Il n'est pas rare d'entendre un son grave et rythmé s'échapper de la petite pièce servant de bureau à l'officier Impériale Maeryll. Inscrit sur sa porte, son nom indique qu'elle est aussi l'affiliée de Famine, et qu'elle n'en reste pas moins une militaire, surtout lorsqu'il s'agit de renseignement extérieur, d’interrogatoire ou parfois en tant que conseillère pour les stratégies à adopter. Mais aujourd'hui, sous la pluie battante et le léger début d'orage, ce qui l'amenait à être dans cette pièce, c'était l'homme capturé plus tôt. Elle venait de vider son esprit des souvenirs joyeux, ne laissant que ceux effroyables, les retournant pour en faire des remords, lui faisant croire que tous étaient morts de sa main ou par sa faute. Et comme souvent, quand les soldats emmenèrent sa victime, personne ne lui posa de question. Un exemple, pas un informateur. Elle n'aurait jamais brisé complètement un outil. Un regard en arrière aurait permit de voir, par la porte restée ouverte, la jeune femme s'asseoir dans la chaise qu'elle avait utilisé pour asseoir le bougre, sans accoudoir dérangeant pour jouer de la musique, face à la fenêtre, fixant l'eau qui dégouline le long de la vitre ou la frappe par moment.

Cette pièce, d'une taille plus que raisonnable est sobre. Le mur de droite et celui de gauche ne possède que chacune deux tentures tombantes, aux couleurs de l'Empire et de Famine. Le mur du fond possède une grande fenêtre. Son bureau est installé dos à cette dernière, face à la porte, une disposition des plus classiques. Un buffet de petite taille est verrouillé, avec posé au-dessus une corbeille de fruits, une carafe d'eau et plusieurs grandes fioles d'alcools diverses et aux formes variées en complète la décoration. Tout ceci est disposé contre le mur de gauche. Contre le mur de droite, c'est une grande bibliothèque remplie de livre pour les quatre étagères supérieures, et d'archives sous clef pour les deux inférieurs. Le tout est éclairé par deux lampes accroches aux plafonds et formant une allée vers le bureau de l'officier et une troisième au-dessus du dit bureau. C'est dans cet espace confiné qu'elle passe la majorité de son temps de travail.

Après une petite gorgée de vin pour se laver la gorge, elle se lève et attrape son violoncelle et son archet. La pluie, c'est son élément, c'est ce qu'elle aime. Les plus beaux jours de sa vie ont été façonnés par les trombes d'eau déferlantes du ciel pour frapper les bonnes âmes de ce monde. Elle danserait sous la pluie si elle le pouvait, mais pas dans son bel uniforme. Alors elle se contente de se rasseoir, sa canne posée face à elle sur le bureau, son violoncelle à la main, son sourire en coin. Elle se mit à frotter les cordes avec une certaine ferveur, rapidement, puis lentement, passant de l'allegro au moderato, suivant les notes qu'elle aperçoit dans chacune des gouttes qui perlent sa fenêtre. Dans cet état, presque une transe musicale, il était rare qu'on ose la déranger. Alors elle put continuer de jouer un moment.

Le hibou, c'est ainsi qu'on la surnomme parfois. Même concentrée ainsi dans sa mélodie, elle pense à sa prochaine proie. Elle est persuadée que la corruption dans l'Empire peut être endiguée en partie par Mort et sa troupe, mais une partie de ce qui ronge Ellgard échange avec l'extérieure. Ce n'est pas une simple conviction, c'est un fait connut. Le souci, c'est qu'on ne peut interdire les échanges d'Ellgard vers l'étranger. Ce serait une erreur diplomatique. Lorsque l'on veut dévorer le cavalier, il faut déplacer une pièce importante, sacrifiable... le fou ? C'est la pièce la plus agressive certes, et on sait sacrifiable cette dangereuse pièce de l'échiquier. Mais il ne suffit pas de la jeter dans l'abattoir. Il faut que l'adversaire ne se doute pas que vous l'avez poussé à cette décision, mais bien qu'elle est la sienne. Il faut tourner la manière pour que l'erreur commise ne soit pas perçue ainsi par l'ennemie.

Et emmenée dans sa fièvre et ses rouages, elle change l'intensité de sa mélodie, forçant plus sur les cordes, un son plus accentué s'échappe alors du bois creux de l'instrument. Elle ne se rend pas compte à ce moment de ce visage presque fou qu'elle pourrait exposer à quelqu'un en face d'elle, bouche ouverte, haletante, souriante, les yeux enflammés. La foudre frappe la pièce, l'ombre de la chaise et du violoncelle se marquant sur le sol jusqu'en-dehors du bureau. C'est à ce moment que quelqu'un peut entrer en étant sûre de la surprendre. Elle ne se concentre plus que sur ses objectifs et sa musique, sur la pluie qui rythme de petite percussions le son du violoncelle. (1:25 dans la musique).

Chaque membre de l'Empire est une goutte d'eau dans la grande rivière qui s'étend et devient un fleuve. L'Empire se doit d'être le fleuve vital de ce monde, personne ne peut le menacer de l'extérieur comme de l'intérieur. Elle fera tout ce qui en possible pour consolider les berges de l'Empire afin que d'autres puisse vivre à l'intérieur sans avoir à se soucier du reste du monde. La violence n'est qu'une des solutions les plus rapides, elle doit réfléchir à d'autres méthodes pour arriver à renforcer les positions Impériales. L'Empire prévaut sur l'individu.

Les lettres... il faut pouvoir les lires, toutes. Mais il ne faut pas que cela se sache, pas par une loi ou un décret. Il faut le faire de manière détournée. Assassiner les coursiers pour les remplacer par les siens ? Trop chère et risqué à mettre en place. On ne peut non plus attendre devant chaque endroit de livraison pour lire le contenu de chaque lettre scellée et en refaire le sceau. Il faut choisir les cibles. Le simple citoyen ne peut apporter qu'un point de vue mineur sur Ellgard. Il faut viser plus haut, mais c'est plus risqué encore. Tous les Hauts Fonctionnaires et Hauts Gradés de l'Empire ne sont pas aussi loyaux qu'elle... Elle doute même de...

Sa mélodie cesse à ce moment, la sortant de cet état d'intense réflexion. En venait-elle à une conclusion assez obscure sur sa propre loyauté ou celle de quelqu'un de précis ? Elle a dut mal elle-même à cerner cette dernière pensée fugitive qui lui traversa l'esprit. Haletant et se rendant compte qu'un peu de sueur barrait lentement son visage, elle se releva en posant l'instrument contre la chaise, attrapant sa canne et la faisant tourner entre ses doigts, fixant de nouveau la fenêtre. Il pleut encore, tant mieux...