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Leur mort est un présage [Aerith/Holker]

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Il se leva, s’étirant langoureusement, son corps et puissant s’actionnant sous l’impulsion de son esprit. Il sentit sa colonne vertébrale se remettre en place sans une seul craquement, et il leva haut les bras au-dessus de lui, ses muscles compacts s’allongeant sous l’effort, sa silhouette se faisant pointue comme celle d’une rapière. Il regarda la missive qu’il venait de recevoir, lui indiquant de se rendre au plus vite au bureau le plus proche de Pestilence pour y recevoir sa prochaine affectation de mission. La lettre était écrite sur un papier de bonne qualité et l’écriture cursive délicate semblait indiquer tout le soin qui avait été mis dans la rédaction du petit objet, ce qui était curieux quand on savait que la plupart des gens d’Ellgard utilisaient soit des automates secrétaires à l’écriture uniforme et régulière, soit des machines à écrire. Peu importait, au final. Il sortit de sa bibliothèque, laissant l’épais tome qu’il était en train de consulter sur la table la plus proche, et indiqua à l’automate qui lui avait apporté son courrier de dire à Aerith qu’ils partaient en mission dans le grand nord et de l’attendre devant la grille du jardin, prête à partir, d’ici une demi-heure. Elle était prête, et il était grand temps qu’elle commence réellement à gagner son pain. Il se dirigea lui-même à l’étage, et poussa les lourds battants de la porte qui menait à sa propre chambre, se dirigeant vers le présentoir sur lequel trônait fièrement son équipement soigneusement entretenu. Il quitta les confortables vêtements d’intérieur qui le recouvraient, et se vêtit tranquillement d’habits matelassés, avant de les recouvrir de son armure de cuir puis de son casque et de sa cotte de plaques. Il passa son épée à son côté, et enroula ses chaînes autour de son bras gauche, les coinçant dans la fente prévue à cet effet. Tout était en ordre. Tout était huilé, et tout coulissait sans le moindre heurt. Il était prêt.

Il sortit de sa chambre, dans le vaste couloir mal éclairé, et redescendit le grand escalier, ce dernier grinçant sous son poids. Il avait choisi une armure qui ne le générait ni pour combattre ni pour chasser, et il en était satisfait. Il avait choisi des armes polyvalentes, capables aussi bien de trancher que de percer, de déchirer ou de jeter à terre, et il en était satisfait. Comme à chaque fois avant de partir en mission ou au combat, il se préparait mentalement, son esprit rejouant la myriade de petits rituels qui lui donnaient l’avantage que n’avait pas son adversaire. Il vérifia les attaches de son armure, s’assurant que ces dernières ne se défassent pas quand il bougeait. Il passa sa main sur le pommeau de son arme, se refamiliarisant avec sa position par rapport à son bras. Il claqua sa langue dans sa bouche, goutant l’air chargé d’électricité. Il était prêt. Il était une arme, la plus dangereuse qui ait jamais existé, parce qu’il était prêt. Ce n’était pas le cas de ses adversaires, qui jamais ne s’était préparés à la venue du chevalier le plus sinistre de Keivere. Il sortit de la maison, goutant l’air du matin, regardant le brouillard et le smog qui dérivaient jusqu’à eux des quartiers de l’Usine, et il se dirigea vers son chenil. Il partait explorer les régions froides et hostiles du grand Nord, et cela demandait un type de chien particulier. Il entra dans l’enclos, rapidement submergé par l’émotion que ressentirent ses animaux en le voyant. De la joie, de l’affection, de l’impatience aussi. Ils sentaient sa propre fébrilité, son envie d’en découdre. Ils savaient qu’ils allaient chasser, et tous voulaient faire partie des élus. Il fendit la foule des crocs et griffes, et se dirigea vers ses ovtcharkas, des chiens massifs pesant près de cent kilos, au poil longs et à l’air féroce. C’était des animaux violents, qui servaient aussi bien à l’armée que dans leur prisons. Ils portaient encore en eux la trace de leurs ancêtre lupins, et Holker s’agenouilla devant eux, leur caressant la face de ses gants en cuir. Trois de ces bêtes le suivirent bientôt, heureuses d’avoir été sélectionnées, et il se remit en route, appelant d’une impulsion mentale ses corbeaux.

Ces derniers se réunirent autour de lui en un vol noir, le sombre présage masquant un bref instant le nuage devant lequel ils s’étaient rassemblés, avant de se disperser. Le maître avait donné ses ordres. Il se dirigea vers la sortie de son manoir, et repéra de loin son esclave. Il passa devant elle, et lui fit un geste sec, lui indiquant de le suivre. Il n’était plus temps de jouer ou de plaisanter, ils avaient un travail à faire. Holker avait des états de service exceptionnel, et il comptait bien les préserver. L’Etat-major ne tolérait ses excentricités qu’en échange d’une efficacité parfaite, et il le comprenait parfaitement. Pour certain, réussir leurs missions était une question de devoir ou d’honneur. Pour lui, c’était une question de survie. Il monta dans la voiture, et tourna les clés dans le contact, avant de faire démarrer l’engin qui décolla dans un chuintement huileux, le moteur à cristaux se mettant en branle. Ses chiens se trouvaient sur le siège arrière, allongés les uns sur les autres, attendant patiemment que le seigneur Hallgrimr ait besoin d’eux. Le voyage fut court, les rues étant encore désertes aussi tôt dans la journée, les ouvriers qui partaient au travail en début de matinée n’habitant pas dans leur quartier. Les rues pavées s’enchainaient sous les roues de leur véhicule avec une monotonie familière, et Holker s’occupa en repassant des scènes de combat dans son esprit, tentant de se conditionner au maximum. Il abordait chaque nouveau défi avec la même intensité paniquée, se forçant à le considérer comme un danger mortel. C’était cette méfiance qui l’avait maintenu en vie jusqu’ici, et il ne comptait pas changer de méthode. Ils finirent par arriver devant un grand bâtiment dans les environs du palais impérial, et il descendit, faisant de nouveau signe à son esclave de le suivre. Il n’avait pour le moment pas envie de lui parler ou de supporter ses potentiels écarts.

S’il devait avouer qu’elle s’améliorait à un rythme de plus en plus rapide, il n’était pas encore satisfait. Il ne le serait à vrai dire probablement jamais, ses attentes augmentant au fur et à mesure que lui-même progressait. Il salua d’un geste bref de la main les gardiens de l’endroit, leur montrant son insigne de chevalier, et continua à avancer, progressant rapidement dans les couloirs tentaculaires du complexe administratif. Il finit par arriver devant la porte qui lui avait été indiqué dans sa lettre, et frappa une fois avant de rentrer. En face de lui se tenait une vieille dame, son opératrice habituelle. Il repensa avec un sourire à leur relations conflictuelles passées, et au fait qu’après un tête-à-tête honnête et ouvert, elle semblait maintenant mieux disposée à le voir. Elle remonta sur son nez desséché les petites montures de ses lunettes, et son regard s’illumina avec un mélange de fascination et de peur. Il n’y avait décidemment rien de mieux entre amis qu’un peu de sincérité pour améliorer les relations. Holker prit rapidement place sur l’unique chaise de l’endroit, et répondit à la question muette de la vieille dame. Il ne connaissait toujours pas son nom, à vrai dire :

"C’est Aerith, ma nouvelle possession. Au niveau administratif, j’imagine que vous pouvez la renseigner dans le rang de mes possession vivantes, comme mes animaux, fit-il en grattant distraitement le haut du crâne d’une de ses bêtes. Je suis surpris que vous n’en ayez pas été informée."

Le sous-entendu ne fut pas perdu, et elle rougit de honte, ses joues flasques se colorant brièvement, avant de rapidement retrouver leur couleur originelle. Holker afficha un sourire moqueur, et attendit qu’elle retrouve ses esprits et lui livre l’intitulé de sa mission. Cela prit quelques secondes, et elle finit par le faire, sa voix toujours saisie d’un accent légèrement tremblant :

"Vous partez à Sevchketchki, une petite ville vivant principalement de sa scierie et de ses bûcherons. Les habitants rapportent avoir récemment eu à faire à des enlèvements, et les enquêteurs envoyés sur place ont disparu. La population est logiquement très agitée, et votre mission est de comprendre la cause de ces disparitions et de vous assurer qu’elles ne se reproduisent pas. Nous vous conseillons de faire preuve de discrétion au moins jusqu’à ce que vous soyez sûr de pouvoir appréhender vos cibles. Des questions ?

- Depuis combien de temps cela dure-t-il ?

- Facilement deux mois.

- Combien d’habitants dans la ville ?

- Entre soixante et quatre-vingt mille. Il est assez compliqué de procéder à un recensement, si loin dans le Nord.

- Je vois. Combien de gens ont été enlevés ?

- Une trentaine, sans compter les trois enquêteurs envoyés.

- Ca ne devrait pas poser de problème. Aerith ? Tu peux nous laisser un instant."

Il congédia brièvement son esclave, et s’approcha de la vieille femme, un sourire cruel zébrant son visage comme une vieille cicatrice. Deux minutes plus tard, il refermait la porte du bureau, le même rictus toujours plaqué sur la face.

"Eh bien Aerith, fit-il finalement. Prête pour une grande aventure ?"


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Leur mort, un présage

Torment, for some men, is a need, an appetite, and an accomplishment.

Assoupie, sommeil paisible.
Aerith dormait depuis quelques heures, plongée dans une agréable torpeur qu’elle ne rencontrait hélas que très peu.
Et on l’ôta de son engourdissement - les pas métalliques ne l’avaient que partiellement arrachée de sa narcose, mais ce fut la porte ouverte avec un manque de délicatesse qui ne pouvait appartenir qu’à ces boîte de conserve que le dragon ouvrit les yeux, ces derniers cherchant le mobilier d’un regard agité, avant qu’il ne se calme. Ses orbes étaient injectées de sang, et il leur fallut un certain temps pour prendre conscience de sa situation. Elle observa l’automate d’un oeil meurtrier, et alors que son corps se déroula lentement et se redressa. Elle soupira en écoutant les palabres mécaniques de la machine et agita la main en sa direction pour le consigner de sortir.

« J’ai compris, va-t-en, pesta le dragon. »

Elle se leva sans trop de mal, encore embrumée par la fatigue. Elle écarta les deux épais rideaux qui suffisaient à cacher la lumière du soleil et plissa les yeux lorsqu’elle vint l’éblouir ; le temps était maussade, elle n’attendait pas moins de la cité de Keivere. C’était très peu joyeux, sur tous les points. Elle jeta un coup d’oeil à l’horloge et calcula le temps qu’il lui resta après avoir gâché de précieuses minutes qui étaient certes courtes mais cruciales. Le dragon reprit calmement sa forme la plus humaine, ne jugeant pas cela nécessaire de s’embarquer dans la plus épaisse et plus lourde des constitution. Rapidement, elle vêtit son corps d’un assemblage solide de tissus et de cuir serrant étroitement et couvrant chaque parcelle de sa chair - elle n’aimait pas les vêtements, Aerith. Elle se sentait mieux nue, ou du moins recouverte le moins possible, mais savait également que si sa peau était une rempart imposante il n’était pas moins avantageux d’avoir quelque chose par-dessus afin d’éviter des blessures inutiles. Ah, oui, et peut-être par souci d’éthique aussi.

Quinze minute plus tard, elle était déjà dehors, légèrement enlisée dans la fatigue, encore. Elle l’attendait devant le portail, comme son maître l’avait ordonné et observait rapidement le terrain et les quelques animaux qui avaient pris pour refuge la pelouse du manoir. Elle finit par déposer son dos contre la grille, les minutes se faisant très longues lorsqu’il n’y avait aucun élément quel qu’il soit pour les raccourcir. Au bout d’un certain temps son oreille capta quelques jappements plus loin, et c’est à ce moment qu’elle compris qu’il n’était plus très loin puisqu’où les canins étaient, Holker était. Elle ne comprenait toujours par cet amour pour ces créatures détestables sans doute parce qu’aucun animal ne s’était réellement attaché à elle et s’était toujours montré étrangement hostile. Elle les trouvait ainsi tous gênant, embarrassants, et trop imposants.

Quand le corbeau apparut enfin, elle inclina le haut du corps et le suivit suite à son indication, observant du coin de l’oeil les imposants molosses baveux. Elle monta dans le véhicule et s’enfonça dans le siège, prenant peu à peu l’habitude de se déplacer par ce biais si peu conventionnel pour quelqu’un comme elle qui n’a jamais eu de mal à se déplacer par elle-même, et surtout qui n’a que très rarement vu ce genre d’engins totalement futuristes. Elle resta silencieuse pendant la route, bien qu’elle sentait ses lèvres vives et écorchées par l’envie de lui demander ce qu’ils allaient faire aujourd’hui. Elle n’aimait pas ne pas savoir.

Quand ils arrivaient devant une grande bâtisse imposante et terrifiante de par son austérité, Aerith s’était contentée de suivre son maître sans prononcer le moindre mot, l’oeil vif cependant. C’était la première fois qu’elle pénétrait en ces lieux, et elle n’avait pas eu l’impression de louper quelque chose de vraiment exceptionnel, tout semblait si sobre, simple et même les gardes respiraient la videur d’esprit ; ils étaient tous des pantins. Aerith pensa à ce moment qu’elle était bien heureuse de ne pas avoir fini comme cela, malingre et écervelée. Ils étaient rapidement arrivés dans le bureau d’une vieille femme à qui le temps n’avait hélas pas fait de cadeaux. Elle était fripée, terne et courbatue en plus d’être laide. Ses doigts tremblants constellés de tâches se glissaient sporadiquement sur ses lunettes un peu trop grandes pour les redresser. Aerith, une fois de plus, fut silencieuse.

Un léger froncement sembla troubler le calme de sa face quand Holker indiqua à la femme de répertorier Aerith dans la liste de ses possessions au même titre que ses chiens avant de soudainement se rappeler du rang qu’elle occupait officiellement dans la société - quelle honte. Mais à la différence des autres esclaves qu’elle croisait parfois, elle était bien plus libre. Eux semblaient accablés par le temps, trainant à leurs pieds des boulets pour s’assurer de les garder en laisse éternellement, et ils étaient sans aucun doute aussi piteusement traités. Même si les liens d’Aerith étaient clairement visibles et pouvaient trahir de son statut, elle avait cette chance de ne pas être traitée comme une moins que rien - sans doute parce qu’elle n’avait pas l’utilité première de servir de meuble. Elle était faite pour mordre, déchirer, et détruire. Elle sorta sans broncher de la pièce après un hochement de tête et patienta devant la porte sans chercher à écouter leur conversation, à vrai dire, elle n’en avait cure.

Elle préféra méditer un instant sur leur mission, et jeta un regard à son maître quand il sorta au bout d’un certain temps. Elle lui offrit le premier sourire de la journée, large et clair, et croisa ses bras sous sa poitrine suite à ses mots. Son dédain s’était transformé en intérêt, et elle avait hâte de voir comment les choses allaient évoluer. Avec un peu de chance, elle mangerait même - cette simple idée l’excita et elle se sentait tout de suite d’une humeur plus enjouée.

« Bien sûr ! S’exclama-t-elle. J’ai hâte. »

Au bout d’un certain temps, elle observa son maître de bas en haut et détailla son armure - imposante, large, solide. Assurément, il était majestueux et effrayant. Mais il y avait un petit problème, et Aerith glissa ses doigts dans sa chevelure pour que ses mèches rejoignent l’arrière de sa tête, libérant son visage. Elle ne devait pas être la seule à l’avoir remarqué.

« Devons-nous nous changer à nouveau ? Si nous devons faire preuve de discrétion, je ne pense pas que ces accoutrements soient une bonne idée. Ils sont… Assez voyants. Un maigre sourire un peu taquin fendit ses lippes, peut-être un peu téméraire, elle ne savait jamais véritablement si elle avait le droit d’arborer cette face. Surtout le vôtre, à vrai dire. »

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Il la regarda parler, se demandant si elle se rendait parfois compte de ce qu’il devait faire pour elle. Il avait en quelques semaines changé son langage quand il s’adressait à elle, le simplifiant et lui parlant comme on parlait à une gamine. Pire encore, il plaisantait. Holker n’avait jamais eu un sens de l’humour particulièrement développé, et il ne riait que très rarement, pour ne pas dire jamais. Pour autant, il plaisantait avec elle et s’assurait ainsi de créer un lien. Aerith était esclave par choix, et elle avait avant tout besoin de se trouver assurée dans sa décision. Il sentit le mal de tête qui le gagnait souvent lorsqu’une situation épuisait sa patience pourtant vaste monter en lui, éclatant à l’arrière de son crâne et lui donnant l’impression désagréable que des vignes poussaient et enserraient dans sa boite crânienne. Il ignora sa réaction, ne pouvant après tout pas lui rapprocher un enthousiasme qu’il avait lui-même contribué à produire, et décida de se concentrer sur la deuxième partie de son intervention déjà bien plus pertinente.

"Ce n’est pas stupide, Aerith. Nous allons de toute façon devoir repasser par le manoir pour nous équiper avec de quoi affronter les rigueurs hivernales. Le grand nord peut-être… Inhospitalier, quand on se prépare imparfaitement à affronter ses rigueurs. Nous partons demain à l’aube, et j’attends de toi que tu sois prête."

Il se redirigèrent donc chez lui, empruntant de nouveaux les couloirs abyssaux du grand bâtiment aveugles, passant les ombres des fonctionnaires qui baissaient la tête quand ils les passaient, leurs corps se mouvant avec la grâce fatiguée de vieux pachydermes alanguis. Ils finirent bientôt par retrouver l’air alourdi de la rue, Holker se redirigeant rapidement vers la silhouette métallique de sa voiture. C’était un modèle officiel, qu’il avait pris pour sa fiabilité et sa solidité. Il avait choisi de la garder noire et unie, ne se souciant pas de son aspect esthétique et préférant de loin son côté menaçant à la beauté plus cosmopolite d’autres modèles moins austères. Il s’engouffra dans l’habitacle, tombant lourdement dans son siège conducteur, et démarra. Il aurait été bon qu’il apprenne à Aerith à conduire, un jour. C’était un talent nécessaire pour quiconque devait accompagner un militaire, et même sans cela, il lui semblait tragiquement irritant qu’une de ses possessions soit incapable de mener à bien cette tache pourtant très basique.

Ils finirent par arriver chez lui, et Holker se sépara de son esclave, décidant de ne pas profiter plus longtemps de sa présence, doutant de sa capacité à la supporter bien longtemps. Il choisit à la place de se déshabiller et de repasser des vêtements plus sobres pour le reste de la soirée. Il avait cru qu’il partirait immédiatement, et s’était préparé pour cela. Cela aurait du être le cas à vrai dire, la convocation portant bien les sceaux nécessaires. Mais non. On lui rappelait sans cesse son statut d’hybride, et l’on se permettait à cause de ses pratiques certaines libertés avec lui. Il serra les poings, la rage qu’il retenait en lui bouillonnant et menaçant de déborder, et il fit mander un automate, lui disant de réserver un véhicule militaire capable de les transporter vers leur destination enneigée pour demain. Il regarda ses mains griffues, et se demandant s’il aurait été différent avec des doigts plus doux. Il les ferma et les rouvrit, et se décida à apaiser ses pulsions pour ce soir. Demain serait une journée longue. Il descendit à la cave, et en remonta une captive, sans se préoccuper de ses gesticulations, son bâillon l’empêchant heureusement de crier.

Il se réveilla revigoré, et s’étira, ne prêtant aucune attention aux débris organiques qui tombèrent autour de lui, dessinant un halo de chair autour de sa forme encore fatiguée. Il se leva, et se dirigea vers sa douche, enlevant le sang et les bouts de chair, avant de se rhabiller et de se rééquiper. Il sortit, et vit Aerith le rejoindre. Ils montèrent dans la lourde jeep garée devant chez lui, et il démarra. La journée risquait d’être longue, et il n’arriverait pas à avant ce soir à leur destination. Holker regarda son esclave, et se demanda s’il ne pouvait pas profiter de ce laps de temps pour en tirer quelque chose. Il avait été assez distant depuis leur aventure, préférant ne pas répéter l’expérience douloureuse, aussi libératrice qu’elle puisse-t-être. Il n’en laissait certes rien paraître, et il doutait que les maigres capacités de la dragonne lui ait permis de détecter quoi que ce soit, mais il préférait s’en assurer. Il avait appris depuis longtemps à ne sous-estimer personne, et Aerith ne faisait très clairement pas partie des exceptions à cette règle, ne serait-ce que parce qu’elle vivait aussi proche de lui.

"Dis-moi Aerith. Tu m’as déjà parlé de l’ennui qui te ronge. Mais as-tu des rêves ? Des ambitions ? Des choses que tu veux réaliser, peut-être ?"

C’était une question intéressante, comme beaucoup de questions. Non pas pour la réponse qu’elle risquait d’apporter, mais pour ce qu’elle allait lui révéler. Le chevalier Hallgrimr n’écoutait que rarement les gens qui lui parlaient, préférant se concentrer non pas sur ce qu’ils disaient mais sur le pourquoi et le but recherché de leurs paroles. Il laissa son regard braqué sur l’étendu blanche et monotone qui leur faisait face, et attendit une réponse.


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Leur mort, un présage

Torment, for some men, is a need, an appetite, and an accomplishment.

Ils étaient rentrés, et elle n’avait pas réussi à trouver le sommeil ce soir-là. Ce n’était pas quelque chose de bien rare, en fait. Très souvent, comme cette nuit, elle essayait de dormir et au bout d’une bonne heure à fixer le plafond se levait, et tournait comme un lion dans son épaisse cage. Elle n’aimait pas ces moments, parce qu’ils étaient propices à une cogitation qu’elle évitait d’avoir pour ne pas que ses idées soient trop sombres. C’était cette carte qu’elle avait joué ; le déni, la tentative d’ignorance. Pour le moment, cela faisait son effet, mais pour combien de temps ? Le rideau n’allait pas rester intact éternellement, elle le savait. Quand il tombera…

Ses yeux s’étaient ouverts, et d’après la lueur sous les morceaux de tissus qui voilaient la fenêtre, le matin avait déjà pointé le bout de son nez. Le temps était toujours maussade, de épais nuages avaient couverts le ciel bien qu’ils étaient relativement clairs. Elle jeta un coup d’oeil aux fumées noires qui s’échappaient des colonnes de l’usine, au loin. Aerith resta immobile un peu en fixant ce spectacle d’une banalité monstre, comme coincée dans une stase inerte, puis s’activa. Elle s’habilla de façon relativement simple et passe-partout sans trop en faire et s’empressa de sortir, croisant le chemin du maître. La matinée encore une fois semblait être calme, terriblement calme. Ils avaient pénétré dans les intestins de la voiture et Aerith glissa ses yeux sur tous les détails que pouvaient arborer le nouveau modèle avec un certain intérêt, légèrement intriguée au départ qu’il soit différent de celui de la veille. Ses doigts effleuraient le cuir des sièges, et elle s’enfonça dans le sien. Elle ne doutait pas que la route soit terriblement longue, en voiture. Elle n’avait jamais été friande de ce genre de trajets bien qu’elle fut obligée d’en subir quelques uns, notamment à Mearian quand il lui était impossible de voler comme bon lui semblait sous peine de se trahir elle-même. Mais cette fois, c’était différent.

Les étendues enneigées finirent par remplacer l’austérité du paysage de Keivere, mais alors qu’elle les penserait plus agréables elles n’étaient pas moins ennuyeuses. Aerith observait par la fenêtre, sentant la fatigue au fur et à mesure du temps le gagner. Elle aimait ce silence, et essayait de profiter de ce dernier pour se détendre un peu avant que la fête ne commence réellement. Toutes ces activités étaient épuisantes, sur le long terme, surtout lorsque le sommeil n’était plus réparateur. Quand son maître balaya le calme de sa question, elle resta silencieuse un instant - sans regarder son interlocuteur.

Des ambitions ? Des projets ? Des rêves ? Des mots qui sonnaient assez fades à son oreille. Mais elle avait assurément des choses à répondre. Ne rêvait-elle pas, de la façon la plus innocente qui soit, d’avoir une portée elle aussi ? Elle était stérile, comme ceux de son espèce, et pourtant ne pouvait peut-être dans les profondeurs de son âme s’empêcher de ressentir ces instincts paternels, ou maternels. Au fur et à mesure de sa réflexion, sa mine semblait s’obscurcir. Elle n’était pas un dragon, cela ne servait à rien d’imaginer des choses que seuls les créatures de cette espèce étaient capables. Elle ne devait pas s’assimiler à eux. Si elle avait l’apparence similaire, son essence était différente. Et eux, contrairement à elle étaient tous morts. Cela témoignait que peu importe leurs dons, ils étaient faibles.
Non, elle n’arrivait tout bonnement pas à s’imaginer des choses positives et innocentes sans qu’elles ne soient tachées et souillées. Ses mâchoires s’étaient contractées, et elle repris au fur et à mesure un semblant de calme.

« Il y a une fielleuse créature que je veux à tout prix sentir sous mes crocs. »

Ce Seraph, qui lui avait tout prit. Justice. Il était parti avec sa dignité, son honneur. Il avait répété le cycle. Lui aussi, l’avait rejetée et abandonnée, exposée à vif. Elle avait senti sur sa peau toute l’humiliation du monde et refusait de ressentir ça à nouveau. Elle allait dévorer ce dieu.

« Un Seraph, fit-elle, Justice. Je connais certains d’entre eux, mais aucun n’est capable de me donner des informations intéressantes. »

Il ne lui fallait qu’un nom, que la description de sa chair. Et si sa traque n’était pas une priorité absolue, cela lui retirerait assurément un poids sur les épaules. Elle avait de nouveau faim, mais devait se calmer. Bientôt, tout ceci sera terminé.

« Je vais trouver un moyen de briser les liens qui m’entravent depuis de longs millénaires. »

Ces dégoûtantes traces rouges lui rappelant tout sauf de bonnes choses. Elle ne voulait plus y penser, et chaque matin voir ces marques indélébiles et qui n’avaient même pas faibli après tant de temps la dégoûtaient. Si elle arrivait à trouver un moyen de les déjouer, ils périraient tous. Elle les dévorerait tous. Le Satan, enfin libre. Il retrouverait tout son pouvoir, endormi, enchaîné.
Libre.
Cela relevait sans doute plus au rêve qu’au projet. Aerith poussa un profond soupir et se massa l’arrête du nez. Toujours sans jeter le moindre regard à son maître, elle préféra lui jeter la balle afin de ne plus penser à elle. C’était souvent une mauvaise chose.

« Et vous ? ...Vous aspirez à être Inquisiteur, si j’ai bien compris. Jusqu’où comptez-vous vous arrêter ? »

Elle se demandait s’il avait une soif inextinguible de pouvoir.


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Les Seraphs. Des emplumés, qui ne comprenaient pas toutes les implications pestilentielles que charriaient avec elles leurs ailes malades. Des anges, des créatures, des monstres de magie. Il n’avait aucun problème avec ce fait, ne se considérant lui-même pas comme quelqu’un de particulièrement avenant ou bénéfique pour son entourage. Il n’était pas non plus le patriote le plus convaincu, se contentant d’accomplir ce que l’on attendait de lui pour que la Nation lui donne en retour ce qu’il attendait elle. Ils avaient tous les deux une belle relation symbiotique, ou peut-être parasitique, et chacun en retirait quelque chose de profondément satisfaisant. En brûlant et en excisant les excroissances les plus indésirables de son pays, le chevalier Hallgrimr s’assurait de cimenter sa place dans ce dernier. Il était un remède, ou plus exactement un scalpel, et son action se devait d’être juste, toujours et sans la moindre faute. Il jeta un regard en coin à sa créature, se demandant si elle comprenait tout cela, si ses yeux opaques pouvaient comprendre ce qu’elle disait, si elle comprenait tout le poids qu’avaient ses paroles. Probablement pas, au vu de sa forte individualité. Il savait que derrière son front faussement fuyant se cachait un esprit plus agile que l’on voulait bien le croire, et un attachement particulier à son identité. Pourtant, qu’elle accepte de se laisser définir par un échec était frustrant. Holker n’était pas quelqu’un de particulièrement tolérant pour ce qu’il considérait comme de la stupidité ou de l’incompétence (son manque d’indulgence et son incapacité à comprendre réellement nombre des comportements de ses pairs élargissaient grandement la définition normalement acceptée), et il voyait dans les manquements d’Aerith, dans son incapacité à exprimer pleinement son potentiel une expression de ses propres insuffisances. S’il n’était pas capable par sa seule présence de lui imposer ses idéaux, sa manière d’être, alors qu’elle était maintenant à la fois si malléable et si délicieusement résistante, ce ne pouvait qu’être parce qu’il lui manquait quelque chose.

Une éventualité proprement inacceptable. Il était son action, il était son œuvre, et son œuvre se devait d’être absolument parfaite, sans le moindre défaut capable d’entacher cette toile de maître. Toutefois, il devait avouer quelque chose, quelque chose de capable peut-être de tempérer son jugement impavide. Aerith était immortelle, et désœuvrée depuis longtemps. Il ne pouvait imaginer ce que ce genre d’existence pouvait produire comme esprit maladif, et les relents puants qu’il discernait à chaque qu’il exerçait ses amples talents d’analyste de l’esprit ne lui indiquait rien de sain. C’était en soi bon et propice, mais il y avait autre chose. Quelque chose de très personnel, quelque chose qu’il ne comprenait pas. Il se demanda quelle vengeance délicieuse pouvait bien puruler et gangrener le creux de son sein depuis si longtemps, réprimant à grand peine un frisson délicieux à l’idée de cette sensation. Ce fut à ce moment peut-être que s’opéra dans le chevalier le plus grand changement de sa vie.

Dans un habitacle de métal, bercé par le ronronnement liquide du moteur à injection cristalline, son nez empli de l’odeur de la résine des forêts avoisinantes des grands conifères et du parfum charnu de sa chose. Il entraperçut quelque chose, il sentit son esprit se réformer et son corps le suivre, la magie imperceptible qui imbibait ses membres se réveiller lentement. Elle couvait en lui, comme l’œuf noir et taché d’un monstre couvert de pus, attendant son heure pour le dépasser et l’engloutir tout entier. Il vit, pendant une bref seconde, les vraies possibilités que pouvaient lui accorder l’immortalité. Toutes les possibilités de remplir son ventre creux de quartiers juteux et de sang bouillonnant, mais plus encore, ce fut la délicieuse souffrance qui le fit basculer. Celle d’Aerith, son sentiment d’impuissance contenue, sa colère froide. Il la voyait nue, ses vêtements ne pouvant cacher son corps torturé, et enfin il comprit ce qui la faisait tiquer, il comprit quel était le rythme qui agitait son métronome.

"La vengeance est un acte légitime, fit-il avec une simplicité inhabituelle. Un acte qu’il convient de mettre à exécution. Un acte que je peux te permettre d’accomplir."

Il n’en dit pas plus, n’estimant pas réellement nécessaire de se confondre en promesses et en visions chantantes du futur, cela n’apportant rien à son édifice. Il l’écouta continuer, les accents de sa voix teintés de notes étranges. Comme si elle souffrait. Ce n’était pas quelque chose de normal, pour elle qui avait appris à comprendre que la douleur, qu’elle soit reçue ou offerte, n’était qu’une expression de l’individualité de chacun. Ce n’était pas normal, et cela venait encore une fois contrecarrer ses plans, lui montrer les limites de son influence. Il était vrai qu’il ne pouvait s’attendre à changer en quelques mois ce que des siècles d’accoutumance avaient produit. Cela n’avait pour Holker aucune valeur, et cette réalisation ne le consolait aucunement.

"Inquisiteur. C’est un pas. Mais non, je n’ai pas de grande ambition de conquête du monde, fit-il en tentant de se convaincre lui-même. C'est quelque chose que je réserve aux imbéciles les plus oisifs."

Cela avait été vrai, au moins pendant un temps. Il avait toujours vu sa place de haut gradé comme un moyen simple d’assurer autant sa sécurité que sa facilité d’accès à certains moyens nécessaires à l’assouvissement de ses penchants. Il n’en était plus si sûr maintenant. Il ne savait plus ce qu’il voulait, et ce manque d’assurance était pour lui une véritable torture existentielle, déchainant au plus profond de son esprit une tempête de questions et de remises en question dont il ne pouvait se permettre de tolérer longtemps l’existence. Nombreux étaient les ennemis qui voulaient le voir mort, et plus encore les proches qui souhaitaient sa disparition. Il était pour l’humanité quelque chose d’intolérable d’un point de vue existentiel, une antithèse flagrante à tout ce que ses pairs pensaient du mal et du bien. Il était un être pleinement conscient de ce qu’il était, de ce qu’ils étaient tous, et il agissait selon les règles, et pourtant pleinement contre elle. Il passait avec un fracas silencieux entre les mailles du filet, son sillage évident aux yeux de tous, sans que personne ne puisse comprendre vraiment la totalité de la trainée multicolore qu’il laissait derrière lui pour éclairer la nuit.

"S’arrêter est un luxe que ne possèdent pas les gens comme moi, Aerith. Ou ceux comme toi, j'imagine. S’arrêter est la dégénérescence qui mène à la stagnation et à la régression. S’arrêter a été la cause première de ta détresse et de ton échec. Je continuerai, fit-il, et un sourire carnassier cicatrisa la blessure putride de son visage, jusqu’à ce qu’on m’arrête."

Il laissa un rire franc secouer sa poitrine, sa voix rocailleuse sortant en impulsions brèves de son poitrail épais, et il reprit :

"Mais après tout, personne ne peut m’arrêter. Personne n’y a vraiment d’intérêt."

Ses mains calleuses caressèrent le cuir cadavérique du volant, et il prit pleinement conscience du cercueil mobile dans lequel ils étaient enfermés. Enfermés, mais en mouvement.

"Ta vengeance viendra, mais tu as tant à apprendre. C’est choquant, quand on considère ton âge vénérable."

Devait-il réellement parler ainsi à son esclave ? Elle était sa chose, et il pouvait encore se souvenir de leurs premiers échanges. Le ton avait été foncièrement différent, et le fait qu’il lui fasse assez confiance pour lui parler était en soi révélateur. Non pas que parler était en soi quelque chose qui le répugnait. Il n’avait aucun problème à se livrer à ses pairs, la vérité était suffisamment évidente pour en devenir totalement incompréhensible. C’était le fait que leur relation ait changé qui le perturbait. Il se demandait parfois si Aerith en avait conscience, et si elle-même avait orchestré leurs rapports pour qu’ils se dirigent dans cette direction. Il balaya la pensée vagabonde, ayant confiance en ses dons autant, surnaturels que fruits de sa discipline.

"Parle-moi de ce Justice."