il ne savait pas pourquoi.
Il s'en fichait. L'amertume né du rappel du nom d'Obscural, alors qu'il cherchait des réponses sur la beauté et le plaisir, l'avait submergé sans retenue. Comme une seule unité meurtrie, enveloppe corporel et esprit s'avachissait sous un poids insupportable. L'ultime fardeau ignoré pendant l'immense éternité toute entière. Solstice baissa le regard, peu fier de s'être laissé arraché le fond de lui même par sa propre rancœur. Mais comme il avait désormais horreur de l'inachevé, il ne pu se stopper sans abandonner ce qu'il savait de plus vrai en lui même.

-Une éternité de solitude à subir. Je ne m'y soustrais pas. Je ne suis pas immortel ou figé dans un temps sans fin. Lorsque que l'on est seul, l'on est rien d'autre que mort.