Dans ce territoire glacé, isolé, première rencontreUne nouvelle matinée. L'astre solaire se dévoile derrière la ligne d'horizon. Il s'élève, s'élève dans l'immensité du ciel. La lumière ainsi révélée illumine la peinture blanche de ses rayons dorés. Chaude, elle redonne vie à ce paysage monochrome. Au-dessus, dispersés, des nuages fatigués. Au repos après d'innombrables pleurs, larmes de neige versées depuis des heures.
Le monde ainsi s'éveille.
Dans les camps de travail forcé, déjà le râle des prisonniers. Dans les quelques villages, de la fumée s'échappe des cheminées. Enfin, le cri d'un loup résonne par-delà les montagnes givrées. Peu importe les nombreuses contraintes, la population du Nord s'active. Parce qu'elle souhaite vivre. Parce qu'elle souhaite survivre. Personne ne se prélasse dans la rudesse des lieux hostiles.
Presque personne…

Dans les bois émeraude, aujourd'hui d'un blanc immaculé, une petite clairière prend place. Elle ne semble pas cachée, mais à quelques kilomètres des premières constructions, aucune âme ou presque ne brise son harmonie. Entourée de sapins à perte de vue, elle offre un cadre sauvage, dépourvu de verdure autre que ces arbres. Il n'y a que quelques rochers, ici et là répandus. De toute taille. De toute forme. Déposés au fil des siècles, des millénaires.
Au milieu de la scène hivernale, un étang ancestral. La nature se reflète dans son liquide gelé. La couche de glace, épaisse, semble figée à jamais.

Contre l'un de ces rochers, une forme posée. Une créature à l'apparence humaine. Allongée ventre à la pierre, elle se repose, sereine. Perdue dans les méandres de ses songes, elle rêve d'une époque depuis longtemps révolue.
Elle ignore le monde qui l'entoure.
Sa joue gauche se niche dans le pli de son coude. Une position ô combien confortable. Ô combien agréable. Une paire de longs cils décore les paupières closes. Sa peau fine, pâle comme la neige, donne à la silhouette l'apparence d'une sculpture. Une illusion qui sied à merveille à la blanche peinture. Néanmoins, on devine la personne vivante une fois à ses côtés. Grâce à la buée près de ses lèvres gercées. À chaque expiration rendue, un nuage éphémère se dissipe dans les airs.
Malgré le froid, le corps immobile ne frissonne pas. Rien n'indique de souffrance ici-bas. De manière probable, le garçon demeure étendu depuis des heures. Une couche de neige le prouve : déposée à la surface du dos, elle en épouse les contours comme une seconde peau. Elle se marie avec le tissu de même coloris, une robe qui glisse jusqu'aux mollets amaigris. Elle se confond aussi avec la douce et longue écharpe, les extrémités de la laine échouées contre les omoplates.
Seules une chevelure rousse et des bottes noires offrent d'autres couleurs à l'image éthérée. Le mortel ne se confond ainsi pas entièrement avec le paysage lacté.

Le second bras, celui de libre, descend le long de la pierre. La main coule, coule sans atteindre la terre. Elle reste perchée à quelques centimètres du sol enneigé. En dessous de celle-ci, plusieurs fleurs sont plantées. Une chose improbable dans ce milieu glacial.
Un détail qui détonne avec le cadre.
Pareilles à des renoncules, elles en adoptent la forme ainsi que les nuances. Ce groupe de fleurs brille de mille feux, conséquences des pétales d'un jaune chaleureux. Peu importe la température sous la barre du zéro : la végétation en question ne semble pas la craindre.
Plus loin, à une dizaine de mètres, un cadavre repose. Celui d'un animal sauvage. Bien qu'ayant succombé, ne se dessine aucune plaie. Toutefois, avec le corps pris dans une glace dense, la cause du trépas sonne comme une évidence.
Le froid, redoutable adversaire.




Dans ces contrées isolées
La personne patiente,
Les deux saphirs dirigés
Vers ces curieuses plantes.




Souvenirs d'un passé proche…

Il y a deux mois, Ombre avait trouvé la petite clairière. Un lieu calme, reculé, où il s'était installé. Si à cause de certains besoins, il rentrait de temps en temps chez lui, celui-ci retournait dès que possible ici. Parfois plusieurs heures. Parfois plusieurs jours. Selon ses désirs ainsi que ses humeurs.
La rare motivation cachait une raison, loin de la beauté extrême de tous ces paysages. Lors de son arrivée, il avait amené avec lui quelques bagages. Pas volumineux, mais ô combien précieux. De petites fleurs génétiquement modifiées, qu'il avait plantées dans le sol glacé.
Le roux s'était décidé en raison de l'étang. De l'eau, de la lumière, deux choses essentielles aux plantes colorées. Des conditions offrant une croissance plus aisée. De plus, bien qu'à quelques kilomètres de sa modeste demeure, la distance était en fin de compte mineure. Une contrepartie acceptable, loin de mettre à mal ses envies de paresse.
Il avait le temps de ne rien faire, l'expérience demandant des semaines de patience. Il s'étendait donc des heures au gré de ses caprices. Il dormait, encore et encore. Perdu dans un monde illusoire.
C'était le quotidien du mortel sans attache. Créature ayant parcouru d'innombrables âges.

Malgré les apparences, la dite expérience avait son importance. Il y a plusieurs décennies, Ombre s'était intéressé à la botanique. Il avait voulu ses propres cultures. Néanmoins, au sein des régions froidement mortelles, l'idée de ceci n'était que chimère. Ici-bas, seuls quelques bâtiments extrêmement chers pouvaient être utilisés comme des serres. Structures hors de sa portée. Dans la nature, il n'y avait rien d'autre que d'incalculables sapins. Végétation unique et peu précieuse.
Entrecoupé de nombreuses pauses, il avait étudié la question. Encore aujourd'hui, il continuait son action. Sans aucune pression, loin des années intenses dans la capitale impériale. Cela suffisait à son passe-temps. Pareil à un gamin, un jeu entre les mains.
Les résultats de ses humbles efforts étaient là.
Il avait utilisé des fleurs, végétaux simples quoique moins enchanteurs. C'était à l'origine des renoncules rampantes. D'un jaune agréable, apparence désirable. Il avait transformé celles-ci, les rendant féroces, capables de survivre malgré la cruauté des lieux. Une chose répondant à son attente.
Les obstacles surmontés, la seconde phase avait commencé. Une suite logique, ne nécessitant plus qu'un soin périodique.

Deux mois s'étaient écoulés. De la verdure fleurissante s'éveilla de jolies plantes. Bien qu'il ne craignait pas le froid, conséquence de sa magie, l'être fragile restait en alerte. C'était la réponse aux possibles dangers, incommensurables dans ces vastes contrées.
Il avait été attaqué une fois depuis son arrivée.
Une bête s'était ruée, avide. Il avait donc tué l'animal, celui-ci gisant désormais près des quelques rochers. Il n'approuvait pas la violence, mais il n'était pas candide. Depuis si longtemps, il avait durci ses sentiments. Son innocence avait été perdue à la chute de l'ancien royaume.
Pareil à un félin, le roux gardait sa vigilance. Il était habitué à la nature. Les intentions meurtrières lui étaient ainsi perceptibles. Et quand il n'y avait pas ces ondes, alors il demeurait dans son monde.




Le temps inlassable passe
Sans que l'être ne se lasse,
Poursuivant l'expérience
Manifeste patience.


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Archives de l'expérimentation 117.f - compte rendu de la journée 1 (24 novembre 417)

Les graines préalablement germées (sachets 3 à 6) ont été plantées.
Coordonnées 64° 10' 00" N, 51° 43' 00" O.

Température extérieure : - 26° Celsius
Humidité : 78%
Pas de précipitations.

Remarques : Les conditions sont bonnes. La température n'affecte pas les fleurs naissantes. Une résistance cohérente avec les estimations.
Source d'eau à proximité. L'exposition semble correcte.
Situation OK.

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