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Grondements sourds à la frontière [416, Holker & Amalia]

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La verdure à perte de vue. Une épaisse forêt comme il n’y en avait aucune autre. Ici, les frontières entre Nueva et Ellgard n’étaient qu’une superstition : ce qui avait une réelle importance, c’était de ne pas se faire tuer.

Elle l’avait rencontré quelques temps plus tôt, mais n’avait pas échangé grand-chose avec lui. Si aucun des deux énergumènes n’était bien bavard, le rythme de leurs pas, pourtant, était plutôt synchrone. Ils avançaient sans trop de difficulté, barrant à grands coups d’épées et de poignard les branches et feuilles qui se mettaient sur leur chemin.

« - Nous ne devrions plus être très loin de la frontière, désormais. Ou bien peut-être l’avons-nous déjà franchie. Auquel cas nous devrions rebrousser chemin. »

Car ce qui arrivait sur les terres de la contrée voisine n’était pas vraiment de leur ressort : Nueva pouvait bien disparaître, ruinée par sa propre magie, que l’Empire n’en aurait que faire. Peut-être ramasserait-il les restes au bout d’un moment, tout de même, mais la priorité était ailleurs.

À ces mots, son voisin avait grondé. Un chevalier en armure qui se déplaçait elle ne savait trop comment, car la mage n’avait jamais saisi comment il était possible de porter un tel machin sans s’écrouler bêtement sur le sol. C’était son camarade de mission. On les avait envoyés tous les deux seulement parce que… parce que…

« Allez, nous sommes quasiment sûrs que cette menace n’existe pas et que les sentinelles ont halluciné. C’est ça de vivre trop près de la forêt : certains parfums enivrants font tourner la tête des humains. Et certaines plantes, quand on les fume… » leur avait-on expliqué au moment de les envoyer, ou pas, au casse-pipe.

Car si la menace était réelle, ils étaient peut-être dans un sacré pétrin. Mais la rousse bien téméraire aimait courir au-devant du danger, et ce genre de créatures était connu pour ses artefacts. Les golems étaient généralement conçus pour exécuter une seule mission. Souvent une mission de protection. Et parfois d’un trésor.

Mais désormais, après plusieurs heures passées à vadrouiller dans les plantes et le lichen, la renarde commençait fermement à s’ennuyer. Lorsqu’elle avait l’impression de perdre son temps, elle devenait alors très désagréable. C’était presque à contrecœur qu’elle continuait à taillader les obstacles sur son chemin. D’un moment à l’autre, elle allait fausser compagnie à son camarade et rentrer, car il y avait bien plus important à faire dans son laboratoire.

Quand un grondement se fit entendre, non loin. Un cri sourd et rauque, qui pouvait facilement être identifié comme celui de leur proie.

C’étaient les sentinelles patrouillant le long de la frontière qui étaient tombées dessus les premières et avaient miraculeusement réussi à fuir la bestiole pour rejoindre l’avant-poste sains et saufs.

Et non, ce qui se profilait désormais à l’horizon n’était pas un vulgaire tas de cailloux.

Mais bien un golem.

La machine était probablement déréglée : il était rare que ces monstres vadrouillent librement dans la nature et s’écartent de leurs sanctuaires. Si elle était déréglée, elle était alors plus dangereuse et il s’agissait de s’en approcher avec précaution.

Ama mit son index sur ses lèvres, faisant signe à son compagnon de demeurer le plus silencieux possible. Et diantre, il était foutrement bon à ça.

La menace les attendait dans une clairière, non loin. Elle semblait déjà affairée à jouer avec quelque chose. Quelque chose qui avait visiblement eu moins de chance que les sentinelles. Un elfe jadis, aujourd’hui du pâté disséminé en bouillie sur le sol.

« - Une belle mort, rien à dire. » ironisa la rousse avec un sourire sardonique. Elle n’aimait pas trop les elfes. Elle n’aimait pas grand-chose de toute manière.

Mais si un elfe avait essayé d’arrêter cette machine que ses ancêtres avaient construit, ce n’était pas sans raison. Peut-être le golem avait-il déjà fait du grabuge à Nueva. Ou peut-être que les elfes voulaient récupérer son précieux. Que de raisons pour finir le boulot en essayant de garder sa tête sur ses épaules, littéralement.

Le chevalier devait être d’accord avec ce raisonnement, car il fut celui qui proposa un plan pour assaillir le rocher ambulant.
Aussi surprenant que cela puise paraître, le jeune hybride n’aimait pas cette forêt. Ce n’était pas qu’il s’était soudainement découvert une aversion pour les coins reculés et les contrées sauvages, non. C’était qu’elle était trop au sud. Trop proche de Nueva. Ici, les conifères s’estompaient pour laisser la place à des arbres feuillus, et le froid de l’hiver qui enserrait en permanence les contrées nordiques de l’Empire se faisait plus discret. Il n’aimait pas cette douceur lénifiante, l’odeur de la mousse et de la terre molle. S’il ne pensait pas avoir de quelconque attache sentimentale pour son pays natale, il devait avouer que la sensation du froid entre ses côtes lui manquait. Les températures glaciales étaient un rappel constant qu’il devait se maintenir prêt. Que s’endormir était une erreur. Que laisser ses appétits recouvrir ses cotes d’une impudente couche de gras était une erreur impardonnable. Le fait que le canevas blanc fourni par la neige soit un support remarquable pour y coucher ses plus belles créations n’était pas non plus anodin. Pourtant, il était là, à jouer les gardes-chiourmes, à accompagner une scientifique dont il ne savait pas grand-chose. Le fait qu’il lui soit interdit d’interagir avec elle de façon trop intime rendait de fait sa compagnie tout de suite bien plus pénible, ce qui était d’autant plus regrettable quand il considérait son apparence agréable. Ses cheveux rougeoyants encadraient un visage élégant et un nez mutin, et ses lèvres pleines semblaient une invitation au baiser. Ses formes discrètes servaient juste à rappeler à quelque point la jeune femme était appétissante, et son odeur, caractéristique des canidés, portait avec juste ce qu’il fallait de discrétion cet arrière-bouquet exotique pour qu’il soit intrigué et tenu en haleine. Il voyait en elle un morceau de premier choix, son caractère déterminé et l’allure martiale de ses pas donnant à sa chair juste ce qu’il fallait de fermeté pour la sublimer et l’élever au-dessus de la masse vulgaire.

Il souffla brièvement par ses narines, se ramenant à la réalité, et se contenta de grogner quand sa partenaire évoqua la possibilité de rentrer bredouille. L’idée même d’échouer était insultante, et il se demanda un instant s’il ne serait tout compte fait pas plus sage de laisser libre court à ses désirs, avant de dissiper cette notion. C’était le manque qui parlait, et il devait garder son esprit aiguisé. Sa mission était de s’assurer que le golem qu’ils traquaient soit dument pulvérisé, et de rapatrier tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à quelque chose de précieux. Un énoncé simple, mais il savait la force qui animait les membres de ces créations impavides. Il passa la main sur la nuque du chien qu’il accompagnait, dissipant la tension qu’il lui avait communiquait. Ses doigts mordirent durement sa peau, traversant sa fourrure mince pour pincer sa nuque. Un bestiau autre que le sien n’aurait sans doute pas apprécié ce genre de rude attention, mais Holker élevait ses molosses dans un but précis ; Il sentit l’animal lui communiquer son plaisir, et se détendre quelque peu. Ses corbeaux, eux, volaient au-dessus de la canopée, le couvert épais des arbres rendant difficile leur mission. Il n’était de toute façon pas compliqué de suivre la trace du golem, sa lourde masse laissant derrière lui des traces puissamment imprimées dans le sol meuble des sous-bois. Il finit par entendre les vibrations de la machine et l’animation de ses membres lourds, son ouïe surnaturelle transmettant à son esprit les informations. Ils se rapprochèrent d’elle, aussi silencieux que possible, et il regarda sans relever sa compagne lui faire signe de garder le silence. La manière dont son doigt charnu déformait le contour pulpeux de sa bouche…

Non. Il devait rester concentré. La bête qui se trouvait en face d’eux était un assemblage inhumain de rochers aux arrêtes tranchantes, le noir d’obsidienne qui la recouvrait luisant avec indolence dans la pénombre de la forêt. C’était un assemblage de cinq mètres de haut, sa tête fracassant les branchages des arbres auxquels elle se heurtait, ses arrêtes tranchantes et grossières camouflant la complexité des enchantements qui l’animaient. Holker n’avait rien d’un mage, mais il avait lu sur le sujet, comme sur tout sujet qui pouvait un jour prendre pour lui des airs d’ennemi. Ce genre de création n’avait en soi rien d’exceptionnel, et n’importe quel mage avec un tant soit peu d’éducation et suffisamment de matériau pouvait prétendre reproduire ce genre de création grossière. Il leur suffirait pour le mettre hors d’état de nuire de trouver son point faible, soit un noyau duquel pulsait les courants magiques qui alimentaient ses membres, soit un assemblage de sceaux qui faisaient tenir ses enchantements. Il grogna de nouveau, déjà irrité par la perspective de devoir aller au contact de l’engin de mort.

"J’suis pas convaincu par le côté esthétique de sa mort, fit-il pour lui répondre. Un peu brouillon, selon moi. Bon. Comme toute création magique, le golem a un point faible. On peut pas savoir à l’avance lequel, ça dépend de son créateur. Donc si tu vois un truc qui brille, ou quelque chose qui ressemble à un cercle magique, faut taper dessus, fort. J’ai confiance en tes capacités."

Il aurait sans doute pu faire preuve de plus de courtoisie, surtout au vu de l’entreprise à laquelle il allait s’attaquer et au rôle crucial qu’était appelée à jouer dans cette dernière Amalia. Mais ses nerfs étaient à vif, et la promesse de la violence à venir emplissait son être comme un chœur de tambours, broyant ses capacités sociales sous la promesse impérieuse du combat. Que son ennemi ne soit pas un être de chair et de sang était à même de le refroidir quelque peu, mais il aurait en ce moment donné n’importe quoi pour pouvoir détruire quelque chose, pour avoir l’occasion d’extérioriser ses pulsions. Il intima à son chien l’ordre de rester en retrait, sachant qu’il ne pourrait guère lui apporter de soutien contre un ennemi de cette nature. Son bras gauche tressaillit légèrement, les chaines qui l’entouraient se défaisant, et il les projeta sur le golem, les crochets qui les surmontaient se fichant dans l’épaule du mastodonte. Il tira de toutes ses forces, se catapultant dans les airs, un sourire large zébrant de son émail luisant son visage.

"Enculé de pédale de caillou de merde !"

Sa voix claqua dans le relatif silence de la forêt, cherchant à attirer l’attention de l’esprit limité du pachyderme. Il doutait fortement que son assaut initial produise un résultat quelconque, mais au moins ce dernier lui permettrait-il de jauger des capacités de leur adversaire.
Le chien.

Elle ne l’avait remarqué que maintenant, sotte qu’elle était. Son pessimisme entachant grandement sa détermination jusque-là, elle avait clairement manqué de visibilité. Les actions de son compagnon lui semblaient un peu précipitées, alors qu’elles allaient pourtant dans son sens. Comme prévu, le chevalier jouait parfaitement le rôle de tampon et pourtant elle ne pouvait s’empêcher d’être irascible au possible.

« - Inutile de perdre du temps à me dire des choses que je sais déjà ! lui cria-t-elle tandis que l’homme fonçait déjà tête baissée vers le caillou. C’était trop tard. Il ne l’avait même pas entendue.

Usant de jurons et de coups de chaînes approximatifs, le dénommé Holker se débattait désormais comme un beau diable pour attirer l’attention de l’ennemi. Il comptait sur la mage pour percer le secret du golem. Mais au lieu de le suivre dans sa démarche, celle-ci considérait la scène d’un œil torve depuis les buissons.

« - Trop près ! Trop loin ! J’y vois rien, bouge moins vite !! »

Après deux minutes passées à tenter cette méthode en vain, elle réalisa finalement qu’elle devrait se mettre en danger à son tour pour pouvoir analyser l’engin de guerre sous toutes ses coutures. Si cela aurait dû tomber sous le sens pour un individu normalement doté, ça l’était moins pour la jeune femme qui l’était, rappelons-le, le croisement d’un humain et d’un renard. Toute mage formée au combat qu’elle était, elle n’en demeurait pas moins lâche lorsque l’occasion s’y prêtait. La mort du pauvre Holker ne lui trotterait pas longtemps dans l’esprit.

Ce n’était pas de la peur non : elle économisait sa santé et ses forces au profit de tout le mal que se donnait son compagnon.

Ce fût donc d’un pas faussement téméraire qu’elle vint ultimement aider le chevalier dans sa tâche, alors que celui-ci se trouvait sur la trajectoire d’un revers caillouteux. Une pierre avait largement fait l’affaire pour interrompre la bestiole : chauffée à sa température de fusion, elle avait dangereusement atteint le sommet du crâne du golem où elle avait éclaté dans une gerbe de lave… en réalisant, au final, très peu de dégâts.

« - Il fallait s’en douter, grogna la jeune femme, tandis que le monstre de pierre pivotait désormais sur lui-même pour la toiser de ses nombreux mètres. Elle reculait désormais en répétant inutilement : Gentil golem, gentil. »

Voyant que le monstre mettait un temps fou à s’activer, elle gagna alors de la distance avant de mettre sa main dans un minuscule réservoir d’eau naturel derrière lequel elle se réfugia. Si son compagnon la regarda tout d’abord avec un air perplexe sur le visage, il comprit rapidement sa stratégie en voyant la glace s’accumuler à la surface de la marre.

« - Plus vite, plus vite… »

Le bestiau avait beau prendre son temps dans sa longue marche, celui-ci se déplaçait toutefois aussi rapidement que l’eau se changeait en glace. Et pour que sa stratégie fonctionne, la renarde devait s’assurer que la patinoire résisterait au poids du machin.

Elle résista toutefois, lorsque la jeune femme se retira et fit une roulade sur elle-même pour échapper à un ample geste de la main du rocher ambulant pour atterrir dans un nouveau buisson. Maladroit, le golem continua sur sa lancée pour essayer de la rattraper et fit un premier pas sur la glace.

Celle-ci se fissura légèrement, mais tint bon, provoquant la chute du monstre à son second mouvement. Cette chute n’était pas ce qui allait l’arrêter, mais elle allait considérablement le ralentir. Les golems n’étaient jamais très prompts à se redresser une fois à terre. Puis ce fut aussi là qu’elle le remarqua : le petit détail scintillant qui trahissait la présence d’un cœur magique animant le monstre.

Un énorme cristal bleu, irradiant en son centre, entre ses solides côtes et sa lourde et archaïque colonne vertébrale.

« - Là ! Holker, tu le vois ?! En son centre ! »

Il l’avait vu. C’avait été bref, mais il l’avait vu lui aussi. Il ne leur restait désormais plus qu’à atteindre le cristal. Le détruire ou, de préférence, l’arracher car si celui-ci était assez puissant pour continuer à animer le golem après tout ce temps, il valait mieux le récupérer intact. Jusque-là leur combat n’avait été qu’une promenade de santé…

La partie difficile commençait dès maintenant.
Il aurait sans doute été aisé de se dire au vu du panel génétique qui ordonnait les cellules du chevalier qu’il aurait été à son aise dans les airs. Qu’il aurait fendu les cieux avec la grâce inné que possédait les prédateurs aériens, ses bras déployés comme des traits fiers, jetant une ombre hautaine sur les pauvres hères condamnés à rester cloués au sol. Il n’en était rien. Si Holker se déplaçait avec l’élégance animale qui le caractérisait, il n’y avait dans ses mouvements rien des fluctuations légères de l’hirondelle ou de la noblesse impériale de l’aigle. Il fendait l’espace comme un boulet de canon, sa masse de chair et de muscles propulsée par le jeu colérique de ses bras, son corps se troublant pour ne devenir qu’un trait indistinct de couleur et de mouvement, son intention manifeste à chaque instant, comme s’il la portait comme un vêtement. Pour le spectateur, il n’était plus qu’une masse hurlante et brûlante, un amalgame confus de colère et d’intention destructrice. Le géant de pierre pivota, son visage aveugle semblant un instant fixer son minuscule assaillant. Sa main s’abattit sur lui, cherchant à écraser l’insecte impudent, mais le chevalier réussit à utiliser le mouvement du géant pour accélérer son vol. Il décrivit un large arc de cercle, se projetant dans les airs, et décrocha ses chaînes de leur prise, ces dernières n’emmenant avec elles que quelques fragments épars de la carapace du géant. Sans rien pour freiner plus avant son ascension, Hallgrimr s’éleva à plusieurs de haut, avant que la gravité ne se décide à se rappeler à son bon souvenir avec une tragique autorité. Entrainé par le poids de son équipement, il entama une chute vers le sol. Son ennemi semblait l’attendre et s’être préparé à le cueillir, le poids indécent de son bras se dirigeant vers lui en un revers violent. Holker se prépara à l’impact, jurant intérieurement. Il aurait pensé la créature plus pataude, incapable de réagir assez vite. Il ne dut son salut qu’à l’intervention opportune de sa partenaire, qui projeta un projectile sur la face rocailleuse du monstre, ce dernier explosant en une gerbe de roche fondue et de flammes. Si le sortilège n’eut au final que peu d’effet, il permit néanmoins au chevalier de profiter du déséquilibre momentané de leur ennemi pour lancer de nouveau ses chaînes, et s’accrocher à un arbre, freinant sa chute et s’écrasant peu cérémonieusement contre le tronc. L’impact coupa court son souffle, ses yeux exorbités perdant pendant un instant la capacité de distinguer de manière se qui se passait autour de lui.

Il se redressa cependant rapidement, ignorant la douleur et la peau de son dos qu’il pouvait déjà imaginer prendre des teintes violacées. Il secoua brièvement son tronc, cherchant à déterminer si une de ses cotes était brisée, et fut rassuré de voir que ce n’était pas le cas. Plusieurs d’entre elles étaient sans doute fissurées, mais ce n’était rien qui l’empêcherait de continuer le combat. Le golem avait pendant ce temps porté son attention sur Amalia, et portait ses pas pesant dans sa direction, chacun d’entre eux laissant dans la terre de profondes empreintes. Il savait que la jeune femme n’était pas en danger. Les golems étaient de réelles forteresses ambulantes, mais ne se déplaçait pas vraiment avec alacrité. Il le regarda la montagne ambulante traverser le trou d’eau que la magicienne avait gelé, et déraper sur ce dernier, avant de s’écraser au sol dans un fracas de boue et de glace brisée. La scène aurait été comique s’il avait pu oublier l’urgence de leur situation, et si le bruit de sa chute n’avait pas ressemblé au tir d’une arme cataclysmique. Cette dernière sembla déstabiliser suffisamment sa structure pour qu’il laisse apparaitre un cristal bleuâtre et lumineux, brillant au creux de son ventre avec le même éclat qu’un soleil miniature. Holker se lécha les lèvres, ravi de cette découverte. La créature pouvait saigner, il le savait maintenant. Il ne restait plus qu’à la besogner jusqu’à ce qu’elle s’écroule, exsangue et brisée. Il n’était pas fait pour ce genre de mission, et préférait ses proies molles et pleines de jus, mais il saurait improviser. Il se jeta de nouveau sur elle alors qu’elle se relevait, profitant de sa vulnérabilité momentanée pour se hisser sur ses épaules. Il le savait, c’était à cet endroit qu’il était à la fois le plus en sécurité, loin de ses poings rageux et proche de ses entrailles luisantes. Ses bottes claquèrent sur l’échine de la créature alors qu’il escaladait sa colonne vertébrale, et il se campa sur la nuque du golem, jetant ses crochets par-dessus son crâne avant de tirer sur ses chaînes, ces derniers venant se ficher dans le menton du monstre. Il tira de toute ses forces, ses bras le lançant et criant en pulsions chaudes et douloureuses leur indignation, tentant de soulever le crâne du géant de pierre pour le laisser vulnérable. A moitié relevé, ce dernier se cambre sous l’emprise du chevalier, ses bras cherchant à pivoter pour le décrocher et l’écraser. Holker hurla, sa voix sortant de sa gorge en flot plus proche d’un borborygme bestial que de paroles articulées :

"Si tu pouvais improviser quelque chose, je dirais pas non ! Je vais pas tenir longtemps ici, putain !"

Effectivement, le golem sembla enfin trouver un angle lui permettant de faire tourner suffisamment ses épaules pour venir fracasser l’irritant parasite, et Holker dut donner du mou à son grappin improvisé pour pouvoir s’éloigner. Il sauta, atterrissant quelques mètres plus loin et roulant dans la boue, avant de se relever, espérant avoir donné assez de temps à sa partenaire pour qu’elle puisse accomplir quelque chose.
La situation était soudainement devenue critique. Pour autant que cela pouvait être possible, le golem avait été énervé par leurs dernières agressions et Holker parvenait tant bien que mal à le contenir. Mais plus pour très longtemps.

La renarde avait mis du temps à récupérer de son dernier coup. À chaque utilisation de son arcane, ou presque, elle devait renouveler les sceaux sur ses mains. Ceux-ci avaient pour principale utilité de la protéger de ses propres attaques : sans, elle prenait le risque incommensurable d’être la première atteinte par les variations de température. Les sceaux n’étaient pas difficiles à reformuler, mais cela nécessitait à chaque fois un certain temps…

« - Oui, je fais aussi vite que je peux ! » répondit Ama en urgence, pressée par son camarade.

Armé de ses chaînes, celui-ci était parvenu à retenir le monstre de pierre pendant plusieurs précieuses secondes à de nombreuses reprises, mais commençait cruellement à manquer d’énergie. Chaque capture était plus frêle et durait moins longtemps ; Holker, malgré sa force monumentale, s’épuisait rapidement car la concurrence était rude.

Finalement Ama boucla son dernier sceau et passa à l’attaque. De justesse, car au même moment la bête se libérait une fois de plus de ses chaînes pour fondre sur le chevalier, désarçonné, mais paré à esquiver encore une fois. Sa dernière fois peut-être.

Sauf que cette fois-ci, le golem connut un grave problème technique, lorsque la pierre composant l’une de ses lourdes jambes commença à rougeoyer puis à fondre… sans qu’il s’en rende compte. Les golems ne ressentent pas la douleur, après tout. Ce ne fût qu’au moment de sa chute que le monstre constata l’ampleur des dégâts et, d’un revers de main rocailleuse, balaya comme un insecte celle qui l’avait mis à terre. Pour réaliser une telle tâche, elle n’avait eu d'autre choix que de maintenir un contact prolongé entre la paume de sa main droite et la roche. Un contact long, trop long, qui avait fini par dissoudre le sceau de température et exposer la jeune femme à de minimes brûlures.

Pratiquement inconsciente, Ama effectua un superbe vol plané sur toute la largeur de la clairière pour atterrir, par chance, dans un épais buisson. Si elle avait rencontré le tronc d’un arbre, propulsée à cette vitesse, elle ne serait probablement plus là pour en parler. Ce qui ne l’empêcha pas de se plaindre… mais le pire était à venir.

Le golem avait beau être handicapé, il n’était pas immobilisé. Se tractant vélocement à l’aide de ses bras, il ignorait désormais royalement Holker qui tentait de le dissuader de s’attaquer à la mage : en vain, le golem venait de comprendre quelle cible était la plus dangereuse pour lui et fondait sur la rousse.

Celle-ci n’avait pas récupéré tous ses esprits, lorsqu’une ombre sinistre s’étendit au-dessus d’elle, prête à l’écraser de tout son poids : le haut du corps du golem. Elle eut heureusement le réflexe de rouler sur elle-même pour se dégager des fougères et éviter une mort terrible.

La providence voulut d’ailleurs que la tête du rocher, au moment où celui-ci retomba lourdement sur le sol, vint se placer à portée de bras de la mage. Épaisse et solide, elle était aisément l’un des endroits les mieux protégés du corps du monstre et donc, probablement, une porte d’accès à son point faible. Une quinzaine de secondes ne suffiraient pas à la faire fondre, toutefois…

« - Gnmn… Holker… Holker ?! C’est le moment ! Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour le maintenir à terre, je vais tenter quelqeu chose… »

Répondant par l’affirmative, l’homme en armure ne se fit pas prier pour agir et, consommant ses dernières forces, s’abattit à son tour sur le golem pour le clouer au sol. Ama n’aurait jamais cru que ce serait possible, mais visiblement quand le dresseur canin voulait, il pouvait.

La main droite de la mage était temporairement inutilisable mais la gauche était encore fonctionnelle et scellée. Ce fut cette fois-ci sans la moindre hésitation qu’elle la posa donc sur le « visage » du monstre de pierre, à l’endroit où se trouvaient des failles semblables à des yeux  et à une bouche. Et qu’elle commença à propager une chaleur extrême. Tandis que son sort progressait et venait endommager la barrière sur sa main, répandant plus de chaleur dans le corps de la jeune femme, une aura rouge apparut et se propagea. La pierre se changeait en lave et le golem luttait, secouant pied et mains comme un forcené.

Mais ce n’était pas suffisant cette fois-ci.

Après deux longues minutes, la coque de pierre se brisa enfin et déversa un torrent de roche fondue. Là où, jadis, se trouvait la tête du géant, il n’y avait désormais plus qu’un trou béant donnant sur l’intérieur de son buste et irradiant d’une magnifique lueur bleutée.

C’était trop loin et trop inaccessible pour la mage, mais probablement pas pour son compagnon qui continuait à batailler contre le reste du corps du monstre, toujours formidablement animé.

« - Holker ! Le cristal !!

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Ses bras se tendaient et craquaient comme la corde martyrisée d’un arc que l’on aurait manié sans la moindre délicatesse. Son flanc le lançait, irradiant douloureusement tout son corps comme un soleil meurtri. Sa sueur collait les plumes de son crâne contre sa nuque et le cuir de ses vêtements contre sa peau. Il sentait la détresse de son compagnon canin, réduit au simple rang de spectateur impuissant. Les couleurs de la forêt explosaient sur sa rétine en autant de filaments tranchants, donnant à sa vision des allures de rêve enfumé. Et pourtant, un large sourire fleurissait sur son visage, comme une plante mortifère se nourrissant des sucs vitaux d’une carcasse encore fraiche. Il était vivant, et complétement pris par l’instant. En ce moment divin, en cet seconde cathartique, rien d’autre ne comptait pour lui que de vivre. Que de serrer ses phalanges blanchies par l’effort autour de sa chaine. Que de tirer, d’imprimer sa volonté au titan de pierre et de magie. Il se battait, et frappait, et hurlait sa rage et sa juste colère, proclamait au monde entier son existence. La douleur, la fatigue et le plaisir se confondaient dans son cerveau en une bouillie primale et agitée, son esprit instable se nourrissant goulument de leurs pulsions rythmiques. C’était un chœur barbare et animal qui battait la mesure sur des tambours de peau, chaque coup de la main sur la membrane de leurs instruments déchainant un peu plus les passions du combattant.

Il ne savait pas en vérité combien en temps il avait passé à se démener. A remonter sur la créature, à escalader cette montagne pour tenter de la briser. A esquiver ou à encaisser les coups de la bête. Son corps n’était plus qu’un océan indistinct de douleur, roulant en vagues grosses et bouillonnantes, sa gueule grande ouverte laissant s’échapper une écume tourbillonnante, son front maculé par les gouttes grasses et épaisses de sa sueur. Il cligna des yeux, une fois, deux fois, chassant la mousson qui se déposait sur sa cornée. A quelques centimètres de ses yeux se trouvait maintenant le poing de son ennemi, une masse d’obsidienne noire et luisante, une montagne qui s’imposait à sa vision comme un présage mortel et inévitable. Il serra les dents, et se prépara à sauter, sachant qu’il était trop tard pour esquiver totalement. Son souffle était court, et sa salive avait un gout de sécheresse et de défaite. Pourtant, le coup ne vint pas. Le golem, déstabilisé, sembla hésiter un instant (ce genre de créature pouvait-elle réellement hésiter, ou était-ce simplement une ruse de son esprit fatigué pour tenter de le rassurer ?), avant de chuter, se rattrapant péniblement. La magicienne avait fini par faire son travail. Les représailles de la créature courroucée ne se firent pas attendre, et elle décocha un revers puissant qui l’envoya dans les airs, son corps sembla un instant s’affranchir des contraintes gravitationnelles. Elle s’écrasa dans de proches fourrés, et le golem se releva, chancelant, avant de se diriger vers elle, son but évident malgré son silence obstiné.

Le chevalier souffla, laissant couler sur son menton une bave chargée de sang, essayant de se libérer la gorge des sécrétions qui l'encombraient. Il n’avait plus la force pour effectuer ses habituelles acrobaties. Il jura, et se mit en marche, tentant de distraire leur impavide adversaire le temps que son alliée reprenne connaissance. C’était sur elle que reposait ses espoirs de victoire, et il aurait été intolérable de repartir vaincu après avoir déployé tant d’énergie à vaincre. Le golem ignora pourtant ses efforts pour le distraire, sa lame ripant sur le bas de son corps sans grand effet, ses chaines s’accrochant à lui sans parvenir à vraiment le stopper. Il rampait, ignorant le guerrier, la colère indignée de Holker s’avérant impuissante à changer cet état de fait. Quand finalement il toisa la jeune femme de toute sa hauteur, et qu’il abattit le marteau qui lui servait de poing sur cette dernière, elle ne put échapper que de justesse à la mort, roulant maladroitement sur elle-même, le choc de l’impact la secouant comme un roseau prit dans la tempête.

Elle sembla pourtant voir quelque chose, et lui demanda de distraire une dernière fois le géant. Il s’exécuta de mauvaise grâce, sachant qu’il n’avait ici pas le luxe de douter de leurs chances de victoire. Il se jeta sur la créature, ses doigts longs et griffus agrippés à ses chaines. Il ne savait comment il devait retenir un tel mastodonte, ou si les lois familières de l’anatomie humaine s’appliquaient à son corps difforme. Il projeta ses crochets sur le bas du corps mutilé du golem , avant de faire de même pour ses bras. Arc-bouté sur son dos, il liait entre eux les quatre membres de la créature, tentant tant bien que mal de la maintenir cloué au sol. Chacun de ses soubresauts représentait pour l’hybride un exercice de discipline. Il devait maintenir son équilibre, et ignorer ses membres qui semblaient tous vouloir se détacher de son tronc, tiraillés par la force herculéenne de son prisonnier. Hagard, délirant, il s’oublia dans sa tâche, son esprit ne se concentrant plus que sur une seule nécessité impérieuse : maintenir le golem au sol. Laisser le temps à Amalia de percer son écorce, de révéler le fruit délicieux qui pourrissait à l’intérieur. Il tint, longtemps, ses oreilles emplies des grognements des tambours, le sang qui battait à ses tempes semblant vouloir jaillir hors de son crâne. Quand enfin la voix de sa partenaire parvint jusqu’à lui, lui donnant l’ordre de prendre le cristal, il eut un moment d’incompréhension. Il ne comprenait pas réellement ce qu’il se passait, et son identité même semblait en cet instant avoir changé pour adopter un aspect gélatineux et informe. Les mots passaient la frontière de ses tympans sans qu’il ne puisse réellement les assimiler, prenant des airs étranges et menaçants.

Il ne se passa qu’une fraction de seconde, mais elle fut pour lui un moment crucial, durant lequel il dut choisir entre la caresse aimante du néant et la douleur persistante de l’existence. La lumière qui perçait le toit épais de la canopée arrivait sur eux en rayons timides et malades, et il n’entendait plus rien que le bourdonnement sourd de la machinerie arcane qui animait le golem. Il vit ses doigts lâcher prise, laissant ses chaines tomber, et le golem se mouvoir, enfin libre. Il sentit sa position se faire hésitante, ses yeux se troublant sous le coup d’une gangrène noirâtre qui infectait la périphérie de son champ de vision. Il tomba, regrettant un instant de ne pas voir derrière lui les plumes de ses ailes, et s’écroula sur le sol. La chute n’avait pas été très haute, et pourtant son corps se fracassa avec un vacarme d’apocalypse sur le sol moussu. Il sentit l’impact se réverbérer dans tout son corps, éradiquant là où il passait la fonction première de son existence, ne laissant qu’un sillon meuble duquel s’élevait en volutes persistante des fumerolles de douleur. Il sera pourtant un poing victorieux sur le soleil miniature qu’il tenait fermement, sachant qu’il avait emporté avec le cœur inerte du golem. Il avait vaincu, et c’était tout ce qui comptait au final. Il toussa, et se releva péniblement, regarda la créature chuter, son corps perdant le lustre qui avait auparavant recouvert ses membres pour dévoiler une pierre usée et fissurée.

Il passa la main derrière les oreilles de son chien, ce dernier ayant accouru à son chevet sitôt que le monstre avait chu, trouvant dans ce geste mille fois répété un peu de confort. Il porta son regard vers la jeune femme, et hésita un instant. Il était fatigué, mais elle aussi. Elle était dans son état actuel totalement vulnérable, et s’il n’était pas au mieux de sa forme, il avait à ses côtés un allié qui lui ne demandait rien de mieux que de le servir. Il l’avait observé pendant leur combat, regardant son corps se contorsionner sous l’effet des coups de leur ennemi, voyant son visage passer d’une expression à l’autre, s’animer, devenir enfin vivant. Il y avait tellement à obtenir d’une telle pièce. Et s’il voulait de toute façon guérir rapidement, il aurait besoin de prendre des forces, et il n’y avait pour cela rien de mieux qu’un repas consistant après un peu d’exercice. Il fit un pas dans sa direction, et s’immobilisa aussitôt, grognant douloureusement. Sa chute avait dû exiger un tribut plus lourd que ce qu’il avait pensé. Il n’était pas en état d’apprécier pleinement tout ce que la jeune femme avait à offrir. Il se traîna néanmoins vers elle, avant de s’immobiliser près d’elle, ses yeux jaunes rivées sur sa forme vulnérable. Il se fit la promesse d’un jour profiter pleinement de sa présence, de tout ce qu’elle avait à offrir. Sa voix sortit de dessous casque sur un ton soulagé, à travers lequel perçait à peine les accents de sa fatigue et de sa peine :

"Du beau travail. C'est un... Plaisir que d’bosser avec toi. On rentre ?"
Tout était bien qui finissait bien, ou presque. Si ce n’étaient les contusions que la rousse sentait rougir et chauffer sous sa peau suite à son magnifique vol plané, elle s’en sortait plutôt pas mal avec, en prime, un cristal qui ne figurait pas dans l’objet de quête du départ. Ama n’était pas très experte dans l’utilisation de tels objets, c’est pourquoi elle se voyait déjà remettre le diamant irradiant d’un bleu magnifique à ses collègues plus aptes.

Après une courte pause et sous l’impulsion de la jeune femme, peu désireuse de passer la nuit perdue dans la forêt et le froid avec son compagnon d’infortune, le duo laissa derrière lui le tas de roche désincarné qui n’avait désormais plus grand-chose d’imposant. Pour être sûre, la renarde donna même un coup de bottine dans l’un des gravats qui, comble de malchance, ricocha contre un tronc et termina sa course sur l’épais plastron du chevalier.

« - Ah ? C’est bon, plus de peur que de mal. » s’excusa impoliment la jeune femme tout en poursuivant sa route avec le cœur léger. Elle n’était pas encore sûre de ce que cette mission allait concrètement apporter à l’Empire, mais ne pouvait que spéculer sur l’ampleur des rebondissements futurs.

À renforts de multiples haltes qui rallongèrent incroyablement leur voyage retour, les deux aventuriers regagnèrent finalement l’avant-poste frontalier le plus proche un peu après la tombée de la nuit. Là ils se séparèrent, Ama emportant avec elle sa découverte sans davantage remercier son camarade. Il était payé pour cela, après tout. Ce fût donc avec un immense sourire aux lèvres qu’elle regagna ses appartements. Une petite pièce miteuse à peine chauffée dans un baraquement en bois qui avait comme unique point positif son lit et ses draps propres. Ou presque.

Elle dormit cette nuit-là d’un sommeil de plomb, après avoir dissimulé, grâce à ses robes de mage, les rayons bleutés propagés par le cristal éclatant comme mille soleils.

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