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[PV : Gabriel] - With the ashes of this world in my lungs.

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With the ashes of the world in my lungs

knightwalker & van astraeus


Jensen, balise.

Jensen.
Individu masculin.
Quarante-trois ans.
A rejoint la Résistance deux ans auparavant suite à l'arrestation de son épouse et de son fils aîné pour complot contre l'Empire d'Ellgard.
Court sur pattes mais trapu, automaticien d'exception, son domaine ne touchait pas le moins du monde à l'univers des interventions militaires. Harnaché d'un sac de voyage aux motifs forestiers pour parfaire sa tenue discrète, l'architecte en robotique martèle de son pas assuré le lichen verdoyant d'une clairière à l'orée des frontières de Nueva, sans les avoir encore franchies. Une racine saillante au pied d'un arbre séculaire, le quarantenaire s'accroupit et défait son attirail afin de plonger dans les sombres et sèches entrailles de son sac ses mains gantées de cuir. Un dispositif à première vue inactif, semblable à une mine antipersonnel dans sa forme circulaire et plate de disque antique, trône entre ses paumes délicates — exagérément consciencieuses par ailleurs, au regard de l'état chaotique de son atelier et du peu de soin qu'il accordait à ses prototypes — et s'en vient se ficher dans l'étroite fente que propose le tronc entre ses tentacules inertes. Il creuse, et creuse, ses protections se teintent d'une terre brune encore humide entremêlée de mousse. L'ingénieur s'attelle à la tâche avec méthode et méticulosité, s'assurant de l'horizontalité du tapis fertile qu'il apprête afin d'y déposer son petit chef-d'œuvre à l'essai : une balise radio destinée à ne communiquer que sur une fréquence propre à la Résistance, se jouant à quelques femtohertz de différence avec les ondes régulières qui parcouraient Ellgard. Et il était nécessaire de procéder à quelques essais là où la surcharge fréquentielle était négligeable, et pour ce faire, il n'y avait qu'une alternative viable à ce niveau : une forêt.

Néanmoins, comme toute intervention qui nécessitait que nous nous éloignions des souterrains de Keivere, il était risqué de prendre l'initiative d'une extrusion en trop petit comité. Jensen avait besoin d'une escorte de taille, au regard des monstres qui rôdaient parmi la dense végétation de cette grande étendue d'émeraude à la chape opaque. Qu'il s'agisse d'hideuses créatures hybrides ou de bipèdes impériaux, tous se valaient les uns les autres à ce stade.

Eisenmann.
Individu masculin.
Trente-sept ans.
Membre de la Résistance depuis aussi loin que je peux m'en souvenir.
Participant au putsch manqué de l'an 414, et survivant des émeutes qui ont suivi.
Excellent trappeur, chasseur émérite, devenu cyborg de son plein gré dès lors que les modifications miniaturisées s'avéraient stables et sans risque pour leurs porteurs. Ses implants auditifs le rendent mortellement efficace dans ces environnements naturels qui ne grouillent pas de parasites et sont peu sujets à accueillir des foules saturantes. Naturellement, c'est à la tête de l'escadron d'éclaireurs que je l'ai placé pour cette mission qui allait nous occuper plusieurs jours et nuits, tant nous nous éloignions de la capitale ellgardienne. Ce vétéran, au même titre que moi-même, était un incontournable tacticien lorsqu'il s'agissait de fomenter quelque embuscade. L'homme menait ses camarades des dizaines de mètres plus loin, à la frontière brumeuse que formait le manteau feuillu et sa rosée humide en ce temps si maussade, si bien qu'ils furent bien vite pratiquement indécelables pour les quatre soldats restés en retrait, aux côtés de Jensen. Suivi de son cortège de recrues, dans un exercice pratique sans grand danger à moins d'une rencontre hostile impromptue, ses ordres tacites ne s'offraient qu'à mesure de gestes spécifiques. Deux doigts tendus pointaient un sentier aux branchages rompus à deux reprises, pas une de plus. Exécution, l'engrenage se met en branle, vu, revu et huilé à la perfection.

Déflagration.



Le vacarme apocalyptique avait soulevé un nuage ténébreux de poussière, de pollen et de roches fragmentées en autant de graviers qui retombèrent en une pluie muette dans l'écho théâtral retentissant encore entre les épais troncs noueux des arbres alentours ; un spectacle aussi lyrique que poétique s'il n'avait pas représenté un danger imminent. Agitation. Jensen s'était interrompu dans son entreprise à l'instant même où ses tympans furent heurtés avec peu de ménagement par cette onde destructrice, un nez accidenté aussitôt relevé dans la direction nébuleuse de sa provenance. Car si la source de ce concert mortuaire était proche, la réverbération de ses notes fatales rendait sa détection ardue pour qui était encore éloigné du point d'impact. Un impact, oui, première analyse qui m'avait traversé l'esprit lorsque la terrible vibration ayant secoué le terrain remontait le long de mes jambes cybernétiques jusqu'à me hérisser le poil. Mes deux camarades, autour du roboticien, levaient déjà leurs fusils d'assaut et mettaient en joue tout élément mouvant du décor. Puis le silence, couvercle de plomb qui pesait sur tous les cœurs palpitant tantôt d'angoisse, tantôt d'excitation. Tout comme ce qui pulsait dans mes tempes, à un rythme effréné, fulgurant. L'adrénaline s'insinue dans mes veines, me love dans un confort de victoire assurée, irait jusqu'à dilater mes pupilles comprimées dans leur auréole perse. Ma curiosité maladive s'active tel un moteur vrombissant, j'esquisse un demi-pas en arrière sans heurter le tapis de cadavres craquelant sous nos bottes, suis aux aguets, les sens affûtés pareils aux serres d'un rapace.

C'est quoi ce... ?!

L'inflexion familière me rappelle l'une de nos dernières recrues.
Peut-être Jordisson.
Individu masculin.
Dix-huit ans à peine.
Ayant pris contact avec Eisenmann pour faire partir de la force opérationnelle de sa section deux semaines plus tôt.
Une petite expérience de l'armée impériale dans laquelle il s'était engagé à la fin de sa formation obligatoire, et qui ne lui avait pas convenu, à en croire la ferveur qu'il a démontrée à l'idée de rejoindre notre cause. Le froissement des feuilles mortes sous la pression d'une course discrète parvient à mes oreilles lorsque le Vétéran me dépasse et s'enfonce dans le manteau poudreux qui s'élève et engloutit les rameaux les plus bas comme un horrifique raz-de-marée. Déjà, l'air humide portait les stigmates vicieux d'une brise ardente dont les effluves brûlées attiraient plus encore mon attention.

Phantom !

Je progresse à mon tour, me drape de ce mantelet obscur dont la ténèbre n'avait d'égale que la nuit la plus totale une fois à l'intérieur de sa doublure pulvérulente. Un masque de cuir et de tissu couvrait le bas de mon visage, et l'oxygène se raréfiait à mesure que j'évoluais dans cet environnement sans repères, simplement guidé par...

Coups de feu.

Les tirs saccadés d'une arme ne reçoivent que le silence assourdissant d'une cible manquée ou déjà trépassée par le choc. Fuite. Une ombre informe, humaine et fine, se distingue dans l'éclaircie momentanée qui se reflète dans la poussière en suspension ; elle file à toute allure, court comme un dératé, s'éloigne du carnage que je m'attends encore à trouver au bout de ce tunnel dont les parois me font suffoquer. Enfin, le rideau cendreux se lève sur la scène et ce que je constate me fait tout d'abord réaliser que cette silhouette estompée n'était autre que Jordisson qui prenait ses jambes à son cou. Quelques mètres sur ma gauche, Eisenmann se tient à mes côtés, canon pointé vers l'odieuse créature ailée qui arbore fièrement le crâne dessoudé de l'un de nos adhérents dans sa paume monstrueuse. Le cratère sanguinolent qui s'amasse sous ses solerets semble, à première vue, terriblement gluant alors que je distingue encore des dizaines de centimètres d'intestins encore intacts. Je ne réalise pas encore les conséquences de ce spectacle pour le moins atypique, cette tête séparée de son corps réduit en charpie suinte encore de morceaux de chair érubescente, et pourtant je ne parviens pas à placer de nom sur ce faciès qui m'apparaît encore moins familier désormais. Déshumanisé, ce qui reste de ça ne peut plus être identifié comme homme.

Eisen, après Jordisson. Exécution.

Si tant est que vous vous posiez la question, je n'ai rien d'un suicidaire, rien de ces déséquilibrés dont la seule raison de vivre est celle de risquer de mourir. Il n'y a guère plus inutile qu'un soldat tombé au combat, à moins de l'élever au rang de martyr, et cette leçon résonne encore dans mes synapses d'une intonation paternelle.
Eisenmann ne bronche pas, obnubilé par l'individu funeste qui se dresse devant lui et ne répond pas à mon ordre, hypnotisé par l'effroi d'un tel affront. Du moins pas encore. Il lui faudra de longues secondes, comme autant d'éternités, pour assimiler les mots que je lui ai adressés. Un pas puis un autre, évoluant de côté sans quitter l'infâme intrus du regard, le vétéran se rapproche de moi et abandonne un murmure au pavillon de mon oreille. Sitôt dit, sitôt parti à son tour sur les traces d'un élève terrorisé. Je ne prendrais pas le risque qu'un garçon secoué dévoile le contenu de nos opérations à la moindre ouïe avide d'informations, aussi minimes soient-elles.



Ne restait que Lui et moi. Tenant cette barbarie angélique en joue, je n'avais jusqu'alors pas dérangé mes appuis, restant à bonne distance des fragrances d'un brasier dont je connaissais désormais l'origine : une hache — devrait-on dire un mastodonte — dont les tranchants enflammés fendaient jusqu'à la fibre du temps lui-même, embrasait les herbes les plus sèches formant un filet odorant d'une subtilité déroutante. Force est de constater que son armure n'avait rien d'ellgardien, ce qui constituait un fanal d'espoir dans mon esprit analytique. Plus avant, mes pupilles s'égarent sur la constitution du colosse. Un psypher. Une armure dont la qualité ferait pâlir les recrues de la régulière de Keivere. Une stature gargantuesque. Ces adversaires sont une rareté exotique que je convoite malgré moi, quand bien même ma curiosité ne l'emporte pas sur ma prudence. De ces préciosités brutes qu'il me plairait d'avoir à nos côtés dans la lutte que nous menons depuis déjà des années, que l'on soit animé de convictions personnelles ou d'un singulier désir de voir un empire chuter. Je me sais piètre tireur au regard des spécialistes du genre, si bien que j'abaisse la gueule affamée de mon arme et fait coulisser la sangle qui la retient à mon torse jusqu'à la bloquer contre mon échine.

Mon geste est mesuré, accablant de langueur, et pourtant sa légèreté fluide porte ma senestre à la fusée atypique de ce sabre qui trône fièrement à mon ceinturon. Bien loin d'atteindre la démesure dantesque de l'arme adverse, sa longueur bâtarde effleure de peu l'obligation humaine du maniement à deux mains, tandis que sa largeur sans excès trahit toutefois une pesanteur notable. Son fourreau abyssal, fait d'un métal souple, léger et forgé de façon à former de mesquines excroissances rocheuses tout bonnement esthétiques, dissimule avec jalousie le joyau qu'il contient en son cœur. L'œil de mon rival n'est pas plus téméraire, fièrement barricadé derrière un ventail d'où ne filtre que l'éclat bestial de son ignominie. Tintement métallique, lorsque mon pouce ganté presse la garde sculptée pour extraire le fil luisant du koimeterion d'Apophtegma ; sa forme la plus stable. Le tranchant coulisse dans le sifflement caractéristique d'une épée que l'on met au clair, une révélation aux deux visages antagoniques qui s'opposent et se complètent, une vibration crépitante, symbole d'un ultime jugement aveuglant de vélocité, une mort subite qui ne connaît aucune miséricorde.

Et autour des prémices de ce duel d'anthologie, l'irrespirable mystère d'un labyrinthe sylvestre déserté de ses grouillants immondices.

Déclinez votre identité.

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