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Leur mort est un présage [Aerith/Holker]

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Il se leva, s’étirant langoureusement, son corps et puissant s’actionnant sous l’impulsion de son esprit. Il sentit sa colonne vertébrale se remettre en place sans une seul craquement, et il leva haut les bras au-dessus de lui, ses muscles compacts s’allongeant sous l’effort, sa silhouette se faisant pointue comme celle d’une rapière. Il regarda la missive qu’il venait de recevoir, lui indiquant de se rendre au plus vite au bureau le plus proche de Pestilence pour y recevoir sa prochaine affectation de mission. La lettre était écrite sur un papier de bonne qualité et l’écriture cursive délicate semblait indiquer tout le soin qui avait été mis dans la rédaction du petit objet, ce qui était curieux quand on savait que la plupart des gens d’Ellgard utilisaient soit des automates secrétaires à l’écriture uniforme et régulière, soit des machines à écrire. Peu importait, au final. Il sortit de sa bibliothèque, laissant l’épais tome qu’il était en train de consulter sur la table la plus proche, et indiqua à l’automate qui lui avait apporté son courrier de dire à Aerith qu’ils partaient en mission dans le grand nord et de l’attendre devant la grille du jardin, prête à partir, d’ici une demi-heure. Elle était prête, et il était grand temps qu’elle commence réellement à gagner son pain. Il se dirigea lui-même à l’étage, et poussa les lourds battants de la porte qui menait à sa propre chambre, se dirigeant vers le présentoir sur lequel trônait fièrement son équipement soigneusement entretenu. Il quitta les confortables vêtements d’intérieur qui le recouvraient, et se vêtit tranquillement d’habits matelassés, avant de les recouvrir de son armure de cuir puis de son casque et de sa cotte de plaques. Il passa son épée à son côté, et enroula ses chaînes autour de son bras gauche, les coinçant dans la fente prévue à cet effet. Tout était en ordre. Tout était huilé, et tout coulissait sans le moindre heurt. Il était prêt.

Il sortit de sa chambre, dans le vaste couloir mal éclairé, et redescendit le grand escalier, ce dernier grinçant sous son poids. Il avait choisi une armure qui ne le générait ni pour combattre ni pour chasser, et il en était satisfait. Il avait choisi des armes polyvalentes, capables aussi bien de trancher que de percer, de déchirer ou de jeter à terre, et il en était satisfait. Comme à chaque fois avant de partir en mission ou au combat, il se préparait mentalement, son esprit rejouant la myriade de petits rituels qui lui donnaient l’avantage que n’avait pas son adversaire. Il vérifia les attaches de son armure, s’assurant que ces dernières ne se défassent pas quand il bougeait. Il passa sa main sur le pommeau de son arme, se refamiliarisant avec sa position par rapport à son bras. Il claqua sa langue dans sa bouche, goutant l’air chargé d’électricité. Il était prêt. Il était une arme, la plus dangereuse qui ait jamais existé, parce qu’il était prêt. Ce n’était pas le cas de ses adversaires, qui jamais ne s’était préparés à la venue du chevalier le plus sinistre de Keivere. Il sortit de la maison, goutant l’air du matin, regardant le brouillard et le smog qui dérivaient jusqu’à eux des quartiers de l’Usine, et il se dirigea vers son chenil. Il partait explorer les régions froides et hostiles du grand Nord, et cela demandait un type de chien particulier. Il entra dans l’enclos, rapidement submergé par l’émotion que ressentirent ses animaux en le voyant. De la joie, de l’affection, de l’impatience aussi. Ils sentaient sa propre fébrilité, son envie d’en découdre. Ils savaient qu’ils allaient chasser, et tous voulaient faire partie des élus. Il fendit la foule des crocs et griffes, et se dirigea vers ses ovtcharkas, des chiens massifs pesant près de cent kilos, au poil longs et à l’air féroce. C’était des animaux violents, qui servaient aussi bien à l’armée que dans leur prisons. Ils portaient encore en eux la trace de leurs ancêtre lupins, et Holker s’agenouilla devant eux, leur caressant la face de ses gants en cuir. Trois de ces bêtes le suivirent bientôt, heureuses d’avoir été sélectionnées, et il se remit en route, appelant d’une impulsion mentale ses corbeaux.

Ces derniers se réunirent autour de lui en un vol noir, le sombre présage masquant un bref instant le nuage devant lequel ils s’étaient rassemblés, avant de se disperser. Le maître avait donné ses ordres. Il se dirigea vers la sortie de son manoir, et repéra de loin son esclave. Il passa devant elle, et lui fit un geste sec, lui indiquant de le suivre. Il n’était plus temps de jouer ou de plaisanter, ils avaient un travail à faire. Holker avait des états de service exceptionnel, et il comptait bien les préserver. L’Etat-major ne tolérait ses excentricités qu’en échange d’une efficacité parfaite, et il le comprenait parfaitement. Pour certain, réussir leurs missions était une question de devoir ou d’honneur. Pour lui, c’était une question de survie. Il monta dans la voiture, et tourna les clés dans le contact, avant de faire démarrer l’engin qui décolla dans un chuintement huileux, le moteur à cristaux se mettant en branle. Ses chiens se trouvaient sur le siège arrière, allongés les uns sur les autres, attendant patiemment que le seigneur Hallgrimr ait besoin d’eux. Le voyage fut court, les rues étant encore désertes aussi tôt dans la journée, les ouvriers qui partaient au travail en début de matinée n’habitant pas dans leur quartier. Les rues pavées s’enchainaient sous les roues de leur véhicule avec une monotonie familière, et Holker s’occupa en repassant des scènes de combat dans son esprit, tentant de se conditionner au maximum. Il abordait chaque nouveau défi avec la même intensité paniquée, se forçant à le considérer comme un danger mortel. C’était cette méfiance qui l’avait maintenu en vie jusqu’ici, et il ne comptait pas changer de méthode. Ils finirent par arriver devant un grand bâtiment dans les environs du palais impérial, et il descendit, faisant de nouveau signe à son esclave de le suivre. Il n’avait pour le moment pas envie de lui parler ou de supporter ses potentiels écarts.

S’il devait avouer qu’elle s’améliorait à un rythme de plus en plus rapide, il n’était pas encore satisfait. Il ne le serait à vrai dire probablement jamais, ses attentes augmentant au fur et à mesure que lui-même progressait. Il salua d’un geste bref de la main les gardiens de l’endroit, leur montrant son insigne de chevalier, et continua à avancer, progressant rapidement dans les couloirs tentaculaires du complexe administratif. Il finit par arriver devant la porte qui lui avait été indiqué dans sa lettre, et frappa une fois avant de rentrer. En face de lui se tenait une vieille dame, son opératrice habituelle. Il repensa avec un sourire à leur relations conflictuelles passées, et au fait qu’après un tête-à-tête honnête et ouvert, elle semblait maintenant mieux disposée à le voir. Elle remonta sur son nez desséché les petites montures de ses lunettes, et son regard s’illumina avec un mélange de fascination et de peur. Il n’y avait décidemment rien de mieux entre amis qu’un peu de sincérité pour améliorer les relations. Holker prit rapidement place sur l’unique chaise de l’endroit, et répondit à la question muette de la vieille dame. Il ne connaissait toujours pas son nom, à vrai dire :

"C’est Aerith, ma nouvelle possession. Au niveau administratif, j’imagine que vous pouvez la renseigner dans le rang de mes possession vivantes, comme mes animaux, fit-il en grattant distraitement le haut du crâne d’une de ses bêtes. Je suis surpris que vous n’en ayez pas été informée."

Le sous-entendu ne fut pas perdu, et elle rougit de honte, ses joues flasques se colorant brièvement, avant de rapidement retrouver leur couleur originelle. Holker afficha un sourire moqueur, et attendit qu’elle retrouve ses esprits et lui livre l’intitulé de sa mission. Cela prit quelques secondes, et elle finit par le faire, sa voix toujours saisie d’un accent légèrement tremblant :

"Vous partez à Sevchketchki, une petite ville vivant principalement de sa scierie et de ses bûcherons. Les habitants rapportent avoir récemment eu à faire à des enlèvements, et les enquêteurs envoyés sur place ont disparu. La population est logiquement très agitée, et votre mission est de comprendre la cause de ces disparitions et de vous assurer qu’elles ne se reproduisent pas. Nous vous conseillons de faire preuve de discrétion au moins jusqu’à ce que vous soyez sûr de pouvoir appréhender vos cibles. Des questions ?

- Depuis combien de temps cela dure-t-il ?

- Facilement deux mois.

- Combien d’habitants dans la ville ?

- Entre soixante et quatre-vingt mille. Il est assez compliqué de procéder à un recensement, si loin dans le Nord.

- Je vois. Combien de gens ont été enlevés ?

- Une trentaine, sans compter les trois enquêteurs envoyés.

- Ca ne devrait pas poser de problème. Aerith ? Tu peux nous laisser un instant."

Il congédia brièvement son esclave, et s’approcha de la vieille femme, un sourire cruel zébrant son visage comme une vieille cicatrice. Deux minutes plus tard, il refermait la porte du bureau, le même rictus toujours plaqué sur la face.

"Eh bien Aerith, fit-il finalement. Prête pour une grande aventure ?"


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Leur mort, un présage

Torment, for some men, is a need, an appetite, and an accomplishment.

Assoupie, sommeil paisible.
Aerith dormait depuis quelques heures, plongée dans une agréable torpeur qu’elle ne rencontrait hélas que très peu.
Et on l’ôta de son engourdissement - les pas métalliques ne l’avaient que partiellement arrachée de sa narcose, mais ce fut la porte ouverte avec un manque de délicatesse qui ne pouvait appartenir qu’à ces boîte de conserve que le dragon ouvrit les yeux, ces derniers cherchant le mobilier d’un regard agité, avant qu’il ne se calme. Ses orbes étaient injectées de sang, et il leur fallut un certain temps pour prendre conscience de sa situation. Elle observa l’automate d’un oeil meurtrier, et alors que son corps se déroula lentement et se redressa. Elle soupira en écoutant les palabres mécaniques de la machine et agita la main en sa direction pour le consigner de sortir.

« J’ai compris, va-t-en, pesta le dragon. »

Elle se leva sans trop de mal, encore embrumée par la fatigue. Elle écarta les deux épais rideaux qui suffisaient à cacher la lumière du soleil et plissa les yeux lorsqu’elle vint l’éblouir ; le temps était maussade, elle n’attendait pas moins de la cité de Keivere. C’était très peu joyeux, sur tous les points. Elle jeta un coup d’oeil à l’horloge et calcula le temps qu’il lui resta après avoir gâché de précieuses minutes qui étaient certes courtes mais cruciales. Le dragon reprit calmement sa forme la plus humaine, ne jugeant pas cela nécessaire de s’embarquer dans la plus épaisse et plus lourde des constitution. Rapidement, elle vêtit son corps d’un assemblage solide de tissus et de cuir serrant étroitement et couvrant chaque parcelle de sa chair - elle n’aimait pas les vêtements, Aerith. Elle se sentait mieux nue, ou du moins recouverte le moins possible, mais savait également que si sa peau était une rempart imposante il n’était pas moins avantageux d’avoir quelque chose par-dessus afin d’éviter des blessures inutiles. Ah, oui, et peut-être par souci d’éthique aussi.

Quinze minute plus tard, elle était déjà dehors, légèrement enlisée dans la fatigue, encore. Elle l’attendait devant le portail, comme son maître l’avait ordonné et observait rapidement le terrain et les quelques animaux qui avaient pris pour refuge la pelouse du manoir. Elle finit par déposer son dos contre la grille, les minutes se faisant très longues lorsqu’il n’y avait aucun élément quel qu’il soit pour les raccourcir. Au bout d’un certain temps son oreille capta quelques jappements plus loin, et c’est à ce moment qu’elle compris qu’il n’était plus très loin puisqu’où les canins étaient, Holker était. Elle ne comprenait toujours par cet amour pour ces créatures détestables sans doute parce qu’aucun animal ne s’était réellement attaché à elle et s’était toujours montré étrangement hostile. Elle les trouvait ainsi tous gênant, embarrassants, et trop imposants.

Quand le corbeau apparut enfin, elle inclina le haut du corps et le suivit suite à son indication, observant du coin de l’oeil les imposants molosses baveux. Elle monta dans le véhicule et s’enfonça dans le siège, prenant peu à peu l’habitude de se déplacer par ce biais si peu conventionnel pour quelqu’un comme elle qui n’a jamais eu de mal à se déplacer par elle-même, et surtout qui n’a que très rarement vu ce genre d’engins totalement futuristes. Elle resta silencieuse pendant la route, bien qu’elle sentait ses lèvres vives et écorchées par l’envie de lui demander ce qu’ils allaient faire aujourd’hui. Elle n’aimait pas ne pas savoir.

Quand ils arrivaient devant une grande bâtisse imposante et terrifiante de par son austérité, Aerith s’était contentée de suivre son maître sans prononcer le moindre mot, l’oeil vif cependant. C’était la première fois qu’elle pénétrait en ces lieux, et elle n’avait pas eu l’impression de louper quelque chose de vraiment exceptionnel, tout semblait si sobre, simple et même les gardes respiraient la videur d’esprit ; ils étaient tous des pantins. Aerith pensa à ce moment qu’elle était bien heureuse de ne pas avoir fini comme cela, malingre et écervelée. Ils étaient rapidement arrivés dans le bureau d’une vieille femme à qui le temps n’avait hélas pas fait de cadeaux. Elle était fripée, terne et courbatue en plus d’être laide. Ses doigts tremblants constellés de tâches se glissaient sporadiquement sur ses lunettes un peu trop grandes pour les redresser. Aerith, une fois de plus, fut silencieuse.

Un léger froncement sembla troubler le calme de sa face quand Holker indiqua à la femme de répertorier Aerith dans la liste de ses possessions au même titre que ses chiens avant de soudainement se rappeler du rang qu’elle occupait officiellement dans la société - quelle honte. Mais à la différence des autres esclaves qu’elle croisait parfois, elle était bien plus libre. Eux semblaient accablés par le temps, trainant à leurs pieds des boulets pour s’assurer de les garder en laisse éternellement, et ils étaient sans aucun doute aussi piteusement traités. Même si les liens d’Aerith étaient clairement visibles et pouvaient trahir de son statut, elle avait cette chance de ne pas être traitée comme une moins que rien - sans doute parce qu’elle n’avait pas l’utilité première de servir de meuble. Elle était faite pour mordre, déchirer, et détruire. Elle sorta sans broncher de la pièce après un hochement de tête et patienta devant la porte sans chercher à écouter leur conversation, à vrai dire, elle n’en avait cure.

Elle préféra méditer un instant sur leur mission, et jeta un regard à son maître quand il sorta au bout d’un certain temps. Elle lui offrit le premier sourire de la journée, large et clair, et croisa ses bras sous sa poitrine suite à ses mots. Son dédain s’était transformé en intérêt, et elle avait hâte de voir comment les choses allaient évoluer. Avec un peu de chance, elle mangerait même - cette simple idée l’excita et elle se sentait tout de suite d’une humeur plus enjouée.

« Bien sûr ! S’exclama-t-elle. J’ai hâte. »

Au bout d’un certain temps, elle observa son maître de bas en haut et détailla son armure - imposante, large, solide. Assurément, il était majestueux et effrayant. Mais il y avait un petit problème, et Aerith glissa ses doigts dans sa chevelure pour que ses mèches rejoignent l’arrière de sa tête, libérant son visage. Elle ne devait pas être la seule à l’avoir remarqué.

« Devons-nous nous changer à nouveau ? Si nous devons faire preuve de discrétion, je ne pense pas que ces accoutrements soient une bonne idée. Ils sont… Assez voyants. Un maigre sourire un peu taquin fendit ses lippes, peut-être un peu téméraire, elle ne savait jamais véritablement si elle avait le droit d’arborer cette face. Surtout le vôtre, à vrai dire. »

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Il la regarda parler, se demandant si elle se rendait parfois compte de ce qu’il devait faire pour elle. Il avait en quelques semaines changé son langage quand il s’adressait à elle, le simplifiant et lui parlant comme on parlait à une gamine. Pire encore, il plaisantait. Holker n’avait jamais eu un sens de l’humour particulièrement développé, et il ne riait que très rarement, pour ne pas dire jamais. Pour autant, il plaisantait avec elle et s’assurait ainsi de créer un lien. Aerith était esclave par choix, et elle avait avant tout besoin de se trouver assurée dans sa décision. Il sentit le mal de tête qui le gagnait souvent lorsqu’une situation épuisait sa patience pourtant vaste monter en lui, éclatant à l’arrière de son crâne et lui donnant l’impression désagréable que des vignes poussaient et enserraient dans sa boite crânienne. Il ignora sa réaction, ne pouvant après tout pas lui rapprocher un enthousiasme qu’il avait lui-même contribué à produire, et décida de se concentrer sur la deuxième partie de son intervention déjà bien plus pertinente.

"Ce n’est pas stupide, Aerith. Nous allons de toute façon devoir repasser par le manoir pour nous équiper avec de quoi affronter les rigueurs hivernales. Le grand nord peut-être… Inhospitalier, quand on se prépare imparfaitement à affronter ses rigueurs. Nous partons demain à l’aube, et j’attends de toi que tu sois prête."

Il se redirigèrent donc chez lui, empruntant de nouveaux les couloirs abyssaux du grand bâtiment aveugles, passant les ombres des fonctionnaires qui baissaient la tête quand ils les passaient, leurs corps se mouvant avec la grâce fatiguée de vieux pachydermes alanguis. Ils finirent bientôt par retrouver l’air alourdi de la rue, Holker se redirigeant rapidement vers la silhouette métallique de sa voiture. C’était un modèle officiel, qu’il avait pris pour sa fiabilité et sa solidité. Il avait choisi de la garder noire et unie, ne se souciant pas de son aspect esthétique et préférant de loin son côté menaçant à la beauté plus cosmopolite d’autres modèles moins austères. Il s’engouffra dans l’habitacle, tombant lourdement dans son siège conducteur, et démarra. Il aurait été bon qu’il apprenne à Aerith à conduire, un jour. C’était un talent nécessaire pour quiconque devait accompagner un militaire, et même sans cela, il lui semblait tragiquement irritant qu’une de ses possessions soit incapable de mener à bien cette tache pourtant très basique.

Ils finirent par arriver chez lui, et Holker se sépara de son esclave, décidant de ne pas profiter plus longtemps de sa présence, doutant de sa capacité à la supporter bien longtemps. Il choisit à la place de se déshabiller et de repasser des vêtements plus sobres pour le reste de la soirée. Il avait cru qu’il partirait immédiatement, et s’était préparé pour cela. Cela aurait du être le cas à vrai dire, la convocation portant bien les sceaux nécessaires. Mais non. On lui rappelait sans cesse son statut d’hybride, et l’on se permettait à cause de ses pratiques certaines libertés avec lui. Il serra les poings, la rage qu’il retenait en lui bouillonnant et menaçant de déborder, et il fit mander un automate, lui disant de réserver un véhicule militaire capable de les transporter vers leur destination enneigée pour demain. Il regarda ses mains griffues, et se demandant s’il aurait été différent avec des doigts plus doux. Il les ferma et les rouvrit, et se décida à apaiser ses pulsions pour ce soir. Demain serait une journée longue. Il descendit à la cave, et en remonta une captive, sans se préoccuper de ses gesticulations, son bâillon l’empêchant heureusement de crier.

Il se réveilla revigoré, et s’étira, ne prêtant aucune attention aux débris organiques qui tombèrent autour de lui, dessinant un halo de chair autour de sa forme encore fatiguée. Il se leva, et se dirigea vers sa douche, enlevant le sang et les bouts de chair, avant de se rhabiller et de se rééquiper. Il sortit, et vit Aerith le rejoindre. Ils montèrent dans la lourde jeep garée devant chez lui, et il démarra. La journée risquait d’être longue, et il n’arriverait pas à avant ce soir à leur destination. Holker regarda son esclave, et se demanda s’il ne pouvait pas profiter de ce laps de temps pour en tirer quelque chose. Il avait été assez distant depuis leur aventure, préférant ne pas répéter l’expérience douloureuse, aussi libératrice qu’elle puisse-t-être. Il n’en laissait certes rien paraître, et il doutait que les maigres capacités de la dragonne lui ait permis de détecter quoi que ce soit, mais il préférait s’en assurer. Il avait appris depuis longtemps à ne sous-estimer personne, et Aerith ne faisait très clairement pas partie des exceptions à cette règle, ne serait-ce que parce qu’elle vivait aussi proche de lui.

"Dis-moi Aerith. Tu m’as déjà parlé de l’ennui qui te ronge. Mais as-tu des rêves ? Des ambitions ? Des choses que tu veux réaliser, peut-être ?"

C’était une question intéressante, comme beaucoup de questions. Non pas pour la réponse qu’elle risquait d’apporter, mais pour ce qu’elle allait lui révéler. Le chevalier Hallgrimr n’écoutait que rarement les gens qui lui parlaient, préférant se concentrer non pas sur ce qu’ils disaient mais sur le pourquoi et le but recherché de leurs paroles. Il laissa son regard braqué sur l’étendu blanche et monotone qui leur faisait face, et attendit une réponse.


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Leur mort, un présage

Torment, for some men, is a need, an appetite, and an accomplishment.

Ils étaient rentrés, et elle n’avait pas réussi à trouver le sommeil ce soir-là. Ce n’était pas quelque chose de bien rare, en fait. Très souvent, comme cette nuit, elle essayait de dormir et au bout d’une bonne heure à fixer le plafond se levait, et tournait comme un lion dans son épaisse cage. Elle n’aimait pas ces moments, parce qu’ils étaient propices à une cogitation qu’elle évitait d’avoir pour ne pas que ses idées soient trop sombres. C’était cette carte qu’elle avait joué ; le déni, la tentative d’ignorance. Pour le moment, cela faisait son effet, mais pour combien de temps ? Le rideau n’allait pas rester intact éternellement, elle le savait. Quand il tombera…

Ses yeux s’étaient ouverts, et d’après la lueur sous les morceaux de tissus qui voilaient la fenêtre, le matin avait déjà pointé le bout de son nez. Le temps était toujours maussade, de épais nuages avaient couverts le ciel bien qu’ils étaient relativement clairs. Elle jeta un coup d’oeil aux fumées noires qui s’échappaient des colonnes de l’usine, au loin. Aerith resta immobile un peu en fixant ce spectacle d’une banalité monstre, comme coincée dans une stase inerte, puis s’activa. Elle s’habilla de façon relativement simple et passe-partout sans trop en faire et s’empressa de sortir, croisant le chemin du maître. La matinée encore une fois semblait être calme, terriblement calme. Ils avaient pénétré dans les intestins de la voiture et Aerith glissa ses yeux sur tous les détails que pouvaient arborer le nouveau modèle avec un certain intérêt, légèrement intriguée au départ qu’il soit différent de celui de la veille. Ses doigts effleuraient le cuir des sièges, et elle s’enfonça dans le sien. Elle ne doutait pas que la route soit terriblement longue, en voiture. Elle n’avait jamais été friande de ce genre de trajets bien qu’elle fut obligée d’en subir quelques uns, notamment à Mearian quand il lui était impossible de voler comme bon lui semblait sous peine de se trahir elle-même. Mais cette fois, c’était différent.

Les étendues enneigées finirent par remplacer l’austérité du paysage de Keivere, mais alors qu’elle les penserait plus agréables elles n’étaient pas moins ennuyeuses. Aerith observait par la fenêtre, sentant la fatigue au fur et à mesure du temps le gagner. Elle aimait ce silence, et essayait de profiter de ce dernier pour se détendre un peu avant que la fête ne commence réellement. Toutes ces activités étaient épuisantes, sur le long terme, surtout lorsque le sommeil n’était plus réparateur. Quand son maître balaya le calme de sa question, elle resta silencieuse un instant - sans regarder son interlocuteur.

Des ambitions ? Des projets ? Des rêves ? Des mots qui sonnaient assez fades à son oreille. Mais elle avait assurément des choses à répondre. Ne rêvait-elle pas, de la façon la plus innocente qui soit, d’avoir une portée elle aussi ? Elle était stérile, comme ceux de son espèce, et pourtant ne pouvait peut-être dans les profondeurs de son âme s’empêcher de ressentir ces instincts paternels, ou maternels. Au fur et à mesure de sa réflexion, sa mine semblait s’obscurcir. Elle n’était pas un dragon, cela ne servait à rien d’imaginer des choses que seuls les créatures de cette espèce étaient capables. Elle ne devait pas s’assimiler à eux. Si elle avait l’apparence similaire, son essence était différente. Et eux, contrairement à elle étaient tous morts. Cela témoignait que peu importe leurs dons, ils étaient faibles.
Non, elle n’arrivait tout bonnement pas à s’imaginer des choses positives et innocentes sans qu’elles ne soient tachées et souillées. Ses mâchoires s’étaient contractées, et elle repris au fur et à mesure un semblant de calme.

« Il y a une fielleuse créature que je veux à tout prix sentir sous mes crocs. »

Ce Seraph, qui lui avait tout prit. Justice. Il était parti avec sa dignité, son honneur. Il avait répété le cycle. Lui aussi, l’avait rejetée et abandonnée, exposée à vif. Elle avait senti sur sa peau toute l’humiliation du monde et refusait de ressentir ça à nouveau. Elle allait dévorer ce dieu.

« Un Seraph, fit-elle, Justice. Je connais certains d’entre eux, mais aucun n’est capable de me donner des informations intéressantes. »

Il ne lui fallait qu’un nom, que la description de sa chair. Et si sa traque n’était pas une priorité absolue, cela lui retirerait assurément un poids sur les épaules. Elle avait de nouveau faim, mais devait se calmer. Bientôt, tout ceci sera terminé.

« Je vais trouver un moyen de briser les liens qui m’entravent depuis de longs millénaires. »

Ces dégoûtantes traces rouges lui rappelant tout sauf de bonnes choses. Elle ne voulait plus y penser, et chaque matin voir ces marques indélébiles et qui n’avaient même pas faibli après tant de temps la dégoûtaient. Si elle arrivait à trouver un moyen de les déjouer, ils périraient tous. Elle les dévorerait tous. Le Satan, enfin libre. Il retrouverait tout son pouvoir, endormi, enchaîné.
Libre.
Cela relevait sans doute plus au rêve qu’au projet. Aerith poussa un profond soupir et se massa l’arrête du nez. Toujours sans jeter le moindre regard à son maître, elle préféra lui jeter la balle afin de ne plus penser à elle. C’était souvent une mauvaise chose.

« Et vous ? ...Vous aspirez à être Inquisiteur, si j’ai bien compris. Jusqu’où comptez-vous vous arrêter ? »

Elle se demandait s’il avait une soif inextinguible de pouvoir.


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Les Seraphs. Des emplumés, qui ne comprenaient pas toutes les implications pestilentielles que charriaient avec elles leurs ailes malades. Des anges, des créatures, des monstres de magie. Il n’avait aucun problème avec ce fait, ne se considérant lui-même pas comme quelqu’un de particulièrement avenant ou bénéfique pour son entourage. Il n’était pas non plus le patriote le plus convaincu, se contentant d’accomplir ce que l’on attendait de lui pour que la Nation lui donne en retour ce qu’il attendait elle. Ils avaient tous les deux une belle relation symbiotique, ou peut-être parasitique, et chacun en retirait quelque chose de profondément satisfaisant. En brûlant et en excisant les excroissances les plus indésirables de son pays, le chevalier Hallgrimr s’assurait de cimenter sa place dans ce dernier. Il était un remède, ou plus exactement un scalpel, et son action se devait d’être juste, toujours et sans la moindre faute. Il jeta un regard en coin à sa créature, se demandant si elle comprenait tout cela, si ses yeux opaques pouvaient comprendre ce qu’elle disait, si elle comprenait tout le poids qu’avaient ses paroles. Probablement pas, au vu de sa forte individualité. Il savait que derrière son front faussement fuyant se cachait un esprit plus agile que l’on voulait bien le croire, et un attachement particulier à son identité. Pourtant, qu’elle accepte de se laisser définir par un échec était frustrant. Holker n’était pas quelqu’un de particulièrement tolérant pour ce qu’il considérait comme de la stupidité ou de l’incompétence (son manque d’indulgence et son incapacité à comprendre réellement nombre des comportements de ses pairs élargissaient grandement la définition normalement acceptée), et il voyait dans les manquements d’Aerith, dans son incapacité à exprimer pleinement son potentiel une expression de ses propres insuffisances. S’il n’était pas capable par sa seule présence de lui imposer ses idéaux, sa manière d’être, alors qu’elle était maintenant à la fois si malléable et si délicieusement résistante, ce ne pouvait qu’être parce qu’il lui manquait quelque chose.

Une éventualité proprement inacceptable. Il était son action, il était son œuvre, et son œuvre se devait d’être absolument parfaite, sans le moindre défaut capable d’entacher cette toile de maître. Toutefois, il devait avouer quelque chose, quelque chose de capable peut-être de tempérer son jugement impavide. Aerith était immortelle, et désœuvrée depuis longtemps. Il ne pouvait imaginer ce que ce genre d’existence pouvait produire comme esprit maladif, et les relents puants qu’il discernait à chaque qu’il exerçait ses amples talents d’analyste de l’esprit ne lui indiquait rien de sain. C’était en soi bon et propice, mais il y avait autre chose. Quelque chose de très personnel, quelque chose qu’il ne comprenait pas. Il se demanda quelle vengeance délicieuse pouvait bien puruler et gangrener le creux de son sein depuis si longtemps, réprimant à grand peine un frisson délicieux à l’idée de cette sensation. Ce fut à ce moment peut-être que s’opéra dans le chevalier le plus grand changement de sa vie.

Dans un habitacle de métal, bercé par le ronronnement liquide du moteur à injection cristalline, son nez empli de l’odeur de la résine des forêts avoisinantes des grands conifères et du parfum charnu de sa chose. Il entraperçut quelque chose, il sentit son esprit se réformer et son corps le suivre, la magie imperceptible qui imbibait ses membres se réveiller lentement. Elle couvait en lui, comme l’œuf noir et taché d’un monstre couvert de pus, attendant son heure pour le dépasser et l’engloutir tout entier. Il vit, pendant une bref seconde, les vraies possibilités que pouvaient lui accorder l’immortalité. Toutes les possibilités de remplir son ventre creux de quartiers juteux et de sang bouillonnant, mais plus encore, ce fut la délicieuse souffrance qui le fit basculer. Celle d’Aerith, son sentiment d’impuissance contenue, sa colère froide. Il la voyait nue, ses vêtements ne pouvant cacher son corps torturé, et enfin il comprit ce qui la faisait tiquer, il comprit quel était le rythme qui agitait son métronome.

"La vengeance est un acte légitime, fit-il avec une simplicité inhabituelle. Un acte qu’il convient de mettre à exécution. Un acte que je peux te permettre d’accomplir."

Il n’en dit pas plus, n’estimant pas réellement nécessaire de se confondre en promesses et en visions chantantes du futur, cela n’apportant rien à son édifice. Il l’écouta continuer, les accents de sa voix teintés de notes étranges. Comme si elle souffrait. Ce n’était pas quelque chose de normal, pour elle qui avait appris à comprendre que la douleur, qu’elle soit reçue ou offerte, n’était qu’une expression de l’individualité de chacun. Ce n’était pas normal, et cela venait encore une fois contrecarrer ses plans, lui montrer les limites de son influence. Il était vrai qu’il ne pouvait s’attendre à changer en quelques mois ce que des siècles d’accoutumance avaient produit. Cela n’avait pour Holker aucune valeur, et cette réalisation ne le consolait aucunement.

"Inquisiteur. C’est un pas. Mais non, je n’ai pas de grande ambition de conquête du monde, fit-il en tentant de se convaincre lui-même. C'est quelque chose que je réserve aux imbéciles les plus oisifs."

Cela avait été vrai, au moins pendant un temps. Il avait toujours vu sa place de haut gradé comme un moyen simple d’assurer autant sa sécurité que sa facilité d’accès à certains moyens nécessaires à l’assouvissement de ses penchants. Il n’en était plus si sûr maintenant. Il ne savait plus ce qu’il voulait, et ce manque d’assurance était pour lui une véritable torture existentielle, déchainant au plus profond de son esprit une tempête de questions et de remises en question dont il ne pouvait se permettre de tolérer longtemps l’existence. Nombreux étaient les ennemis qui voulaient le voir mort, et plus encore les proches qui souhaitaient sa disparition. Il était pour l’humanité quelque chose d’intolérable d’un point de vue existentiel, une antithèse flagrante à tout ce que ses pairs pensaient du mal et du bien. Il était un être pleinement conscient de ce qu’il était, de ce qu’ils étaient tous, et il agissait selon les règles, et pourtant pleinement contre elle. Il passait avec un fracas silencieux entre les mailles du filet, son sillage évident aux yeux de tous, sans que personne ne puisse comprendre vraiment la totalité de la trainée multicolore qu’il laissait derrière lui pour éclairer la nuit.

"S’arrêter est un luxe que ne possèdent pas les gens comme moi, Aerith. Ou ceux comme toi, j'imagine. S’arrêter est la dégénérescence qui mène à la stagnation et à la régression. S’arrêter a été la cause première de ta détresse et de ton échec. Je continuerai, fit-il, et un sourire carnassier cicatrisa la blessure putride de son visage, jusqu’à ce qu’on m’arrête."

Il laissa un rire franc secouer sa poitrine, sa voix rocailleuse sortant en impulsions brèves de son poitrail épais, et il reprit :

"Mais après tout, personne ne peut m’arrêter. Personne n’y a vraiment d’intérêt."

Ses mains calleuses caressèrent le cuir cadavérique du volant, et il prit pleinement conscience du cercueil mobile dans lequel ils étaient enfermés. Enfermés, mais en mouvement.

"Ta vengeance viendra, mais tu as tant à apprendre. C’est choquant, quand on considère ton âge vénérable."

Devait-il réellement parler ainsi à son esclave ? Elle était sa chose, et il pouvait encore se souvenir de leurs premiers échanges. Le ton avait été foncièrement différent, et le fait qu’il lui fasse assez confiance pour lui parler était en soi révélateur. Non pas que parler était en soi quelque chose qui le répugnait. Il n’avait aucun problème à se livrer à ses pairs, la vérité était suffisamment évidente pour en devenir totalement incompréhensible. C’était le fait que leur relation ait changé qui le perturbait. Il se demandait parfois si Aerith en avait conscience, et si elle-même avait orchestré leurs rapports pour qu’ils se dirigent dans cette direction. Il balaya la pensée vagabonde, ayant confiance en ses dons autant, surnaturels que fruits de sa discipline.

"Parle-moi de ce Justice."

Oft hope is born when all is forlorn.

Un goût âpre se diffusait dans sa bouche, éveillait ses papilles, envahissait son palais et laissait un arrière goût acerbe au creux de sa gorge. Une saveur sur laquelle elle ne pouvait poser de termes mais qui était pourtant cruellement familière.
La vengeance.
La haine.
Au fond, elle ne vivait plus que pour ça.
Et c’était terrible.
Elle avait la sensation terrible que quelque chose lui manquait - quelque part. Elle ignorait où, pourquoi, comment, mais il y avait ce poids lourd sur ses épaules et qui l’enfonçait dans la terre. C’était comme un vide, comme un trou, quelque part en elle. Dans ses souvenirs, dans ses ressentis, dans la profondeur de son esprit mais elle ne parvenait pas à savoir ce que c’était.

Espoir.
Création.
Explosion.
Scellé.
Raté.
Echec.


Aerith se dégagea de cette curieuse léthargie, glissant son regard sur son maître. Elle l’écouta rire, sans réagir. Elle avait l’impression qu’il ne riait que très peu, Holker. Et malgré tout le temps passé à ses côtés, elle ne parvenait pas encore à discerner ce qui était vrai ou faux en lui. Elle avait à nombreuses reprise essayé et parfois même avait caressé l’illusion de comprendre cette oeuvre complexe mais jamais la certitude n’avait effleuré son esprit. C’était ce qui le rendait particulièrement aussi fascinant qu’il était détestable, cet homme.

Silencieuse, à la fois attentive et évaporée. Ses palabres entraient dans une oreille, résonnaient en elle, s’encraient en elle, et s’échappaient. L’esquisse bâclée d’un sourire lorsqu’il lui fit une remarque sur ce qu’elle avait à apprendre ; elle aurait été froissée et meurtrie dans l’immensité de son ego d’habitude. Elle aurait explosé. Mais elle n’en fit rien et restait immobile, le crâne reposant confortablement sur son siège. Il avait bel et bien raison ; elle avait des choses à apprendre. Elle en avait à apprendre, c’était une chose certaine.
Mais

Un autre vide.
Un trou.
Cela ne lui revenait pas.
Encore un.


Le dragon préféra concentrer son esprit sur la route montagneuse qui défilait sous ses yeux, appréciant les légères secousses du véhicule contre l’irrégularité de la route à certains endroits. Sa dernière remarque, plus qu’un écho, un impact. Violent, brutal, agitant son organisme tout entier ; mais elle devait se calmer. Même si elle savait bien que son maître sentait son inconfort et qu’elle n’était dans tous les cas en mesure de le voiler, elle devait se calmer. Une profonde bouffée d’air fut aspirée par sa bouche, et recrachée par son nez sous forme d’un épais miasme qu’elle fit rapidement disparaître par la fenêtre pour ne pas qu’il dérange son maître. Ses lies inhibiteurs faisaient bien leur travail il fallait avouer, elle pouvait rapidement se transformer sous la colère. Grâce à eux, elle parvenait à se contrôler avec moins de mal - sans avoir le choix, surtout.

« Cela fait… Une brève soustraction, elle s’humecta les lèvres. Cent vingt-trois ans. Après près de trois siècles, ils ont découvert ce qui se cachait derrière mes traits. J’ai été amenée sur la place publique, ce Dieu m’a jugé devant les fidèles qu’il avait rassemblé. »

Le genou ployé devant l’ange, soumise, impuissante. Elle se souvient encore de la poigne des gardes contre son crâne, la forçant à courber l’échine et la tête. Humiliant. Le goût se faisait plus fort, plus intense, comme une drogue dont elle ne pouvait se passer autant qu’elle la détruisait, la dévorait, la rongeait de l’intérieur. Des pores de sa peau s’étaient échappées de longues traînées violette empoisonnées, fines et minces. Une goutte vint se déposer sur ses vêtements, dévorant le tissu et s’attaquant à sa chair. Elle ne cilla pas, trop concentrée à calmer ses impulsions sordides.

« Il était grand, immense, et dégageait quelque chose d’étrange. D’indescriptible, mais qui n’avait absolument rien de divin. Il ressemblait physiquement à une femme, mais sa voix était trop androgyne. »

Elle savait que ces dieux possédaient deux formes, une d’apparât et une autre dont ils se servent pour embobiner leurs fidèles. Qui ne sont au fond d’eux pas des victimes, simplement accablés par une faiblesse et une crédulité insolente.

« Il m’a humiliée. Bafouée. Déshonorée. »

Elle souffla à nouveau, un nouveau poison s’échappa de ses narines. Elle serra les mâchoires. A demi-mots, elle avait soufflé. « Et cette sombre merde a prit mes écailles. » C’était purement symbolique, mais représentait énormément pour une créature aussi fière qu’elle, elle ne pouvait pas supporter un tel affront. Il devait périr. Il va périr. Il va mourir.
C’était la première fois qu’elle s’était emportée devant son maître, malgré ses tentatives de réprimer son impulsivité. Une intense colère contenue dans un corps humanoïde n’hurlant qu’à vouloir s’en échapper, et n’y parvenant pas à cause de ce qui enserrait ses membres. L’odeur du poison commençait à se répandre dans le véhicule, et Aerith ouvrit de nouveau la fenêtre pour que les effluves mortifères de sa colère s’échappent de l’habitacle.

« Ma vengeance viendra, souffla la bête, en écho aux dernières paroles de son maître. »

Elle laissa reposer sa tête contre la vitre, laissant la pression retomber lentement. Elle venait d’y penser, mais c’était la première fois qu’elle s’exposait à nu. Qu’elle dévoilait sur les galbes de son corps les flétrissures, les meurtrissures et les nécroses profondes qui l’accablaient. Et après coup, elle avait honte de s’être dévoilée. De montrer qu’une créature millénaire comme elle pouvait aussi être affectée par des afflictions du corps et de l’âme. Qu’elle était, au fond, elle aussi, d’une certaine façon

Faible ?

Holker Hallgrimr
Aerith Faalenas
.




Il n’y avait pas grand-chose d’autre à dire. Pas pour le moment. Elle avait fait ce qu’elle pouvait, et il sentait en elle sa nervosité, son dégout et sa frustration. C’était un mélange subtil et écœurant, presque trop doux pour pouvoir être avalé. C’était un concentré de tout ce qui lui restait, de tout ce qu’elle était. C’était une prise sur laquelle s’appuyer, autant pour lui que pour elle. Pourtant, il n’avait plus envie de lui parler pour le moment. Holker se mura dans un silence pensif, se repassant encore et encore le contenu de leur conversation. Sa patience maigre en ce qui concernait le badinage était épuisée, et les pensées lourdes d’Aerith fatiguait son esprit par leur indolente banalité. Il ne l’avait pas acheté pour se faire son conseiller, et si explorer un bref instant les tréfonds de sa mélasse mentale avait eu un intérêt, il en avait extrait tout ce qui l’intéressait, et ne se voyait pas jouer plus avant les psychiatres. Il préférait garder avec elle une certaine distance, se trouvant déjà bien trop proche de cette dernière. Il convenait, pour elle et surtout pour lui, qu’il maintienne une certaine distance. Sa main se resserra brièvement sur le volant, se demandant ce qu’il était en train de faire. Il refaisait comme avec Ivain. Il retombait dans la dépendance et la faiblesse, comme un humain classique, comme un simple sac de chair et d’émotion, sans le moindre contrôle sur sa volonté. Il n’en était pas question. Au-delà du simple cliché du plus-jamais-ça, il savait que sa position et ce qu’il était lui interdisaient tout contact trop intime, trop proche de lui. Il avait mis longtemps à rationaliser ces pensées, à se construire sans une part intégrante de sa personnalité. Il en était ressorti plus fort, plus complet. Et maintenant que pour la première fois quelqu’un lui témoignait de l’intérêt, il abandonnait tout ce qui avait faire de lui Holker Hallgrimr ? Son identité n’était pas aussi fragile. Il était ce qu’il avait voulu devenir, et cela ne changerait jamais. Tout chez lui était sous son contrôle le plus absolu, et jamais plus personne ne pourrait venir lui subtiliser quoi que ce soit, que l’on parle d’écailles ou bien d’ailes.

Il regarda la neige tomber et se faire de plus en plus épaisse, la piste recouverte d’un épais manteau blanc ne leur livrant le passage qu’avec difficulté, et ce même avec les pneus épais et chainés dont leur véhicule était équipé. Le voyage se prolongea encore quelques heures, et ils finirent par arriver dans une petite bourgade, comptant à peine quelques dizaines de milliers d’habitants. Holker descendit du véhicule, claquant la porte derrière lui, et expira une grande bouffée d’air, qui monta en volutes propitiatoires vers un ciel mutin et gris. Les murs gris des épais bâtiments de la place centrale étaient maculés d’une neige sale tirant imperceptiblement sur le vert, témoin des émanations cristallines rejetées par les machines locales. Holker se baissa pour en prendre une poignée, avant de la laisser s’effriter entre ses doigts, considérant brièvement les cristaux qui se répandaient en une trainée iridescente. Mieux valait ne pas rester trop longtemps ici. Il fit signe à Aerith de le suivre, et se dirigea vers un bâtiment dont il avait noté au préalable l’adresse. Il préférait ne pas utiliser de logement officiel, leur arrivée dans un coin aussi perdu risquant déjà à elle seule d’être remarquée et de faire parler la populace désœuvrée. Il considéra d’un œil torve l’endroit dans lequel ils allaient loger durant les prochains jours, l’appartement austère d’élevant sur quelques étages désolés, sa façade sale laissant apercevoir quelques fenêtres aux battants grinçants. Il poussa la vieille porte d métal, grinçant des dents quand celle-ci produisit un crissement de protestation, et se dirigea vers la loge de la gardienne.

Il frappa à la porte, et s’épousseta, faisant tomber la neige qui s’était accumulée sur les larges épaules de son manteau de civil. Le cuir noir de ce dernier lui garantissait tout de même une certaine isolation contre le froid, mais beaucoup moins contre l’humidité. La porte finit par s’ouvrir, dévoilant une jeune femme à la tête charmante bien qu’au sourire épars. Elle le regarda d’un air hésitant, détaillant ses caractéristiques exotiques avec un peu de peur au fond du regard. Holker se demanda un instant si elle allait lui poser problème, mais elle finit tout de même par parler, lui demandant ce qu’il voulait. Il se présenta brièvement, un sourire poli éclairant sa face, et lui expliqua qu’il était là pour les clés de l’appartement, avant de sortir de son portefeuille suffisamment de pièce pour payer l’acompte. Trouvant enfin un langage commun avec sa logeuse, il put la voir se redresser avec intérêt lorsqu’il fit tinter la belle somme, et tendre une main griffue avant de rafler la monnaie, et de lui envoyer la clé. Deuxième étage, quatrième porte sur la droite, l’ascenseur ne marche pas, fit-elle avant de refermer la porte. L’hybride haussa les épaules, cette manière sèche de procéder voulant au moins dire qu’elle ne poserait a priori pas de question. Il indiqua à son esclave de lui emboiter le pas, et monta les escaliers branlants, le bois délavé craquant dangereusement sous leurs pas. Il ouvrit la porte de leur foyer temporaire, et dévoila une simple piève avec un lit double et une pièce d’eau attenante. L’endroit ne disposait que d’un confort sommaire, mais si tout se passait bien ils n’en auraient pas l’usage plus de quelques jours.

Il défit rapidement ses affaires, sans se déshabiller, et regarda la jeune créature. Il était tard, et il était temps de se nourrir. Hélas, il n’était pas dans ses habitudes de chasser les proies les plus appétissantes à peine arrivé dans un nouvel endroit, ce genre d’entreprise étant bien trop risquée pour être raisonnable. Ils devraient pour ce soir se contenter d’un repas dans le pub local. Il s’approcha de l’esclave, et la regarda brièvement, avant de lui décocher son sourire le plus charmant.

"Ne bouge pas, lui fit-il sur un ton amical."

Son poing fusa avec force, percutant le dessous de son œil droit, y laissant une marque violacée. Aerith portait de temps en temps les traces de leurs jeux érotiques, mais il avait appris avec le temps à se retenir et à épargner son visage, privilégiant des zones moins visibles de son corps. Ce soir, il préférait cependant la voir arborer plus fièrement sa marque, et joindre l’utile à l’agréable.

"Si nous voulons trouver le culte rapidement, la meilleure chose à faire reste de faire en sorte que ce soit lui qui nous trouve. Ce genre de groupe privilégie ceux qui ne sont pas satisfaits de leur position mais ne font rien pour la changer. Tu incarneras donc le rôle de la femme battue, et moi celui du mari frustré d’avoir perdu son travail à la capitale. Allons faire connaissance avec la population locale !"

Il se retourna, ravi d’avoir pu passer ses nerfs sur quelque chose, et se demanda s’il devait faire de cela une habitude. Jusqu’à présent, il n’avait battu Aerith que dans des situations très précises, pour qu’elle puisse associer la violence à un message particulier. Il se demandait maintenant si généraliser cette pratique ne pourrait pas avoir certains bénéfices. Certes, toutes les méthodes de dressage ayant fait leur preuve déconseillaient fortement de succomber à ses instincts les plus primaires, mais Holker devait avouer être en ce moment particulièrement tenté, pris par une humeur aussi joyeuse que furieuse, les sentiments se mêlant en lui et faisant ressortir les côtés les plus essentiels de sa personnalité. Il referma derrière eux la porte du petit studio, et descendit de nouveau les escaliers vétustes. Le froid de la soirée tombante l’accueillit avec un courant d’air glacial sitôt qu’il passa le seuil du bâtiment, et il remonta son col avant de visser un bonnet de laine épais sur le haut de sa tête. Il se dirigea vers la taverne la plus proche, progressant péniblement dans la neige épaisse.

I liked it better

When you had no heart

Feat Holker & Aerith


Après ce léger écartement, l’ambiance fut plus calme et Aerith redevint à nouveau impassible et silencieuse comme en était la coutume s’étant ancrée au fil du temps. Ses yeux glissaient sur la neige au sol puis au niveau du ciel, qui pleurait ses caractéristiques flocons épais et lents. La froideur de la vitre trahissant la température extrêmement basse des contrées du nord sembla engourdir les muscles du dragon, qui ferma un instant, un simple instant les paupières. Un repos peu calculé, qui l’entraîna dans un sommeil aussi léger qu’étaient les tombées de l’éther, parfois même troublé et brisé par la voiture secouée par les multiples crevasses de la route. Aerith, au fur et à mesure du temps, bien plus rapidement qu’elle ne le pensait semblait devenir humaine et plus véritable ; elle se haïssait pour cela. Ce n’était pas supposé se passer de cette façon et elle allait devoir corriger ça, mais pour l’heure, elle se sentait fatiguée nonobstant que ses muscles semblaient toujours tendus dans son sommeil, comme préparés à l’éventualité qu’Holker trahisse le semblant de confiance qu’elle avait placé en lui.

Ses orbes avaient abandonné leur rideau de chair lorsqu’ils avaient pénétré une petite bourgade assez morne. Sans doute était-ce à cause du climat qui laissait derrière lui des trainées sobres et ternes, pensa-t-elle. Ou alors, c’était simplement parce que le village était réellement morne et glauque. En réalité, après s’être habitué à la vie de Keivere, les contrées bien plus désertiques d’Ellgard paraissaient toutes vides et mortes. Aerith ne pensait pas vraiment ressentir ça. Ils étaient sortis du véhicule au bout d’un certain temps et le froid frappa de plein fouet le derme d’Aerith qui se teint d’une rougeur particulière. Elle n’était pas habitué à un tel climat, il fallait l’avouer, et avait omit le fait que même en étant résistante aux températures les plus extrêmes, ce corps-ci était bien trop humain et subissait bien trop les afflictions humaines, moins qu’un homme lambda certes mais elle n’était pas invincible. Les lourds vêtements qui la couvraient semblaient alors bien utiles.

Ils avaient rapidement franchi le seuil d’une bâtisse encore plus austère que l’allure générale de la bourgade, et Aerith ne prêta qu’une maigre attention à ce qui semblait être la concierge, observant plutôt les murs épais et marqués dans les coins par l’humidité ainsi que la décoration de mauvais goût en plus d’être quasi inexistante des lieux. Si l’endroit était assurément laid, elle avait encore ancré en elle ses habitudes qui étaient de dormir dans des grottes et des lieux insalubres, sombres et humides. Elle ne s’était encore totalement habituée à la chambre qu’elle possédait dans le manoir du maître, et ignorait même si elle la préférait aux forteresses qui gardaient son corps dans une sécurité certaine et assumée. Elle était un peu paranoïaque, fallait-il sans doute l’avouer, et si le manoir était dans les faits bien gardé il semblait pour elle terriblement accessible. Elle se trompait, sans nul doute.

Leur appartement était bien modeste, sans surprise. Dans tous les cas, ils n’allaient pas rester en ces lieux bien longtemps avec un peu de chance, et elle était persuadée que certaines nuits seraient même très longues et qu’ils seraient probablement privés de repos. Balayant la pièce du regard, elle glissa ses doigts sur la vieille table en bois pour y récolter l’épaisse poussière s’étant logé derrière le seul vase contenant une eau remplie de germe et des fleurs qui s’évanouissaient déjà, perdant leur couleur et leurs senteurs. Aerith resta silencieuse en considérant les lieux, avant que son attention ne soit tournée vers Holker. Elle plissa les yeux, méfiante, quand il sourit. Elle avait encore du mal à accepter le fait que ses lèvres puissent s’étirer pour une autre raison que la moquerie, dévoilant ses canines charognardes et acérées. Elle resta alors telle qu’elle comme il le voulait, le visage fermé et épris d’une curiosité circonspecte.

Elle vit le poing arriver et heurter son visage avec force avant de reculer d’un pas en arrière à cause de l’impact, sentant son oeil vomir de chaudes larmes et la zone autour de ce dernier pulser au rythme de ses battements de coeur et grimper en température. Elle courba légèrement l’échine en effleurant de ses doigts la trace qui s’imprimait doucement sur sa peau et elle se mordit l’intérieur de la joue. S’il y avait bien une chose qu’Aerith détestait, c’était qu’on la blesse au visage. Pas parce que son ego était si surdimensionné qu’elle ne supportait l’idée de se voir avec des balafres sur le faciès, mais parce que son enveloppe charnelle était unique et précieuse. Elle en prenait soin. Elle ne voulait pas qu’on la salisse. Et s’il était facile de voiler un corps, c’était moins aisé pour un visage. Le visage était cette première vision que l’altérité avait, et celle-ci ne pouvait être brouillée par des traces disgracieuses et inharmoniques. Elle se redressa au bout de quelques secondes, la peau enflée et sans aucun doute marquée de par la chaleur qui se diffusait sur la zone heurtée. Elle poussa un profond soupir suite à ses mots.

« ...Bien sûr. »

Grincement de dents - jamais elle imaginait se retrouver à jouer un rôle comme celui-là. Le rôle d’une créature pathétique et vulnérable. Elle allait désormais devoir pleinement assumer ce rapport de force et faire en sorte qu’il soit évident. Elle avait envie de rentrer, et ils n’avaient même pas commencé. Ils descendirent les escaliers - elle craignait d’ailleurs qu’ils ne supportent leurs poids respectifs tant les bruits des marches boisées étaient inquiétants et affrontaient de nouveau la froideur des contrées. Aerith s'emmitoufla dans son manteau, tirant sur ses gants et nouant plus solidement son écharpe qu’elle glissa sur son visage à la hauteur de son nez. Sa chevelure accueillait timidement les flocons et semblait presque se figer par la température.

Malgré l’heure (qui devait avoisiner les vingt et une ou vingt deux heures), la bourgade semblait éclairée. La vie existait bel et bien dans cet endroit rustre, et ils s’étaient dirigés en direction de la grande taverne profondément encastrée dans la neige, qui semblait se détacher du reste du décor. La neige arrivait presque aux genoux d’Aerith qui était bien trop basse sous cette forme, et elle sentait malgré ses collants épais l’eau se glisser entre le tissu, figeant ses mollets et la faisant pour de bon grelotter.

Les épaisses portes de la taverne furent poussées, laissant place à un endroit bien plus chaleureux et rassurant. Le feu brûlait, il faisait chaud, et Aerith défit légèrement ses vêtements en observant les lieux, laissant ses gants dévoiler une peau diaphane fine. Etrangement, l’endroit était rempli, toutes les tables quasiment prises. Il ne restait que de la place au niveau du comptoir, au niveau duquel ils s’étaient dirigés et installés. La taverne puait l’alcool, la sueur et la nourriture. Sur le comptoir, ils furent accueillis par le gérant de la taverne, un homme immense ; d’un peu plus de deux mètres, blanc et musclé. Il avait une mâchoire carré et même s’il paraissait un peu débile, il avait l’air plutôt sympathique. En voyant les deux nouveaux venus, et après les avoir observé tour à tour un instant (en semblant éviter le visage marqué d’Aerith), ils posa ses grandes mains sur la table.

« C’est donc vous les nouveaux dans l’quartier, hé oui, je suis au courant de tout ! Les yeux et les oreilles de la ville, c'est moi. Il éclata dans un rire sec, et leur indiqua les panneaux sur lesquels étaient grossièrement écrits les menus. Vous avez du faire un long voyage, qu’est-ce que je vous sers ? »

Laissant le maître choisir, Aerith déposa timidement ses gants sur le comptoir et observa d’un oeil curieux l’homme qui se trouva à côté de lui, avant de fixer la table - plongée dans une torpeur engourdie. Une dizaine de minutes plus tard il ramena deux assiettes fumantes et bien garnies d’une nourriture volontairement bourrative pour affronter le froid mais semblant d’une qualité bien pauvre en compensation. De la purée, un steak, rien de plus - c’était d’une tristesse sans nom et Aerith regarda avec dépit son assiette. Après avoir essuyé deux grands verre, il les remplit d’un alcool ambré et assez louche et les déposa avec force sur le comptoir.

« Alors, qu’est-ce qui vous amène ici ? On a très peu de gens qui emménagent dans notre p’tite ville. C’est qu’il y a plus agréable, faut dire. Et puis y a des rumeurs étranges qui courent. Enfin, tant que ça fait pas fuir les gens vous m’direz… »

crac




Damnatio memoriae .

L'humeur de l’hybride était positivement excellente, et tout lui semblait soudain merveilleux. Du charmant bruit de la taverne dans laquelle il venait de prendre ses quartiers, cette espèce d’assemblage confus de conversations et de bruits de gueules qui mastiquaient, de crachats et de reniflements maladifs, il lui semblait qu’il pouvait ici sentir battre le cœur de la ville, de cette organisme gras et tentaculaire qui rassemblait les corps hardis de ces hommes et de ces femmes du nord. C’était un mélange de silhouettes bourrues et trapues, de bras épais et poitrines larges, de corps marqué par des conditions de vie difficiles et un travail éreintant. Il pouvait voir dans la courbure soumise et fatiguée de leurs dos les marques laissées par une vie de labeur, et se demanda un instant s’ils appréciaient à sa juste valeur le tribut que prélevait chez eux leurs maîtres de la capitale. Il ôta son bonnet du haut de son crâne, avant de se lisser les plumes d’un geste machinal de la main, ignorant les regards curieux ou hostiles qui lui furent jetés. Il n’avait ce soir ni le temps ni l’envie de se préoccuper des considérations désœuvrées d’une bande de va-nu-pieds dont le seul intérêt était paradoxalement leur pittoresque médiocrité. Il adressa un grand sourire à l’assembla, faisant probablement chuter de quelques degrés supplémentaires la température de la pièce, ses yeux incandescents se plissant pour ne laisser émaner que des rais d’un jaune sale et prophétique, rappelant la terre pleine de souffre dans laquelle il était prêt à enterrer quiconque viendrait perturber son œuvre. Il secoua brièvement son couvre-chef, faisant tomber sur le seuil de l’établissement quelques flocons solitaires, et se dirigea vers une table libre posée contre un mur de la pièce, proche d’une fenêtre pour pouvoir admirer les façades (autant humaines qu’architecturales) rabougries qui le fascinaient tant. Il fit signe à la jeune femme de s’assoir, et commanda au géant qui servait de gérant de la taverne deux repas simples capable de tenir au corps, rentrant dans son rôle de mari étroit d’esprit.

Il n’avait rien d’un point de vue moral contre le fait de battre sa femme, considérant qu’il était après tout parfaitement logique de vouloir passer ses nerfs sur la source de ses soucis quotidiens. Il ne voyait pas de base le mariage comme une union particulièrement respectable, le considérant au mieux come un contrat matériel venant officialiser une position déjà préétablie. Ses mains caressèrent avec plaisir le bois rugueux de la vieille table, ses sens se délectant de son contact véritable. Tout ici semblait en fait plus vrai que dans Keivere, comme si le froid avait gelé une partie de l’âme humaine pour n’en laisser subsister que l’essence première que les plus rudes émanations. Il entendit le pas lourd du nouveau venu, et sentit son odeur âcre de transpiration et le parfum de la saucisse qui imprégnait encore son col et sa barbe mal rasée (et sans doute son haleine chargée de bière chaude). Il ne l’avait pas bien étudié quand il s’était chargé de commander de la nourriture, et maintenant qu’il pouvait le détailler entièrement, il s’apercevait qu’il était grand, sans doute plus que lui, et imposant. Il ressemblait à un de ces gentils géants sorti des comptes pour enfants, avec sa face aplatie et son front légèrement fuyant, comme si le cervelet qui logeait derrière les deux petites billes opaques de ses yeux rapprochés n’était pas totalement capable de les éclairer. Holker écouta sa voix lourde et pesante, et confirma que son haleine charriait les mêmes odeurs que le reste de son être. Il hocha de la tête, enfournant d’un geste brusque et grossier une large pelletée de purée dans sa gueule béante, avant de répondre entre deux bouchées, son ton abandonnant toute la finesse habituelle qui l’imprégnait :

Pour chercher du travail, quoi d’autre ? J’suis grand, et fort, et j’travaille dur. Et ici, j’pourrai surveiller ma pute de femme, qu’elle sorte pas de chez moi sans me le dire. Que j’sais pas où elle va. Salope, acheva-t-il avec conviction, appuyant son propos d’un coup de couteau rageur dans sa viande.

Il mastiqua bruyamment, manquant de peu d’éclater de rire. Il avait toujours aimé jouer la comédie, estimant que tromper quelqu’un revenait à assoir sur lui une certaine forme, pour ne pas dire une forme certaine de supériorité mentale. Certes, il doutait que cette créature illettrée et grossière qui leur faisait face représente réellement un défi pour un des membres les plus illustres de Pestilence, mais il était tout de même fort distrayant de pouvoir dépoussiérer certaines parties de son arsenal. Il regarda d’un œil méfiant le gérant, et continua son lui laisser le temps de réagir à sa précédente intervention, cette dernière ne servant de toute façon qu’à camper le décor :

Quelles rumeurs, du coup ?

Le brave aubergiste vit son sourire s’immobiliser sur son visage ingrat, et sembla un court instant regretter de s’être vanté. Holker ne doutait pas qu’il devait passer dans cet endroit tristement éloigné de toute forme civilisée de raffinement pour un puit inépuisable de savoir et de ragots juteux, mais il semblait ici qu’il était tombé sur une pièce trop dure à avaler, même pour cet être expérimenté. Il l’encouragea en plissant les yeux, indiquant sa méfiance soudaine et son déplaisir, et l’autre réagit rapidement, levant les mains comme pour apaiser sa colère montante. Holker fut un moment étonné, avant de se rappeler qu’Aerith était encore assise à côté de lui, la marque violacée qu’elle avait sous l’œil murissant pour prendre des couleurs délicieusement exotiques. L’aubergiste, malgré sa carrure, ne semblait pas particulièrement habitué à voir de la violence. Curieux, au vu de son occupation professionnelle.

Bah, il parait qu’il y a des monstres qui avalent les gens qui marchent seul le soir. Ca, ou un tueur fou. Y’a des types qui se sont volatilisés sans explication. Moi j’crois qu’c’est des racontars, et qu’ils sont juste partis. M’enfin. Y’en a qui partent, y’en qui viennent, hein ?

Holker était tout à fait fasciné. Il ne savait pas pourquoi, mais plus le temps passait, plus il trouvait l’énergumène qui lui faisait face absolument sympathique et digne de son amitié. Il ne savait pas si c’était simplement l’attrait de la nouveauté et le fait de sortir de son environnement naturel, mais il y avait chez l’aubergiste quelque de totalement fascinant, quelque chose qui résonnait profondément en lui, comme s’il venait de retrouver un ami de longue date. Il hocha la tête, et se concentra sur la fin de son repas, le serveur retournant servir les autres clients, visiblement peu satisfaits de le voir tailler une conversation plutôt que de s’assurer que leurs choppes continuent à être bien remplies. Le chevalier regarda son esclave, et sa voix tomba comme un couperet, discrète et sifflante :

Il y a quelque chose de pas net avec l’aubergiste. Demain j’irai travailler à la scierie, et tu en profiteras pour aller lui parler à midi, quand il sert les repas. Trouve-toi une excuse pour en apprendre plus. De mon côté, je regarderai comment ça se passe chez les ouvriers. Finis ta nourriture, et on rentre.

Hallgrimr la regarda achever son assiette, et lui décocha pour le principe un regard noir, restant dans le rôle du mari vexé et brutal. Ils avaient à faire, et demain ils se mettaient réellement au travail.




I liked it better

When you had no heart

Feat Holker & Aerith


Aerith ne pouvait démentir le fait qu'Holker soit un bon acteur. Un excellent, même, et il lui fallut plusieurs secondes pour réprimer cette envie de fondre dans un rire bruyant et sincère. Son visage, lui, n'exprimait rien d'autre qu'une mine effarée par les simples mots que son mari crachait comme des gerbes d'acide sur son visage. Devant ce dernier, l'assiette pleine et fumante d'exhalaisons désagréables. Quand elle découpait la viande, cette dernière se déchirait de façon bien peu agréable et elle semblait presque trop cuite en plus d'être d'une qualité pauvre, et Aerith avait glissé un instant ses yeux sur le gérant, pensant que ce dernier devait avoir bien meilleur goût que ce plastique qu'il leur avait servi. Une pensée impie qui chassa bien rapidement son esprit lorsqu'Holker l'accablait d'adjectifs bien peu agréables qui la firent discrètement grimacer, et ses doigts rougies par le changement température furent secoués de spasmes de frayeur, si bien que ses appendices peinaient à tenir en place les couverts déjà faiblement retenus.

Si elle se faisait discrète, elle n'en était pas moins  observatrice et attentive à l'échange grossier des deux hommes. Elle remarquait avec évidence le malaise qui semblait s'installer lorsque la conversation dévia sur des supposées rumeurs qui couraient, et le géant semblait directement un peu plus réservé sur ce sujet-là à présent qu'il fut creusé, alors qu'il était le premier à avoir pointé du doigt la précieuse parcelle de tête fertile qui se differenciait du reste du terrain désacré. Elle ignorait pourquoi, mais ce n'était pas net. Elle resta silencieuse, même une fois l’échange entre les deux homme terminé, préférant abuser de son côté taciturne pour renforcer l’image pathétique qu’elle renvoyait ; si cela pouvait être humiliant elle savait que c’était un mal nécessaire et surtout temporaire qui déboucherait sur des choses bien plus amusante, c’était la raison pour laquelle elle se devait de prendre sur elle le plus possible. En espérant que lui ne la pousse pas à bout.

Elle lui jeta un regard vif suite aux paroles qu’il lui souffla, hochant brièvement la tête avant d’engloutir en un temps record la mélasse présente dans son assiette avec dépit et sans aucun mal - gobant la viande sans même la mâcher pour limiter la torture gustative qu’elle faisait subir à son palais et ses papilles. Terminant rapidement leur repas, ils avaient fini par quitter la chaleureuse auberge pour de nouveau affronter le froid polaire qui glaçait l’air dehors.

La nuit fut longue et froide - il n’y avait aucun chauffage dans ce taudis, mais les premiers rayons soleil finirent par percer le ciel nébuleux au bout de longues heures d’attente du dragon. Elle savait déjà ce qu’elle avait à faire aujourd’hui, et elle se doutait déjà que sa propre tâche soit plus intéressante que celle du corbeau - c’était sans doute la seule chose qui la motivait réellement, à vrai dire.

Holker était déjà parti lorsque midi sonna, quittant silencieusement l’appartement. Sous ses pieds les marches grinçant d’une façon toute aussi sinistre, semblant presque se dérober sous elle. Le froid glacial balaya son visage. La marque imposante sur son oeil avait viré au violet et au jaune, des teintes bien plus ordurières et grasses. Sur le coin de sa lèvre avait naquit une nouvelle balafre vive et rouge, sans doute pour emphaser sur leurs rôles respectifs. Elle avait choisi des vêtements moins féminins aujourd’hui - son apparence même était sans doute un peu négligée, d’ailleurs. Sa chevelure naturellement ordonnée était aujourd’hui à moitié emmêlée et troublée par des épis, et sa face d’habitude si claire semblait fatiguée et morne, creusée par les cernes (elle avait intentionnellement gardé les yeux ouverts toute la nuit pour que son corps affiche des signes humains de fatigue).

Elle avait rapidement trouvé le chemin de la taverne, ses pieds creusant de profondes traces de pas dans la neige. Les rues n’étaient pas si désertes que cela, et il lui arrivait de croiser certains villageois ; et si la vie était présente, elle ne semblait assurément pas si joyeuse que cela, ici. Lorsqu’elle poussa les épaisses portes de l’édifice boisé, l’ambiance n’était pas si chaleureuse que la veille - beaucoup moins de client. Ce n’était pas plus mal. Elle s’attablait en silence non loin du comptoir - là où les tables adjacentes étaient vides afin de bien se mettre en évidence. Il fallut un instant avant que le géant de la veille ne vienne près d’elle ; semblant plutôt surpris de la voir ici seule, compte tenu des palabres sales que le corbeau avait craché l’autre soir. De plus, la femme semblait bien plus tendue et nerveuse, les doigts pianotant sur le bois usé, elle rongeait parfois ses ongles, ne pouvait s’empêcher de regarder autour d’elle et montrait une face méfiante à chaque nouveau venu. Comme si elle craignait quelque chose ; quelqu’un. Elle savait qu’une telle attitude tiquait quelque chose chez cette créature qui semblait curieuse et avide d’histoires qui ne le regardaient pas. Ainsi, il se pencha sur la table, à une distance respectable de son visage. Aerith s’écarta légèrement, et il recula en s’en apercevant.

« Vous êtes la jeune femme d’hier soir j’vous reconnais, bienvenue ! Il lui fit un grand sourire qu’elle lui rendit discrètement. Vous n’êtes pas venue avec votre mari, aujourd’hui ? »

Aerith profita de cette ouverture forcément intentionnelle et baissa les yeux, liant ses mains entre elles pour se les frotter nerveusement.  

« Il ne sait pas que je suis là. »

C’était la première fois qu’elle lui parlait. Une voix emplie d’une anxiété débordante, faible, et qui pourtant résonnait atrocement fort. Pas dans l’immense pièce, mais dans le creux des oreilles du serveur. Serveur qui, semblait confus mais étrangement peu surpris.

« Vous ne devriez pas rester alors, surtout sans le prévenir. Peut-être qu’il ne serait pas...content, s’il l'apprenait, pas vrai ? fit-il, essayant en vain d’observer son visage sans dévisager les boursouflures qui le recouvraient. Aerith pouvait sentir sa gêne d’ici - il semblait ne pas vouloir se mêler des histoires conjugales des autres mais ne semblait totalement fermé, comme s’il désirait qu’elle lui en parle. Une véritable comère. »

Aerith laissa ses mains prendre place entre ses jambes, les épaules toujours aussi tendues. Si il y avait beaucoup de choses qu’elle comprenait difficilement, elle avait réussi à analyser et appréhender un bon nombre de réflexes et mécanismes humains. En fait, elle s’était même particulièrement intéressée à la psychologie et à la sociologie pour paraître le plus naturel possible lorsqu’elle arbore cette apparence physique. Elle n’y connaissait rien, à la base. Et ses gestes trahissait bien trop qu’elle n’appartenait pas à ce vêtement de chair. Mais les longs siècles, millénaires même d’apprentissage et d’observation des mortels portaient forcément leurs fruits. Elle était même parfois plus humaine que ce que elle ne le pensait, et avait plus de difficultés à être le monstre que l’homme.

« Je ne serais pas longue, fit-elle avec hésitation, à vrai dire je suis venue pour vous poser quelques questions. L’homme, circonspect de prime abord lui indiqua de poursuivre en un hochement de tête frénétique. Hier, vous avez parlé de rumeurs qui couraient dans la ville ? … Pouvez-vous m’en dire plus ? »

Elle vit le visage de l’homme se refermer une seconde fois, et elle craignit qu’il soit totalement fermé à la conversation. Cela serait dommage d’échouer de cette façon. Elle poursuivit rapidement sans lui laisser le temps de répondre, la voix humide de larmes avenantes qui paralysaient sa gorge.

« Je n’ai plus de nouvelles de mon neveu, qui est passé par ce village pour rejoindre la ville principale plus au Nord. Je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé, peut-être a-t-il péri dans un blizzard, peut-être ne peut-il pas me contacter… Je voulais simplement m’assurer qu’il aille bien… Pensez-vous que cela a un lien avec ces prétendues disparitions..? »

Le gérant resta silencieux un moment, la face toujours aussi décontenancée. Puis, sa voix masculine et rauque s’éleva un moment.

« J’vous ai dit, j’y crois pas trop à ces histoires. J’pense pas que vot’neveu ait disparu ici, comme ça. Faut pas vous en faire, il vous donnera des nouvelles quand il pourra. Les tempêtes de neige sont assez rudes, par ici. »

Elle savait que quelque chose clochait. Il n’avait pas l’air à l’aise avec le sujet, et était moins affirmé. Elle se demandait s’il avait quelque chose à cacher mais ne voulait pas briser sa couverture. De fines larmes avaient embué les yeux de la jeune femme, qu’elle s’empressa d’essuyer en faisant attention à ne pas effectuer une pression trop forte sur la marque au niveau de son oeil. Elle ne voulait pas repartir bredouille.

« Je...Si ce n’est pas indiscret, connaissez-vous des habitants ayant perdu leurs proches dans des circonstances assez mystérieuses…? Ou quelqu’un à qui je pourrais parler… Pour voir si… Enfin… »

Même si elle peinait à terminer sa phrase au vu des larmes caoutchouteuses qui perlait sur son visage blafard, l’homme sembla comprendre sa requête qui lui était sans doute un peu plus accessible. Son visage s’éclaircit. Il semblait succomber face à la figure piteuse de la femme, et pensait que l’éclat de ses yeux pouvait devenir plus doux si il l’aidait. Rien qu’un peu.

« Hm. Bon, il fit un léger mouvement hésitant vers l’extérieur avant de se retourner vers la femme, jetant un coup d’oeil aux clients qui ralaient dans le décor. Vous avez du papier ? »

Aerith faillit se trahir et révéler des mouvements brutaux et lourds, mais elle glissa une main hésitante dans son sac à main pour y ôter un petit calepin et un crayon de papier assez usé. L’homme fut surpris du fait qu’elle se promène avec de tels outils, et le dragon répondit timidement qu’elle était écrivaine, mais qu’hélas ses oeuvres ne marchaient pas très bien. Cela expliquait sans doute beaucoup de choses sur sa situation maritale.

Il s’empara de sa main écailleuse et salie par le travail manuel du petit morceau de bois et dessina vulgairement quelques dessins tout en parlant.

« Bon. J’connais une dame, assez âgée, son fils a disparu il y a de cela quelques semaines. Elle a fait un vacarme dans le village... Son nom est Kriss Anks, et elle habite un peu plus loin d’ici… Il vous suffit, en sortant, d’prendre tout droit, il griffonna, puis à gauche...Et prendre la première à droite. Voilà, comme ça. C’est une maisonnette assez vieille, pied-plain. Je sais pas si elle vous répondra, elle est pas sortie de chez elle depuis un moment et j’pense personnellement qu’elle est un peu sénile. Mais que voulez-vous… Si ça peut vous faire plaisir. Filez à présent, avant que votre mari ne se rende compte de votre disparition… »

La face d’Aerith fondit en un sourire reconnaissant et franc, alors qu’elle se leva avec un peu plus d’énergie et d’espoir de la table. Elle était heureuse.

« Merc…
- Mais surtout ne dites à personne que ce que je viens de vous dire. »

Ses yeux se plissaient légèrement, et elle lui assura que tout ceci restera uniquement entre eux. Elle quitta rapidement la taverne, et retourna à l’appartement, attendant patiemment qu’Holker rentre. Elle avait déposé avec précaution la feuille sur laquelle était inscrit un plan grossier mais qui serait sans doute d’une aide assez précieuse sur la table de la pièce principale, et glissait de temps à autre un regard par la fenêtre. Lorsqu’un bruit de clé perturba le calme de l’endroit (elle avait déjà deviné qu’il arrivait de par les marches qui grinçaient trop anormalement pour que cela vienne d’une silhouette ordinaire. Quand la silhouette du maître pénétra dans la pièce, Aerith l’accueillit avec un sourire un peu forcé, l’aidant à se décharger de ses poids et des lourdes couches de vêtements salies par la neige qui l’accablaient.

« Bonsoir, Monsieur. Je vous attendais. »

Elle préféra ne pas directement aborder le sujet du tavernier directement, offrant un sourire plus naturel mais plus taquin.

« Comment s’est déroulée cette journée de travail ? »

Si elle se fichait un peu de savoir si elle s’était bien passée, elle avait surtout envie de l’entendre geindre sur la difficulté d’un travail si peu noble et qui sans aucun doute ne rapportait strictement rien en échange des efforts fournis. Même si cela n’était que pour quelques jours. Surtout, elle voulait savoir si lui aussi avait appris des choses intéressantes.

paf




Damnatio memoriae .

Holker s’aspergea le visage de l’eau trouble de la ville, l’odeur du calcaire envahissant ses narines sensibles, avant de relever la tête et de regarder l’individu exceptionnel qui le dévisageait de ses deux lanternes incandescentes dans le miroir. Il n’y avait dans cette appréciation simple aucune vanité déplacée, aucune fierté mal assurée, mais une simple constatation. C’était ainsi, et il n’employait pas le mot exceptionnel pour se gratifier, ne le considérant pas comme étant spécialement mélioratif. Il était un animal parmi les hommes, un monstre parmi les animaux, et parmi les monstres eux-mêmes… Il préférait, par pudeur, ne pas mettre de mot sur le terme, car le langage commun n’avait rien pour définir réellement ce qu’il était. Il était un être de volonté, dépouillé de tout ce qui faisait normalement un être pensant. Aucune conscience, aucun attachement, aucun principe autre que sa survie et l’assouvissement de ses désirs. Si cela s’était arrêté là, il aurait pu ressembler à ces innombrables créatures que l’on trouvait sans peine dans les bas-fonds de Keivere, ou aux soudards orphelins de l’armée impériale. Mais il poussait le vice jusqu’à sa plus pure expression, jusqu’à ce qu’il devienne une forme transcendantale et artistique de vie, une expression pure d’un principe qui refusait de se voir diluer par la moindre médiocrité. Il sécha son visage, le tissu rêche de la serviette passant dans les plumes sensibles de son crâne, et parcourut d’un doigt joueur une des cicatrices qui couraient sur son menton imberbe. A tout cela, il pouvait aussi ajouter ce qu’il appelait sa vision. Un mélange subtil d’instinct animal, de génie pervers et, encore une fois, de détermination inflexible. C’était cela qu’il ne retrouvait jamais chez ses pairs, et qu’il cherchait désespérément lorsqu’il fouillait de ses griffes les entrailles métaphoriques des hommes. Il passa une simple chemise en lin, le matériau grossier grattant sa peau sensible et plus habituée à des étoffes plus luxueuses, mais ne se plaint pas. La sensation lui rappela brièvement des temps plus simples, qu’il ne regrettait mais regardait toujours avec une certaine affection.

Il sortit de la petite salle de bain, faisant basculer le métal corrodé de la vénérable poignée de porte, et regarda Aerith. Il se demandait parfois ce qu’il avait voulu trouver dans son esclave. Un compagnon, peut-être, quelqu’un de plus loquace que ses bêtes, mais d’aussi sauvage. Et il savait que les créatures mythologiques de leur monde pouvaient l’être de manière tout à fait convaincante. Un outil, une arme qu’il pourrait forger, un miroir de sa propre monstruosité. Un moyen de se réincarner, aussi, de prolonger son existence. Et maintenant qu’il avait doucement regardé par le trou de serrure de la porte de l’immortalité, ce genre de demi-mesure timide ne lui semblaient plus appropriées. Il en voulait plus, et ses doigts longs et avides étaient fatigués de se refermer uniquement sur un manque de temps flagrant lorsqu’il tentait de se saisir de son existence. Il regarda, ses yeux insomniaques et leur pourtour coloré lui donnant envie de la frapper, de la heurter, de la détruire toute entière, mais il se retint. Il avait besoin qu’elle soit fonctionnelle, demain. Il se coucha auprès d’elle, lui tournant le dos, et pensa. Il ne dormait que rarement bien, quand il y avait quelqu’un de vivant avec lui. Cet état le laissait sans défense, et c’était une des choses qu’il s’interdisait d’être. Il ne tolérait donc logiquement la présence de quelqu’un à ses côtés. Pourtant, il était étrangement assuré, sinon de la loyauté de la créature, au moins de sa bienveillance. Le mot sonnait et résonnait étrangement dans son esprit, ne faisant pas partie du vocabulaire habituel de l’hybride. Et pourtant, sous le regard vigilant de ses corbeaux et de son esclave, il parvint ce soir à glisser dans un sommeil épais et sans rêve, noir comme une poix bienveillante et prête à s’embraser au moindre éclat.

Il se leva le lendemain matin revigoré, regardant la créature et hochant silencieusement la tête. Il accomplit le même rituel qu’hier, se lavant rapidement pour ôter les senteurs de la nuit. L’odeur du lit et du froid lui collait encore à la peau comme un parfum capiteux, et il ne voulait pas perturber ses collègues temporaires. S’il doutait qu’aucun de ces pauvres n’ait le nez suffisant pour comprendre réellement ce que tout cela impliquait, il ne voulait néanmoins pas les perturber. Les animaux avaient cette façon curieuse de réagir et de modifier leurs attitudes de manière inconsciente lorsqu’il sentait des odeurs étranges. Et celle du dragon mythologique en était incontestablement une. Il se recouvrit d’un manteau effiloché au col mais épais, et enfonça une nouvelle fois sur sa tête un épais bonnet de laine, ce dernier ayant le double avantage de protéger ses plumes sensibles du froid et du gel et de les camoufler. Sans la protection apportée par son statut et la capacité de dissuader de manière définitive ces gens de le prendre pour un hybride standard, il préférait ne pas leur rappeler de manière trop évidente ses ascendances exotiques. S’il voulait les faire parler, mieux valait avoir l’air de l’hybride simple mais sympathique que du monstre au plumage d’obsidienne et aux griffes acérées. Son visage se transforma à cette pensée, ses traits toujours tendus par une imperceptible vigilance se relâchant, son regard vif s’abrutissant quelque peu, ses épaules se débarrassant de la tension musculaire qui les faisaient paraître plus larges qu’elles n’étaient. Ce fut un chevalier qui quitta le modeste appartement, mais un travailleur éreinté par une vie de labeur qui posa le pied sur la dernière marche de l’immeuble.

Il avança jusqu’à la place du village, là où se rassemblaient les hommes le matin pour trouver du travail. Même dans une ville comme celle-ci, l’automatisation de plus en plus rapide des exploitations forestières diminuaient le nombre de places disponibles, et tous n’étaient pas toujours pris. Il aurait encore une fois pu craindre que sa race ne joue ici contre lui, mais Holker savait lire les hommes et les foules. Il traversa le regroupement grouillant de corps, se frayant un chemin parmi ses congénères sans jamais les toucher, et se retrouva rapidement au-devant de la scène, sans que personne ne lui prête réellement attention malgré sa haute taille. De dos, il devait simplement ressembler à un grand humain, et il était paradoxalement moins reconnaissable de cette façon que d’une autre. Il attendit encore une petite demi-heure, soufflant dans ses mains gantées des volutes blanchâtres de condensation pour passer le temps, écoutant distraitement les conversations des travailleurs, sans rien apprendre de concret. Ils discutaient de tout et de rien, des dernières affaires de l’Empire (qui parvenaient visiblement jusqu’à eux avec un délai non négligeable) jusqu’aux problèmes que rencontrait en ce moment leur petite communauté. Il n’apprit rien de fondamentalement intéressant, mais pu se satisfaire de leur pittoresque naïveté, qui s’exprimait même dans les propos parfois rudes qui étaient échangés. Finalement, il put entendre le vacarme caractéristique d’un convoi de camionnettes, et regarda les pickups s’agglutiner progressivement devant eux, des porions et des contremaîtres juchés sur les bennes comme sur des piédestaux, surplombant l’assemblée qui se pressa imperceptiblement en avant. Il y eut un moment de pause et une tension prégnante, presque solide, et ce fut la cohue. Les hommes se ruèrent sur les camions comme des sauterelles sur un champ de blé, escaladant les rembardes mécaniques et faisant ployer les nefs de métal sous leur poids incohérent.

Le chevalier n’eut aucun mal à tirer son épingle du jeu, son dos inflexible servant à bloquer les gens voulant le dépasser, et à se hisser dans un des véhicules se dirigeant vers la scierie voisine. Quelques minutes plus tard, le convoi repartait, laissant derrière lui les retardataires et les gens trop faibles ou lents pour s’assurer une place. Holker regarda en face de lui, reniflant discrètement et adoptant les mimiques de ses congénères, ses talents d’acteurs se faisant fluides et s’améliorant de minute en minute, ramassant tout ce qui composait l’âme de ses pairs, du plus petit geste à l’attitude la plus globale. Avant que son pied ne touche une nouvelle fois le sol, il s’était de nouveau transformé, et avait plus l’air d’un local que le plus ancien de ses nouveaux collègues.

Ils arrivèrent à la scierie, le monstre allongé dans la neige crachant dans le ciel céruléen ses exhalaisons grisonnantes, alimentée par l’équipe de nuit. Quelque soit l’endroit, une chose restait constante dans l’Empire : ses usines ne dormaient jamais. Holker bondit lestement, ses bottes heurtant la neige avec grâce. Il ne pouvait à cause de la forme particulière de ses pieds corriger réellement sa démarche, et espérait que l’élégance travaillée de cette dernière ne le desservirait pas trop. On lui montra rapidement ce qu’il devrait faire, et il se mit au travail, actionnant les machines et répétant le même geste, la cadence abrutissante le plongeant rapidement dans un état contemplatif, le laissant se replier en lui-même pour considérer la meilleure marche à suivre, entouré du bruit musical des machines qui coupaient le bois et des corps suants qui s’activaient dans la chaleur moite de l’espace fermé et sombre. Quand vint enfin le moment de se restaurer, et que la cloche signalant un arrête d’une demi-heure dans leur journée de travail retentit, il se pressa auprès de ses camarades. Il n’avait pas eu le temps dans la cohue du matin de se familiariser avec des gens, et n’avait pas voulu s’insérer dans un potentiel groupe sans savoir à qui il avait à faire. Il repéra rapidement les gens importants, qu’ils soient les leaders des différentes factions ouvrières ou les gros bras de l’endroit. Il fut d’ailleurs rapidement abordé par l’un d’entre eux, une montagne de muscles, bien plus épaisse que lui que pas aussi haute. L’autre porta au niveau de son visage son nez écrasé et ses lèvres épaisses, son regard brillant avec la même malice champêtre que ses congénères. Sa voix sortit en un bouillon amorphe et mal articulé de sa bouche, aspergeant littéralement l’hybride, qui dut faire preuve de toute la discipline dont il savait faire preuve pour ne pas immédiatement égorger l’impudent. S’il pouvait après tout apprécier la distraction que représentait la fraicheur de ses comportements, il restait dubitatif quand au bien-fondé de cette invasion de son espace vital.

"Alors, le nouveau, on dit pas bonjour aux copains, questionna-il sur un ton se voulant à la fois badin et menaçant. C’pas très gentil, hein les gars, continua-t-il, provoquant quelques borborygmes affirmatifs. Parait que tu bats ta femme, en plus. Les nouvelles courent vite, tu sais. C’pas sympa sympa."

Holker leva un sourcil étonné, se demandant s’il était tombé sur un défenseur de la veuve et de l’orphelin et non sur un racketteur plus classique. Il déchanta cependant rapidement, l’autre continuant son monologue, l’éclat mauvais de son regard restant la seule constante sur son visage parcouru de tics :

"Mais c’pas mes affaires, tant que tu paies. Normalement j’ai pas d’excuse pour demander de payer, mais là si, tu vois, et…"

Holker fracassa son nez de son front, son crâne le percutant dans un craquement vomitif, une expression de pure colère camouflant la jouissance qu’il éprouvait en son for intérieur. Les sbires de la brute furent prompt à réagir, alors que l’autre titubait en arrière, son nez cassé saignant abondamment. Le chevalier décocha un coup de poing vengeur au premier, l’assommant et l’envoyant à terre avant que les autres n’interviennent sous les regards indifférents de l’assemblée. Même le garde de la scierie sembla ne pas daigner réagir, et il se retrouva seul contre cinq personnes. Il vit leurs coups arriver, et se laissa avoir, positionnant sa joue pour qu’elle pivote avec le coup porté, l’amortissant. Il se débattit un peu, mais fut rapidement maîtrisé par ses assaillants, alors que leur leader au nez cassé se relevait enfin pour venir le frapper, jetant d’abord un coup d’œil aux gardes complices. Il y eut un coup, puis deux dans le ventre du chevalier Hallgrimr, qui grogna et jeta un regard de défi à l’intrus. Il s’agissait maintenant d’avoir l’air digne d’être respecté sans montrer qu’il était un soldat impérial. La punition dura deux bonnes minutes, pendant lesquelles il endura avant de se briser, sa tête se baissant et ses grognements de défi se faisant des gémissements plaintifs. Ils finirent par le laisser partir, lui crachant au visage avant de le prévenir de ne plus tenter quoi que ce soit de stupide et de les payer avant la fin de la semaine. Holker se releva, tâtant brièvement son corps maintenant que le passage à tabac venait de prendre fin, s’assurant que rien n’était brisé. Il se releva, et regarda autour de lui, les gens évitant son regard. Tous, sauf un. Holker lui adressa un sourire ensanglanté, et alla s’assoir près de lui, le réfectoire reprenant le cours normal de ses activités.

"Pourquoi tu m’évites pas comme les autres ? Lâcha le chevalier sur le ton de la plaisanterie. Wulfard Reikson, au fait, fit-il en tendant sa main par-dessus la table, les doigts caleux et épais de l’autre serrant se autour d’elle.

- Esbert Firson, répondit-il simplement. Pour rien. Ca fait plaisir de voir quelqu’un qui se défend.

- Ouais, c’est qu’une merde, tout seul j’suis sûr que je l’éclate, ce con.

- Hmhm, répondit simplement l’autre avant de se concentrer de nouveau sur sa nourriture."

Holker le détailla brièvement, avant de l’imiter. Finalement, l’autre lui répondit, sa voix prenant soudain des accents étrangement familiers :

"Mais du coup, pourquoi t’es là, Wulf ? Un gars comme toi, tu pourrais trouver du boulot ailleurs qu’ici, tu sais. Comme… Enfin comme Nez-Plat, le mec de tout à l’heure.

- J’suis un gars honnête. C’est des conneries, ce qu’ils racontent sur ma femme. C’est une salope, mais j’la tape pas… C’était… C’était des accidents. Ouais. Des accidents.

- Je vois. Il est temps de retourner travailler. Je suis sûr qu’on se reparlera, Wulf.

- Ouais."

Le reste de la journée passa comme un brouillard indigeste de vacarme et de mouvement, et il finit par rentrer, ayant eu le temps de comprendre ce qu’il avait reconnu lors de son bref échange avec Esbert. Il chassait. Sa voix n’était pas naturelle. Il savait maintenant ce qu’il lui restait à faire, si son esclave n’avait pas trouvé de piste concluante. Trouver Esbert, et le faire parler, d’une manière ou d’une autre. Il remonta dans le camion, le vent et la neige mordant son visage, et conversa distraitement avec les hommes. Son coup d’éclat de midi lui avait au moins valu leur respect, et leur méfiance initiale envers ses traits d’hybride, si elle n’avait pas totalement disparu, s’était au moins quelque peu atténuée. C’était bien. Ils avançaient. Il arriva rapidement sur la petite place de ce matin, et descendit du véhicule, ramassant rapidement la maigre solde du jour. C’était donc pour cela que ces gens brûlaient leur vie. Pour quelques maigres pièves usées, d’un alliage sombre et inidentifiable. Il n’avait plus tenu ce genre de monnaie entre ses mains depuis longtemps, et il trouva leur poids quelque peu étrange, comme si elles allaient s’envoler d’entre ses doigts. Il les accrocha à la bourse qui pendait à sa ceinture, et se dirigea vers son appartement, se demandant ce que son esclave avait bien pu réussir à glaner comme informations. Il devait avouer ne nourrir que très peu d’espoir quant à ses capacités, mais était de toute façon déjà satisfait par les progrès qu’il venait de réaliser. Il en était presque sûr maintenant, une bonne partie de la ville était impliquée dans l’affaire, et tout cela commençait à prendre une tournure des plus intéressantes et à exciter ses instincts de chasseur. Si ses corbeaux suivaient avec attentions les allées et venues des gens de l’endroit, ils n’avaient pour l’instant encore rien remarqué d’intéressant. Il poussa la porte de l’immeuble, grimpa l’escalier (il savait maintenant comment faire pour éviter les lattes grinçantes, mais préférait annoncer son arrivée à d’éventuels voisins aux oreilles trainantes) et poussa la porte de son immeuble, hochant distraitement la tête quand son esclave l’accueillit, notant tout de même sa prévenance. Elle progressait, au moins sur la forme.

"Ma journée s’est bien passée. Pas d’information particulière, mais des contacts."

Il remarqua rapidement la feuille, seul élément qui avait véritablement changé depuis ce matin, et déchiffra le plan, les doigts patauds du tavernier, reconnaissables à leur odeur si particulière de nourriture bon marché, n’ayant rien du talent d’un artiste. Il le mémorisa rapidement, et se retourna vers la dragonne :

"Repose-toi. Ce soir, on part visiter quelqu’un."


I liked it better

When you had no heart

Feat Holker & Aerith


« Des contacts, hm. »

Elle dirigea son regard au même endroit que celui d’Holker, et remarqua qu’il l’avait posé sur le papier où le plan grossier était inscrit. Suite à sa remarque, elle comprit qu’elle n’aurait rien de plus à dire et s’inclina légèrement avant de reprendre place de nouveau aux côtés de la fenêtre crasseuse, observant les pauvres têtes assez folles pour pouvoir sortir de chez elles par un froid comme celui-ci.
Se reposer.
Aerith ne se reposait que très rarement - elle privilégiait pour ces rares moments cependant un endroit calme dans lequel elle savait qu’elle ne serait dérangée, et si par grand malheur elle se trompait, resterait toujours en mesure de se défendre et de réagir à temps. Le ciel s’obscurcit rapidement, et vomissait des flocons livides venant s’écraser sur le bitume usé. Elle espérait sincèrement que le tavernier ne lui ai pas menti - hélas elle n’aurait rien pu faire, mais elle serait terriblement humiliée et atteinte, meurtrie dans son honneur déjà suffisamment entaché et souillé par la simple présence du corbeau.

Elle espérait sincèrement qu’il n’ai pas menti.

***

La nuit était tombée, il ne faisait pas véritablement tard mais la saison voulait que les deux plafonds s’échangent les rôles bien plus tôt que prévu. Pourtant, il n’y avait plus personne dans les rues ; la plupart des habitants étaient chez eux mais une plus grosse partie encore à la taverne, qui semblait-il était un lieu de regroupement journalier pour les villageois. Seules les lumières et quelques lampadaires éclairées grossièrement avec des cristaux à moitié déchargés éclaircissaient la bourgade plongée dans un linceul obscur et pesant. Non. Les gens n’étaient pas seulement en intérieur parce qu’ils avaient à faire, mais également car ils n’étaient pas sereins de sortir la nuit ; sans doute à cause de ces fameuses rumeurs qui couraient dans les alentours et qui pétrifiait chaque oreille, chaque membre. Un poids lourd et humide dans l’air, qui pourtant semblait dissipé par l’apparente légèreté et joie des habitants. Aerith savait bien qu’en étant au courant de la situation qui se trame en ces lieux sombre, cela modifierait la vision qu’elle avait du village. Mais grâce à elle, elle comprenait que cette bonne humeur apparente et ces petits airs de bourgade tout aussi paumée qu’elle était paisible cachaient quelque chose sommeillant, là, au fond, de plus consistant.

Ils avaient tout deux arpenté les ruelles désertes et sinueuse d’un pas assuré - sans pour autant savoir où la direction indiquée par le géant pourrait les mener. Et puis, brillant dans l’obscurité, une maisonnette. Exactement là où il l’avait décrit, une maison austère et s’étalant sur un seul unique étage. Le portail qui séparait la rue et le jardin était explosé et ne se fermait même plus. Sur un des murs qui entourait le terrain était scotché un papier à moitié détaché - s’apprêtant à se faire souffler par les bourrasques enneigées et le dragon se saisit de ce dernier à l’aide de ses doigts gantés. Ses paroles diffusaient dans l’air une épaisse fumée blanche.

« “N’accepte plus aucun courrier et visiteur, allez-vous-en”. Lit-elle. Impossible de s’arrêter là. Aerith froissa le papier, le laissant se faire emporter par le vent déchainé et rouler quelques mètres plus loin, se faisant parfois intercepter par l’épaisse couche immaculée au sol. »

Les lumières de la maison étaient allumées - si elle était leur seul espoir actuel, c’était impossible de reculer. Aerith était resté assez calme, sans trop s’affirmer ; on ne savait jamais s’ils ne se faisaient pas espionner, et il fallait ainsi continuer à porter chaudement l’accoutrement grotesque dans lequel elle s’était glissée au début de ce séjour.

Ils grimpaient les marches en pierre, avant de se retrouver devant la porte. Un léger silence avait plané, et le bouton juste à côté de la porte avait été finalement pressé - résonnant dans tout l’appartement et faisant japper un chien derrière le morceau de bois. De très longues secondes plus tard, une femme avait ouvert la porte. Elle était toute cabossée et courbatue, mesurant pas plus d’un pathétique mètre tente et portait sur sa chevelure grise et emmêlée deux oreilles subulées de chien. Sa face était à peine allongée mais surtout recouverte de tâche de vieillesses et évidemment de ridules et imperfections liées à l’âge. Et pourtant, en l’observant attentivement, elle n’avait pas l’air d’être si vieille que cela. Elle redressa ses deux lunettes fines sur son nez d’une main tremblante et fixa les étrangers d’un regard noir, profondément haineux tout autant qu’il était méfiant. Elle ne semblait pas les reconnaître. Son regard se déposa longuement sur Holker, détaillant sa face en plissant les yeux, puis sur Aerith, dévisageant un instant la rougeur de son oeil.

« Vous n’avez pas lu mon affiche ? Vous êtes aveugles, peut-être ? »

Elle s’arrêta une simple seconde, et reprit immédiatement.

« Et vous êtes étrangers en plus. Vous n’avez pas honte de déranger les gens de cette façon, pauvres débiles ? Cassez-vous ! »

Ses joues se creusaient un instant avant que de sa bouche ne s’échappe un crachat visqueux et épais, qui atterrit sur la chaussure d’Holker. Elle claqua avec une étrange violence la porte, et un bruit de clé contre la serrure se fit entendre. De derrière la porte, elle semblait encore en train d’insulter les pauvres malheureux ayant osé la déranger. Soupir.

Aerith glissa une main dans sa poche et ôta de celle-ci un petit tissu de papier, s’accroupissant pour venir essuyer la salive sur la chaussure de son maître. Sa voix se faisait toujours aussi douce, un peu craintive.

« ...Le tavernier m’avait fait comprendre qu’elle ne serait potentiellement pas encline à nous informer sur la situation de ce village. »

Une fois la tâche effectuée, elle balança le tissu et se redressa avec une lenteur langoureuse, glissant un regard derrière son épaule pour vérifier si personne ne les observait ; un réflexe presque devenu machinal avec le temps.

« Gagner la confiance de cette...chienne, risque d’être assez délicat. Devrions-nous utiliser la force ? »

C’était quelque chose d’assez risqué. Parce que cela pouvait tout simplement consumer leur image à une rapidité ahurissante. Mais si cette femme possédait de véritables informations, il était impossible de savoir si elle serait vivante suffisamment longtemps pour pouvoir les partager. Aerith ajusta ses gants, laissant de son nez s’échapper un souffle opaque se dissipant rapidement dans l’air.

.




Damnatio memoriae.

Ses doigts passèrent sur le parchemin délicat de sa joue, caressant le matériau exotique comme il aurait apprécié les pages délicates d’un livre de bonne qualité. Il pouvait encore sentir pulser en vagues discrètes mais insistantes la douleur des coups qu’il avait reçu plus tôt, comme un rappel insistant que les choses ici ne se déroulaient pas selon l’ordre cosmique normalement établi. Il resta là, à contempler la forme endormie de son esclave, et le soulèvement régulier de son thorax. Elle semblait presque apaisée, ainsi, presqu’en paix. Il la couva du regard, se demandant une énième fois s’il s’y prenait bien avec elle. Elle était si loin de ce qu’il avait l’habitude de manier, un être tout entier dédié à ses pulsions les plus primaires, et à la fois si irritante, si prompte à susciter en lui les colères les plus primales, qu’il se demandait parfois s’il ne faisait pas erreur en l’élevant ainsi. Certes, elle était une des pièces maîtresses de son plan, mais aucun pion, aussi brillant et fascinant soit-il, ne valait le coup qu’il engage ainsi ses ressources mentales à se poser des questions sur lui, à chercher et à fouir le sol puant de son ivoire noirci pour en sortir l’assurance insincère de sa fidélité. Il avait besoin de réponses, de quelque chose de définitif, de solide et d’invulnérable. Il avait besoin d’apaiser la crainte qui le poursuivait sans cesse, d’assurer sa propre survie. Il devait être sûr qu’elle mourrait avant lui, qu’il aurait le privilège de briser ses os et de savourer la moëlle tendre et délicate qui fermentait à l’intérieur.

Et bientôt, il l’aurait. Ses doigts parcoururent une fois de plus son visage, traçant des arabesques rouges sur sa peau blafarde et sensible là où ils passaient. Bientôt, ce serait sur la face d’Aerith, non, dans son âme même qu’il pourrait planter ses serres, et il le ferait avec sa suppliante bénédiction. Il se leva, et marcha vers elle, ses pieds déformés glissant avec une grâce monstrueuse sur le parquet, ses griffes d’oiseaux pareilles à des chaussures de danseurs effleurant sans un bruit le parquet, soulevant son corps élancé avec une facilité hypnotique. Il se pencha sur la dragonne, et ses mains dansèrent à quelques centimètres de son visage, épousant sans les toucher ses contours, passant du creux plissé de ses paupières aux coins entrouverts de sa bouche, tentant de deviner réellement l’intérieur du crâne de la bête. Il resta là, pencher sur elle, les sourcils froncés, l’étudiant avec un soin maniaque, détaillant les pores et le grain de sa peau, se demandant s’il fallait qu’il la perce pour réellement réussir à se l’approprier. Elle n’était pas à lui. Pas réellement. Pas encore. Pas malgré tout ce qu’ils avaient partagés, tout ce qu’il lui avait montré. Contrairement à ses animaux, elle ne semblait pas avoir l’intelligence nécessaire pour devenir une part de lui après qu’il lui en ait montré toute l’absolue nécessité. Elle persistait dans ses erreurs, elle ne comprenait pas, elle l’irritait. Il voulait la briser, il voulait réduire son esprit à sa plus simple expression pour ensuite reconstruire sur ses ruines fumantes un monument tout entier dédié à la gloire du maître Holker Hallgrimr. Et pour la première fois de sa vie, il n’y parvenait pas. Il avait brisé sous ses poings ensanglantés des êtres mille fois plus retors que la créature. Il avait soumis des monstres dont la seule évocation aurait suffit à faire rougir de jalousie la dragonne, il avait construit son antre dans les ténèbres les plus fétides et il en avait sa maison la plus soumise. Il avait accompli tant de choses, et elle, elle, l’imbécile gouvernée par son estomac, elle, la créature incapable de prendre une décision pertinente seule, elle, qui ne voyait comme moyen de s’imposer que la force et la séduction la plus bassement sexuelle, elle, elle osait lui résister. Elle osait fermer les portes les plus intimes de son esprit, elle osait lui interdire l’accès complet à son intimité.

Ses mains glissèrent doucement le long du contour délicat de son menton, se superposant à quelques millimètres à peine au-dessus de son cou gracile. Il ne lui restait qu’à serrer, qu’à briser ses cervicales, qu’à se débarrasser d’elle pour reprendre le cours normal de son existence. Elle était une variable inconnue et un risque inconsidéré. Elle était la mort qui le guettait au tournant du corridor mal éclairé, elle était l’ombre dans l’ombre de ses pas. Il n’avait qu’à infliger une petite pression, brève et aimante, là, sur son cou, et planter ses ongles dans sa carotide. Il n’en fit pourtant rien, et se retira, les étaux vicieux de ses mains restant ouverts et tremblants, ses doigts longs comme des dagues ne prouvant comme prise que le vide insatisfaisant qui les séparait. Ses yeux jaunâtres se fermèrent, condamnant leur lumière et semblant jeter sur la pièce une pénombre supplémentaire, et il retourna s’assoir dans sa chaise, essuyant du revers de la main la sueur poisseuse qui luisait sur son front. Il ne devait pas la tuer. Il pouvait faire mieux. Il devait croire en lui, en ses capacités à la briser. S’il pouvait lui-même dormir à l’abri de son regard, il pouvait prendre le temps d’explorer toutes les possibilités de leurs relations. Et puis, il se reconnaissait en elle. Il ne pouvait pas se mentir. Il y avait chez eux le même appétit pour la destruction, la même fascination pour la chair humaine, les mêmes pulsions. Elle était tout simplement ce qu’il serait devenu s’il n’avait pas disposé de certaines ressources supplémentaires. Elle était son pendant le plus bas, le moins noble, et sa présence lui servait de rappel constant de ce qu’il risquait à chaque fois qu’il s’abandonnait à ses appétits. Ses doigts se crispèrent sur le bois pauvre de sa chaise, des échardes fleurissant sous la pression pour venir se planter dans ses paumes, et il se retira en lui-même, la douleur servant à canaliser ses pensées dans une direction plus productive pendant quelques heures…

Il passa ses doigts sur le fer noir du vieux portail, l’écoutant grincer doucement sous son poids, et tendit une oreille distraite pour écouter les paroles de la créature. Visiblement, leur future amie ne semblait pas apprécier la compagnie, ce qui se confirma quand ils toquèrent à sa porte et qu’elle cracha sur sa chaussure. Holker dut lutter contre son réflexe premier, qui fut de la saisir à la gorge pour lui faire payer son impudence, mais il se retint, se contentant d’afficher un sourire affable, comme si l’incident n’avait sur lui aucune prise. Il ne réagit pas quand elle leur referma la porte au nez, inquiet seulement que le bruit claquant n’ameute le voisinage. Ses doigts se serrèrent, sa peau encore meurtrie par les petites plaies causées par le bois le lançant doucement, et il se lia directement à ses corbeaux, ces derniers patrouillant dans les cieux pour s’assurer que personne n’ait pu les suivre. Mais non. Les rues étaient désertes comme le ventre d’une femme stérile, et seul la neige blanche se détachait sur les façades moribondes des vieux bâtiments. Il regarda Aerith se pencher et essuyer sa chaussure, un sourire en coin se dessinant sur son visage. C’était dans des moments comme ça qu’il reprenait espoir en leur relation, qu’il se disait qu’elle pouvait encore déboucher sur quelque chose de beau et que tout ce qui les liait n’était pas condamné à finir dans les flammes. Il hocha brièvement de la tête quand il eut terminé, le mouvement alien du balancier de son cou lui donnant l’impression de brièvement se dévisser, et il lui fit signe de le suivre sans lui répondre. Il ne voyait pas réellement comment ils pouvaient gagner dans un laps de temps raisonnable la confiance de la vieille folle, et aussi amusant et dépaysant que soit l’endroit, il ne souhaitait pas non plus s’éterniser ici, conscient que ce qui lui semblait pour le moment délicieusement authentique et pittoresque revêtirait rapidement un caractère insupportable. Il contourna tranquillement le bâtiment, laissant ses doigts racler la pierre molle, jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il cherchait, son visage scrutant les hauteurs ramollies du vieil édifice. Au deuxième étage, il pouvait voir une fenêtre mal fermée, ses vieux battants grinçant doucement dans la brise du soir. Il se pencha, défaisant les lacets de ses chaussures, ses pieds nus et calleux pénétrant le manteau épais de la neige sans un bruit. Il désigna les chaussures à Aerith, lui indiquant de les ramasser, et se mit en action.

Il se projeta contre le mur, ses griffes s’accrochant aux aspérités de la façade vétuste, ses doigts agiles se mouvant avec une grâce arachnide, son corps se balançant en hauteur jusqu’à atteindre l’ouverture. Il poussa la fenêtre du coude, cette dernière refusant de s’ouvrir totalement. Ne voulant faire plus de bruit que nécessaire, il se glissa dans l’ouverture, avant de regarder autour de lui. La pièce était noire, et le seul rai de lumière mourante était caché par sa haute silhouette. Il se déplaça sur le côté, laissa la pale lumière de la lune jeter un vague éclat, mettant en évidence les vieux meubles poussiéreux de l’endroit. Il pouvait sentir le parfum épais et irritant de la sciure et de l’oubli, qui pesaient ici comme un linceul et il se déplaça doucement, le poids de son corps semblant un instant se faire oublier, ses pieds glissant de latte en latte sans jamais réellement les toucher. Il traversa le vieil endroit, navigant de souvenir en souvenir jusqu’à arriver à une petite trappe. Il balaya la poussière d’un revers de la main, et colla son oreille au parquet, tentant de discerner la position de la vieille dame. Il ne perçut qu’un craquement répété, venant d’une pièce qui semblait être à sa droite, et il ouvrit la trappe, avant de descendre. Au premier étage, la lumière lui permit de se repérer plus facilement, et il vit presque immédiatement la vieille épave se balancer sur une chaise, face à lui. Les yeux de la vieille femme s’écarquillèrent brièvement et elle ouvrit la bouche, prête à crier.

En un instant, Holker fut sur elle, une main sur bouche et l’autre sur sa gorge, enserrant sa vieille peau et laissant mourir son hurlement de protestation. Il planta dans ses yeux son propre regard, dévoilant ses dents, et s’approcha doucement d’elle :

"Pas de bruit, pas de geste brusque. Sinon je te crève. Compris ?"

Il attendit que l’autre hoche la tête, les pupilles dilatées et l’odeur ternie par la plus abjecte terreur, avant de retirer doucement ses mains, laissant sur le cou de sa victime une trace rouge se détachant avec une violence contrastant furieusement avec le teint fatigué de la vieille rombière. Il passa sa main autour de ses épaules, et la guida doucement vers la porte d’entrée, lui indiquant d’un signe de la tête de l’ouvrir. Ses doigts tremblants s’agrippèrent à la poignée, et la tournèrent, laissant un courant d’air froid s’engouffrer dans la vieille habitation. Holker s’avança de quelques pas, avant de faire signe de la main à la dragonne de les rejoindre. Il referma ensuite la porte derrière eux, et remit le verrou, avant d’aller installer la vieille dame à la table de son salon. Il prit place en face d’elle, après avoir remis ses chaussures un couteau auparavant dissimulé dans sa manche apparaissant dans sa main, tournant comme le stylo d’un écolier désœuvré entre ses doigts agiles. Il s’enfonça dans la chaise, la faisant craquer sous son poids, et il se récapitula mentalement ce qu’il savait sur leur situation et ce qu’il voulait obtenir de la vieille folle.

"Et maintenant, si vous nous parliez des disparitions, hm ?"

Mieux valait commencer simple, et voir ce qu’elle était encline à leur révéler d’elle-même. Il pourrait ensuite s’assurer du reste.

"Rien. Je ne sais rien. Laissez-moi, bande de fous !"

Holker haussa un sourcil surpris, se demandant ce qui se passait. Il pouvait sentir la terreur qui émanait d’elles en effluves lourdes et chargées, et il doutait franchement que la situation soit particulièrement équivoque. Peut-être n’avait-il pas été suffisamment clair.

"Nous sommes ici sous mandat impérial, pour comprendre et le cas échéant éliminer ce qui trouble la population de l’endroit. Refuser de coopérer serait… Peu avisé.

- L’Empire n’a aucun pouvoir ici. Aucun ! Mon fils s’est donné au Dieu Bleu, et ce sera bientôt votre tour. Aucun pouvoir !"

Holker soupira, avant de se lever, et de faire lentement le tour de la table. Il se retrouva dans le dos de la vieille femme, et se pencha sur elle, se silhouette la recouvrant presque totalement, avant de reprendre :

"Nous avons toute la nuit pour vous faire changer d’avis, vous savez, fit-il en déchirant le vieux vêtement qui recouvrait son corps rabougri, dévoilant ses chairs flasques et putrides, avant d’en prendre un lambeau, d’en faire une boule et de l’enfoncer dans sa bouche, bâillonnant la vieille folle."

Il attrapa son bras, outrepassant avec une facilité tyrannique la résistance de ses membres épuisés, et l’étendit sur la table, avant de planter son couteau dans le dos de sa main, sa lame traversant la chair et le bois avec facilité. Le vieux corps se courba sous la douleur, et un gémissement plaintif sortit des lèvres desséchées, traversant péniblement le bâillon épais.

"Il faut parler, maintenant. Le Dieu Bleu n’est pas là, mais moi si."

Elle le regarda, ses yeux troubles montrant un instant une surprenante défiance, avant que le chevalier ne secoue légèrement le couteau, provoquant un nouveau spasme de douleur, ses yeux se révulsant dans leurs orbites. Il lui ôta doucement le bâillon de la bouche, s’en saisissant avec deux doigts méfiants pour éviter de trop se salir, et lui fit signe de parler. Elle eut encore un moment d’hésitation, et Holker crut un instant devoir de nouveau lui rappeler tout le tragique de sa situation, mais elle finit enfin par parler. Il regretta brièvement de ne pas avoir plus longtemps le plaisir d’exercer sur elle ses talents, mais tendit tout de même une oreille des plus attentives :

"C’est le tavernier qui désigne les cibles. Je savais que vous veniez ce soir. Ils devaient fouiller votre appartement pour voir d’où vous veniez, mais vu le temps que vous mettez à revenir, ils devraient bientôt être là. Vous êtes perdus. Le Dieu Bleu se repaîtra de vos âmes païennes."

Elle lui cracha une nouvelle dessus, cette fois au visage, et Holker esquiva le projectile visqueux, le regardant s’écraser avec incrédulité quelques pas plus loin. Il la gifla, plus par réflexe que suite à un geste conscient, sa mâchoire se fracassant sous le coup furieux. Ce fut à ce moment qu’il sentit ses corbeaux prendre contact avec lui, lui signalant que la nuit extérieure plusieurs silhouettes se massaient et convergeaient vers eux. La vieille n’avait pas menti, et Holker la redressa, la replaçant brusquement sur sa chaise. Il se passa la main dans les plumes, réfléchissant rapidement. Ils avaient été piégés, et il devait maintenant s’assurer que leur mission ne soit pas un échec retentissant. Il retira le couteau de la main de sa captive, et l’égorgea rapidement, son sang aspergeant le bois noirci de la table. Ce problème éliminé, il regarda Aerith, et s’approcha d’elle, formulant intérieurement la suite de son plan. Il se glissa derrière elle, et lui chuchota au creux de l’oreille, sa voix se voulant rassurante et calme :

"Ne t’inquiète pas. Tu ne risques rien."

Il passa sa lame sous sa gorge, la pressant suffisamment fort pour faire couler un mince filet de sang, et sortit dehors, abandonnant la vieille maison pour faire face à la foule en colère qui s’était massée devant la masure. La foule fut visiblement interloquée par le spectacle que le chevalier leur livre, car il put sentir leur colère céder momentanément la place à une forme curieuse d’étonnement.

"Fais-moi plaisir, susurra-t-il une fois de plus à Aerith. Ne meurs pas, et laisse-toi faire."

Il planta son couteau dans ses entrailles, et frappa de toute sa force l’arrière du crâne de la dragonne, son visage s’embrasant et révélant dans la lumière des lampes-tempêtes une expression enfiévrée, alors que sa lame fouillait de manière experte les entrailles de son esclave, évitant soigneusement de causer une blessure mortelle. Sa voix jaillit comme un torrent de sa gorge, éclatant dans la nuit et couvrant le silence ambiant.

"Pour le Dieu Bleu !"

Il y eut un moment d’hésitation, et la masse amorphe et grouillante fit écho à sa proclamation. Holker sourit avant de se joindre à eux, portant le corps inconscient de la dragonne sur son épaule. Il y eut un grand mouvement, et ils se dirigèrent hors de la ville, montant dans les mêmes véhicules qui étaient ce matin venus chercher les travailleurs, fondant dans l’obscurité comme des torchères éphémères. Il avait un plan, et il pouvait enfin voir comment Aerith s’impliquait dedans. Ses nouveaux frères aussi, maintenant qu’il y pensait. Il pouvait sentir qu’il touchait du doigt quelque chose de merveilleux, quelque chose d’interdit et de fascinant, quelque chose qu’il devait absolument posséder. Il répondit aux questions enthousiastes de ses camarades, ces derniers voulant savoir comment il en était parvenu à se donner aussi complètement au Dieu Bleu, ce qui l’avait amené dans les confins du nord, là où nichait leur confrérie. Il répondit avec le même enthousiasme, échangeant sur un ton enjoué, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la lisière de la forêt, là où se tenait la scierie. Ce fut là, entre les outils mécaniques et les autels improvisés, qu’il comprit enfin ce qu’il devait faire.

"Déchaine-toi."

Il desserra légèrement sa prise sur son esclave, et la laissa glisser au sol. Il était temps.


I liked it better

When you had no heart

Feat Holker & Aerith


Que s’était-il passé ?
Elle avait senti, en l’espace d’une seule seconde une gerbe d’hémoglobine remonter son oesophage et envahir sa bouche. Ses lèvres n’avaient pas réussi à contenir le liquide ferrique, et sur sa chair avait roulé des filets de sang curieux de glisser jusqu’à son menton.
En une seule, une simple seconde. Sa haine n’avait même pas eu le temps d’émerger. Si cela avait été le cas, elle n’aurait pas hésité à broyer la main l’ayant surinée. Elle sentit quelque chose percuter l’arrière de sa nuque, et sa vision fut obstruée par des taches blanches parasitaires. Ce fut le noir complet.

Ses yeux s’étaient ouverts une dizaine de minutes plus tard. Une douleur violente à l’abdomen l’avait ôtée avec violence de sa douce torpeur, et ses yeux cherchaient quelque chose sur quoi s’accrocher pour se souvenir de la situation. Mais lorsque ses oreilles captaient des voix inconnues et que parmi elles, une plus familière résonnait, il ne lui fallut pas plus de temps. Une violente haine irrigua son être, mais elle se souvint soudainement des mots du chevalier. Oui. Tout devint un peu plus clair. Elle était entrée par la porte principale que la vieille avait, avec une gentillesse démesurée ouverte. Il y eut un interrogatoire relativement musclée. Elle était morte ? Elle l’était. Ils étaient sortis, elle avait suivi les directives du maître. Il l’avait poignardée face à un groupuscule d’hommes. Et à présent, elle sentait son corps se mouvoir sous les secousses d’un véhicule. Si elle avait envie de compenser cette humiliation de façon bien peu orthodoxe, elle n’avait d’autres choix que de s’en remettre aux précédentes palabres du seigneur corbeau. Pour l’heure. Pour l’heure.
Sa blessure, bien que légèrement douloureuse ne semblait pour autant l’handicaper plus que ça. Elle avait été surprise par la façon dont il avait tranché sa chair ; imprévisible et traître. Mais elle ne mourrait pas. Pas ici, pas maintenant - hors de question. Un fin sourire avait orné ses lèvres, étirant leur commissure. Il fallait faire preuve de patience, attendre. Elle ne voulait que ce séjour dans le Nord ne s’éternise, et ainsi il lui fallait faire des efforts afin de ne pas pitoyablement faire voler en éclats l’évident plan de l’homme qui l’avait poignardée quelques instants plus tôt.

Et puis.
Et puis, les véhicules s’étaient arrêtés. Ils étaient sortis, éclairant les lieux avec les phares des camions.
Un murmure, son corps inerte embrassa le sol. Elle était consciente, et ses lanternes blanches s’ouvrirent en une brèche dévoilant des abysses hurlants et affamées, aspirant la silhouette de tous ceux accablés par son regard haineux. Elle s’était difficilement redressée, son corps endolori vomissant quelques draps de sang s’écoulant contre le bitume grossier et granuleux. Ses ongles le griffaient, et finirent par se délier de ses doigts, laissant s’exposer à l’air glacial une chair rose et vive.

Son crâne se relevait, et elle huma l’air montagneux aux pigments agréables de sang, bois, et pins. Et puis, dans la profondeur de ses entrailles, un bruit. Une sonorité timide qui bien rapidement devint plus bruyante. Lugubre. Des craquements d’os. Son thorax se déchira, sectionnant la chair pour se retrouver à l’air libre ; comme si son corps ne pouvait contenir quelque chose d’aussi imposant et lourd. Et puis, le reste de ses membres suivirent la cadence, maltraitant son derme déjà bien trop sali par les assauts d’Holker. Ses muscles se déchiraient pour se reformer en quelque chose de plus compact et solide, recouvrant la nouvelle ossature de la femme. Et puis, une fois l’esquisse vulgairement dessinée, son corps explosa. Éclaboussant les faces décontenancées des hommes, tâchant le sol et le blanc du camion servant à piteusement éclairer ce lieu éloigné à plusieurs kilomètres de toute trace de vie. Le sang était chaud - bouillant même, acide, poisseux.

Une nouvelle forme de vie avait annihilée la précédente. Une nouvelle créature, prenant forme au fil des secondes avec une lenteur à la fois fascinante et effrayante. La chose se tenait sur quatre pattes au départ, informe et frêle. La chair se forma, puis le derme, puis l’armure, et les écailles s’y joignirent. Cela n’avait plus rien d’humain ou même de bestial, cela transcandait ces deux formes de vies pour arborer une constitution horrible et monstrueuse. Deux puissantes ailes perçaient le dos de la créature, recouvrant le reste du corps en phase de transformation.

C’était une créature terrifiante. Un héraut du carnage, prêt à bondir et à sectionner toute forme de vie ayant le malheur de se présenter à ses yeux aveugles voilés par ses écailles si puissantes et soudées qu’elles en étaient angoissantes à simplement regarder. Sa gueule s’ouvrit, gémissant une sonorité gutturale, comme s’échappant du fond d’un Styx puant et accueillant à la fois. Le monstre mesurait près de sept mètres de haut et sans aucun doute le double de long, ayant vraisemblablement prêté une particulière attention à ne pas, ne serait-ce qu’effleurer la silhouette du corbeau qui se tenait sous lui, entre ses deux pattes avant.
Aerith, non, le dragon observait comme il pouvait les individus paralysés par le spectacle. Il savait qu’ils se rendraient rapidement compte de la situation, et n’attendit pas plus longtemps. Les ailes sur son dos se dépliaient en même temps que les appendices qui les surplombaient ; deux pattes aux pouces opposables plus proches de la main que du membre animal. D’un mouvement lent et lourd, ses doigts s’ouvrirent et la bête balaya la foule avec une facilité déconcertante, s’en saisissant pleinement de ses deux mains comme de simples jouets - brisant sans aucun doute les membres de certains par la même occasion mais cela importait peu à présent. Leurs hurlements de terreur résonnaient dans la scierie et même aux alentours, la forêt les étouffant comme si elle-même voulait qu’ils gardent un silence de mort. Le Draco Magnus redressa le gosier, ouvrant sa gueule béante parsemée de dents acérées et pointues taillées pour trancher et couper, avant de tout bonnement jeter la foule d’hommes à l’intérieur de cet orifice caverneux. Leurs cris furent étouffés par les bruits des os se brisant et les ligaments tout bonnement sectionnés, et finirent par tout simplement s’éteindre en même temps qu’elle avala les corps à peine mâchés, sa gorge se déformant face à la masse informe que la bête venait de créer.

Le silence. Plus aucun bruit. Le sang perlait de sa gueule obsidienne pour éclabousser le sol. Quelque chose n’allait pas. Le monstre était repu, mais sentait qu’en lui, quelque chose n’allait pas. Un grognement s’échappa de ses narines depuis sa gorge, avant que sa gueule s’ouvre de nouveau. Il porta une des pattes ayant servi à s’emparer des âmes égarées juste sous sa tête pour réceptionner ce qui s’apprêtait à s’échapper de sa gorge. La bête prit un certain temps pour régurgiter, avant qu’entre ses doigts et dans le creux de sa patte, à travers le sang et les morceaux d’os et d’abats ne se trouve une multitude de cristaux à la couleur obsidienne. Ils étaient lisses, propres, et semblaient avoir particulièrement bien résisté aux acides corrosifs de son estomac.

La bête de l’apocalypse recula avec une lenteur golémique afin de se positionner face au maître, déposant les cristaux face à lui. Aux yeux d’Aerith, ils étaient minuscules. Mais ils semblaient bel et bien faire la taille d’une orange - impossible à dire où cependant ces objets impis se trouvaient dans ces hommes. Sans aucun doute dans les profondeurs de leurs entrailles - mais à quelle fin ?

Le dragon déposa à présent son regard sur le corbeau, le surplombant de toute sa hauteur. Oui, il était repu et rassasié ; la prise était excellente ce soir, et il était satisfait. Ses deux ailes s’étaient rangées sur son dos au même titre que ses pattes. Après l’avoir observé quelques secondes, il avait détourné son attention sur les autels adjacentes à eux.

« Le "Dieu Bleu"… »

Une voix sortant des tréfonds de sa gorge, résonnant dans la matière et paralysant les organes. Pourtant, elle semblait vibrer d’une neutralité bien trop peu inoffensive. Le dragon, non, Aerith n’était pas hostile. Malgré le fait qu’il ne faille qu’un simple mouvement, qu’une simple élévation de sa patte pour écraser son prétendu maître, elle n’avait aucune de ces idées dans la tête. Profitant un instant de sa forme originelle, elle déposa sa tête contre le sol, niveau du corps d’Holker, soufflant sur lui un air chaud. Une passivité presque inconnue d’un monstre créé pour détruire, et se repaître de chaque forme qu’elle était capable de capter.

« Le tavernier... » Il avait osé lui mentir.

Sa gueule ne bougeait pas. Les mots s’échappaient du dragon, comme si une âme hurlait pour se faire entendre - emprisonnée, là, au fond de son estomac à la profondeur infinie ; là où toutes les choses étaient vouées à se terminer et se faner.

Leur cachette devrait être quelque part, forcément. Ils ne pouvaient agir de concert d’une façon aussi efficace en pleine ville. Peut-être même ici, quelque part par là. Tout proche, ou peut-être à des kilomètres. Elle se doutait que faire usage une fois de plus de la force pour faire parler le gérant menteur serait une bonne chose. Le cerveau encore endormi de la créature peinait à fonctionner - elle sentait déjà presque la fatigue engourdir le bout de ses pattes. C’était pathétique, à quel point elle avait autant de mal à arborer des traits qui pourtant auparavant lui étaient si naturels. L’abandon de cette forme au prix d’une autre bien trop malingre.

« À quoi...pensez-vous…? »

Elle le voyait. Là. Elle le voyait dans ses yeux, sa face. Elle le connaissait, presque. Il avait quelque chose en tête. Il avait toujours quelque chose en tête - que ce soit l’esquisse d’un plan ou d’une machination. Mais elle ne pouvait lire en lui. Ses yeux étouffés par les écailles peinaient à le voir - sa vue était atroce, sous cette forme. Mais son flair ne mentait pas ; le corbeau sentait quelque chose d’étrange. Et la curiosité du dragon se manifestait ouvertement - étant finalement sûr de pouvoir creuser un divertissement durable du début de ce séjour jusqu’à sa misérable fin.

forme dragon - www




Damnatio memoriae.

L’hybride n’avait jamais réellement apprécié l’art. Que ce soit la peinture, la sculpture ou la musique, toutes ces formes d’expression le laissait totalement insensible. Il acceptait à la limite de les étudier pour comprendre le message qu’avait voulu faire passer leur auteur, pour essayer d’apercevoir à travers le mince rai de lumière qui filtrait par cette porte entrouverte la vérité profonde et véritable de l’âme du maître, mais cela s’arrêtait là. Il possédait malgré cela de nombreuses pièces d’un gout raffiné et exquis, et avait appris, purement par mimétisme, à distinguer les toiles les plus délicates des croutes les plus indignes. C’était un phénomène curieux, que de ne pas pouvoir apprécier l’art, quand il savait que l’écrasante majorité de ses congénères, même les plus bas du front (il pensait que l’instruction jouait un rôle capital dans la capacité de l’esprit à distinguer le beau du laid) savaient apprécier une œuvre reconnue, ne serait-ce que par un mouvement purement panurgique qui emportait leurs âmes. Il s’était souvent questionné sur l’origine de ce phénomène, et pensait avoir trouvé une réponse satisfaisante, sinon plaisante : il était incapable de sublimer ses pulsions.

Pour lui, il n’y avait pas de possibilité de se plonger dans les aventures d’un héros imaginaire, ou de s’émerveiller devant une scène figurée sur une toile, aussi puissamment artistique qu’elle puisse être. Cela lui faisait le même effet que de contempler un mur vide, et à peine était-ce s’il notait le changement de couleur. Non. Il avait besoin pour apaiser les appétits de son âme de quelque chose de réel, de véritable, et surtout de dur et de consistant. Quelque chose qui agaçait la dent lorsqu’il mâchait, quelque chose qui se mouvait, qui vivait et qui respirait. Sa toile était le monde, son art était la vie, et ses pinceaux les gens qui nageaient dans cet aquarium de peinture. Cela ne voulait pourtant pas dire qu’il était condamné à la stagnation, forcé à tuer et à écharper comme la plus basses des bêtes pour satisfaire un appétit imbécile. Il était capable d’évoluer. Non pas de se sublimer, de se revêtir d’atours faux et changeants mais de se magnifier, de hausser ses pratiques aux niveaux les plus altiers. Et c’est ce qu’il fit.

Aerith venait de passer plusieurs jours très durs pour elle. Il la connaissait parfaitement, maintenant, et il était capable de lire en elle comme dans un livre ouvert. La tache n’était pas des plus ardue, le composé volatile de fureur et de faim difficilement contenues qui prédominait en elle rendait aisé le déchiffrage de la carte de son esprit. Il l’avait piqué comme un bouvier aurait piqué son bœuf, il l’avait forcé à l’inactivité la plus infecte et l’avait mis au contact de gens aux horizons étroits et limités. Il l’avait frappé, marquant son visage, et l’avait sorti de sa zone de confort. Et enfin, il avait placé son métal dans ses entrailles pour la déposer dans un endroit froid et noir, dans une caverne à ciel ouvert dans laquelle elle pourrait laisser libre cours à sa juste fureur. Elle était prête. Il la regarda se transformer, son corps s’arquant et ses muscles noueux enflant, sa peau aux reflets d’ivoire se tendant jusqu’à craquer. Sa silhouette se mua en une masse difforme et monstrueuse, se recouvrant d’un jeu d’écailles épaisses qui vinrent s’emboiter les unes dans les autres comme un puzzle sans solution. Son visage aux traits normalement si fins se déforma, une gueule abyssale le contournant et semblant prendre toute sa terrifiante place, ne laissant de sa face qu’un trou béant et accueillant. Deux ailes membraneuses trouèrent son dos, jaillissant comme un torrent de nuit noire se détachant sur le ciel pourtant obscur par leur couleur impie. Il contempla la créature ses yeux la dévorant du regard, sa langue pointue passant sur les lèvres fines. Sa créature. Son objet. Sa chose. Il la vit déployer toute sa prophétique envergure, occupant l’espace avec une régalienne assurance, et commencer son œuvre. Les cris ne durèrent pas longtemps, et il eut à peine le temps de se saisir de l’homme le plus proche de lui pour le soustraire au carnage, l’assommant d’un coup à l’arrière du crâne.

Elle était magnifique de laideur et de mort.

Il la regarda s’approcher de lui, la masse pesante de la créature emplissant petit à petit son champ de vision, ses relents méphitiques envahissant ses narines. Elle se posa près de lui, son museau à quelques centimètres à peine de l’homme-corbeau, et ses naseaux se dilatèrent pour souffler une large bouffée d’air brûlant, chassant autour de lui la neige et laissant autour de ses pieds comme un halo cadavérique. Il déplia ses doigts et tendit le bras, posant doucement sa main sur son museau, se délectant du contact lisse et étrange de ses écailles. Il l’écouta parler, sa voix semblant sortir de partout et nulle à la fois, peinant à formuler des pensées cohérentes. Cette forme semblait visiblement la rapprocher de l’animal, et ralentissait le rythme déjà normalement léthargique de ses pensées. Peu importait. Il pouvait bien penser pour eux deux, et ne doutait que cet arrangement leur soit plus que profitable. Il se questionna, se demandant un bref instant quelle serait la meilleure suite à donner aux évènements. Il avait bien entendu plusieurs possibilités en têtes, maintenant que le gibier avait été levé. Il convenait simplement de trouver la meilleure façon de le rabattre et de le mettre à mort. Ce n’était pas en soi une affaire particulièrement complexe, mais elle demandait tout de même un minimum de doigté et de préparation s’il ne voulait pas échouer de la plus grossière des manières. Il laissa ses doigts courir sur la gueule du dragon, descendant jusqu’à ses babines rugueuses et appréciant le changement de texture. Son haleine était chargée, et il ne doutait pas qu’elle soit pour le commun des mortels totalement insoutenable. Pour lui, elle avait simplement le parfum des fleurs qui poussaient sur les plus beaux charniers et l’odeur de quelque chose de beau. De bien et de bon, aussi.

"A quoi je pense ? Je pense que la fourmilière va rapidement être excitée. Je doute qu’ils aient appris ce qu’il s’est passé ici, mais nous n’avons que jusqu’à demain au maximum pour profiter de cet avantage."

Il se pencha sur la silhouette affalée à ses pieds, le pauvre bougre qu’il avait assommé peinant à se réveiller, et il le secoua doucement, puis plus fort quand il vit que cela ne suffisait pas. Exaspéré par le manque évident de coopération de l’individu, il finit par le gifler, l’aller-retour de sa main claquant dans le silence gêné qui pesait maintenant sur les lieux. Il le regarda lentement s’extraire des brumes du sommeil, et l’accueillit avec un grand sourire, scrutant soigneusement l’individu à la recherche de tout mouvement violent. L’autre n’en fit rien, et resta simplement là à le regarder, hébété et incrédule, ne comprenant pas réellement ce que lui voulait cet individu sinistre et la créature cauchemardesque qui attendait à côté de lui. Il hurla, et Holker le gifla une fois de plus, pour le faire taire. Soupirant, le chevalier prit la parole, sa voix enjouée trahissant avec une cruelle impertinence la réalité de son humeur :

"Pas de ça, d’accord ? On ne hurle pas, on ne se débat pas, on est très calme et coopératif, et si tout va bien, on rentre chez soi avant la fin de la nuit. Oui ?"

Il attendit que l’autre lui répondre, et, voyant qu’il était toujours aussi hébété, il se rapprocha du sien son visage, autant pour se rappeler à son souvenir que pour masquer quelque peu la présence de la créature gigantesque. Sa victime finit par acquiescer, hochant de la tête comme un poulet picorant des graines.

"Bien, bien. C’est quoi ton nom ?

- Eckhart.

- Très joli. Bon, Eckhart, je te la fais courte, comme ça tout le monde gagne du temps. L’Empereur il est pas content de voir comment ça se passe ici, alors il nous a envoyé. Du coup vous allez tous mourir. Tu veux mourir, Eckhart ?"

L’autre hocha de la tête, indiquant qu’il tenait encore à la vie, et Holker continua tranquillement :

"Ca ne m’étonne pas. Personne n’aime mourir. Si tu coopères, il se peut, je dis bien il se peut, qu’on te laisse en vie. Tu voudrais ça, Eckhart ?

- Oui Seigneur.

"Bien. Tes petits camarades, ils ont une cachette, non ? Tu vas nous y amener."

L’autre sembla hésiter un instant, et le sourire jovial de Holker se mua en une moue de dépit. Il fit mine de s’écarter, menaçant de le livrer à son familier, et l’autre se reprit aussitôt, l’assurant de sa fidélité. Ils se levèrent, et Holker suivit son guide improvisé. Il était toujours plus simple de demander son chemin que d’errer à l’aveuglette, et il suffisait pour cela de savoir s’y prendre. L’endroit n’était pas loin de la scierie, caché au détour d’un chemin qui s’enfonçait dans la forêt voisine. C’était le cellier d’une maison de bucheron abandonnée, qui donnait sur une cave étonnamment large. Holker apprécia la vue, humant le parfum de la pierre humide et du vieux sang qui parfumait les lieux, avant de se retourner une dernière fois vers son guide :

"Très bien. Est-ce que tu sais combien de personnes n’étaient pas présentes ce soir et font encore partie du culte ?"

L’autre hocha la tête, et lui donna quelques noms, dont celui du tavernier. Une petite dizaine de personnes tout au plus. Holker hocha la tête, et plaça ses mains sur les épaules de l’homme, se voulant rassurant, avant de planter ses pouces griffus dans les côtés de sa gorge, et de le laisser s’effondrer. Il se remonta à l’extérieur, et regarda Aerith :

"Ramène-moi tout ceux qui s’approcheront de l’endroit."

Il ne restait maintenant plus qu’à attendre et voir qui choisirait de fuir et qui viendrait de lui-même se jeter dans sa gueule. Quoi qu’il en soit, le culte du Dieu Bleu était officiellement condamné, et Holker pouvait se targuer d’avoir de nouveau accompli son travail d’une manière consciencieuse et efficace. Peut-être que l’un ou l’autre de ses ennemis réussirait à s’enfuir, mais cela lui importait au final relativement peu. Il repartirait d’ici repu, le cœur empli de nouvelles possibilités.