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Justice froide, coeur chaud
Avec Euryale S. Helikonas
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— Temple d'Amour, Théopolis, Mearian, le 4 février 418.

J'aime la neige. Ce petit crac crac sous les pieds quand on la foule pour la première fois de la journée. La ville est blanche sous son manteau poudreux, et la lumière qui s'y reflète indéfiniment me met en joie. Je m'en sentirais presque aussi espiègle que ma soeur Curiosité. Aurait-elle lancé une boule de neige sur un passant ? Cette femme, qui passe avec son sac, légèrement voutée, incapable de trainer les pieds comme elle a tendance à le faire à son habitude. Je la croise souvent sur ce chemin, à croire qu'elle n'a que lui dans sa vie. Curiosité lui aurait-elle envoyé un projectile pour ajouter une touche d'inattendu dans une journée de routine ? J'en souris.

J'entends la cloche qui sonne l'appel aux fidèles. Je me suis laissé distraire par la météo. C'est tout moi, ça… Quand on aime, on ne compte pas. J'aime trop, et je ne compte pas assez. Je presse le pas, et je serre ma cape. Le vent est tombé, et le froid est plus acceptable, mais tout de même, alors que j'accélère, l'air vient me piquer les pommettes. En retard à ma propre cérémonie, quel étrange paradoxe, auquel seul un Seraph peut avoir le luxe de se confronter.

Le clergé d'Amour est déjà dans la cour au moment où je passe l'arche principale. Enfin, mon clergé. J'ai toujours un peu plus de mal à parler de moi comme moi, quand je suis en forme humaine, parce que je me laisse prendre par ce rôle de prêtre de mon propre culte. Un jour, je vais finir par m'exprimer à la troisième personne sous ma forme de Seraph, si je ne fais pas attention. Je me faufile parmis mes collègues, et fidèles, pour avoir une meilleure vue sur l'assemblée qui commence à prier.

J'aime entendre leurs prières, ces appels simples, sincères, pleins d'amour et d'espoir. Les mortels sont une intarissable source de joie. Ils sont fragiles, parfois faibles, parfois négligeants ou orgueilleux, même, mais ils veulent changer, ils veulent devenir meilleurs. Qui serions-nous si nous les abandonnions à leur sort ? Quel parents laisseraient leurs enfants dehors sous la pluie quand ils pourraient les laisser rentrer et se réchauffer autour de la cheminée ? L'idée me fait remonter deux souvenirs qui ravive ma colère : les anciens dieux, qui ont toujours brillé par leur absence et leur indifférence, et plus récemment, mes propres frères, qui ont préféré se tourner vers la corruption et abandonner leur devoir naturel d'inspirer et guider les mortels.

Je me rends compte que je serre trop les dents, et j'essaye de penser à autre chose pour dissiper cette mauvaise énergie. Je lève les yeux au ciel, vers la lumière, et je repense à la neige. Je crois voir un oiseau, mais je réalise qu'il s'agit de Cupidon qui vole autour du temple pour nous surveiller. J'en déduis qu'Eros et Ike doivent être proches aussi, sur un toit, dans une ruelle, derrière un clocher. Je peux contraindre les trois anges à m'obéir, mais je pense qu'ils ont pris le parti de veiller sur moi sans que je ne leur demande, et de me rapporter les informations dont j'aurais besoin quand elles leur parviennent.

Je baisse le regard pour me tourner à nouveau vers les fidèles qui terminent leur prière, et je devine une silhouette qui passe la grande porte. Quelqu'un est-il plus en retard que moi ? A moins que ce ne soit pas une personne du clergé d'Amour. Qui donc ? Curiosité n'aurait pas résisté à la tentation d'aller voir de plus prêt cet inconnu qui s'approche. Mais je suis plus sage, moins emprunt à la précipitation, j'observe avant d'agir, parce que je suis son aîné, et de loin. Et pourtant, je me rends compte que je suis déjà en train de marcher, et presque arrivé à sa hauteur. Non, décidément, Curiosité n'est pas ma soeur pour rien.


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