Lost Kingdom  :: Ellgard :: La Capitale - Keivere, citée des Sciences

Bagarre de taverne / Pv Icare Jäger

Voir le sujet précédentVoir le sujet suivant
En entrant dans cette taverne pour y boire un verre, Lya avait eu le pressentiment que quelque chose allait mal se passer. Elle avait mit de côté son instinct, pour une fois, désireuse de passer du bon temps. Ces derniers jours n’avaient été consacrés qu’à sa recherche d’information sur les deux grandes factions qu’elle pourrait potentiellement rejoindre, et elle commençait à fatiguer un peu. Jouer à demi mot, faire attention à chacune de ses phrases, avancer à petits pas sans avoir la sensation d’évoluer, ce n’était pas toujours sa tasse de thé. Et justement, ce n’était pas une petite boisson chaude qui allait lui remonter le moral. La lycan s’avança jusqu’au bar et commanda une bière, jetant négligemment une pièce sur le comptoir. Elle commençait à manquer un peu, n’ayant pas de source de revenus régulières. Elle dormait dans des auberges peu coûteuses, mais peu à peu ses économies fondaient. Elle allait devoir se dépêcher de prendre une décision, au risque de finir à la rue. Voilà qui serait une sacrée humiliation, et qui l’obligerait peut-être à retourner dans son village, décision qu’elle se refusait de prendre. Elle était partie pour la gloire, hors de question de rentrer la queue entre les jambes. La puma avala sa première bière en deux lampées, sous le regard médusé du tenancier. Elle lui offrit un regard morose, et en commanda une seconde.

Alors qu’elle s’enivrait avec beaucoup d’enthousiasme, un groupe de gaillards s’était attroupé dans la taverne, et l’observait du coin de l’oeil. La jeune femme tâchait de les ignorer, mais elle sentait leur présence dans son dos, et se sentait déjà irritée. Elle n’aimait guère être reluqué, et encore moins par des loubards de leur espèce. Elle termina sa deuxième bière en quelques gorgées, et sentit l’alcool parcourir ses veines, lui donnant une forte dose d’adrénaline. En temps normal, elle aurait taché d’ignorer les sifflements qui résonnaient derrière elle, mais depuis qu’elle était dans cette fichue ville elle y avait eu droit bien trop de fois. Dans son village, les hommes qui avaient tenté de l’approcher d’une façon aussi rustre s’était mangé un coup de griffe dans le visage, mais à Keivere elle avait évité les transformations, pour ne pas attirer l’attention sur elle. Cette fois cependant, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder la rivière. La bière se mélangeant à son agacement de la semaine, Lya se sentit pousser des ailes. Elle se leva brusquement de son tabouret et fit face aux gaillards, leur lançant un regard mauvais. Ils semblaient quelque peu éméchés, eux aussi. Sans doute n’étaient-ils pas à leur première taverne de l’après midi.

D’un pas assuré, absolument pas défaillant malgré tout l’alcool qu’elle avait ingurgité pour sa petite taille, Lya marcha jusqu’à celui qui semblait être le meneur de ce groupe d’ivrogne, et le bouscula.

- Tu veux pas voir ailleurs si j’y suis ?

Lâcha-t-elle sèchement. Le concerné la regarda avec étonnement, puis ricana en se levant. Il la dépassait d’une bonne tête, comme environs tous les hommes qu’elle rencontrait. La lycan n’était pas bien massive, mais elle cachait bien sa force. Sans aucune hésitation, elle enfonça son poing dans le ventre du type, qui se courba en deux en toussant et en crachant. Ses camarades firent mine de s’avancer, pour prendre part à la bagarre, mais il se redressa et leur fit signe de rester à leur place, les yeux lançant des éclairs.

- J’vais t’fumer salope.

Lya esquissa un sourire mauvais, et le laissa venir. Il envoya son poing vers elle pour l’atteindre, mais - et ce malgré l’alcool - la puma restait plus rapide. Elle attrapa son avant bras et l’envoya valser contre la table. Celle-ci se fissura sous le choc, ce qui sembla réveiller le tenancier. Celui-ci poussa un cri et tenta de raisonner les combattants, qui avaient déjà formé un cercle autour de la lycan. Elle étai donc cette fois entouré de cinq gaillards, prêts à en découdre. Le propriétaire de la taverne, voyant qu’il ne parviendrait pas à calmer l’affrontement, sortit dans la rue, à la recherche de l’armée, qui elle seule pourrait arrêter le massacre. Lya, aveuglée par la bière, ignorait le danger, et esquiva le premier poing qui venait vers elle, répliqua avec ardeur, mais en prit un second en plein visage, lui ouvrant la lèvre. Elle essuya le sang du revers de la main, et sentit sa rage prendre le dessus.

Si elle ne se calmait pas, le puma ne tarderait pas à faire son apparition, elle pouvait le parier.
Bagarre de taverne
Ses mains gantées balançant sur ses côtés au rythme de ses pas distraits, son regard perdu dans le vague caché derrière d’opaques lunettes noires, l’homme errait plus qu’il ne se promenait. Les rues étaient les mêmes, dans une certaine mesure les gens aussi, pourtant rien ne lui semblait pareil. Il regardait littéralement le monde avec de nouveaux yeux, et ce qu’il voyait ne lui plaisait pas. À moins que ce ne fut le comment il le voyait qui le dérangeait. Il avait arpenté ces rues un nombre incalculable de fois, avec autant de raisons différentes que d’accoutrements divers. Il les avait connues triste, il les avait connues joyeux. Sérieux et insouciant. Concentré et distrait. Mais à aucun moment il ne s’était senti aussi peu à sa place dans ce paysage. Il se sentait différent, incomplet. Le moindre bruit métallique que pouvaient faire ses implants résonnait sans s’arrêter dans ses oreilles. Marcher avec ces jambes qui n’étaient pas les siennes lui donnait presque le vertige. Il s’arrêta, ferma les yeux et inspira profondément. Puis un cri attira son attention. Les yeux froncés, tournant la tête vers l’origine, ses yeux scannèrent la foule en quête d’une raison, une réponse. Un flux intriguant s’empressait de quitter une rue, encadrés d’un attroupement à l’air fortement intéressé par des évènements qui lui étaient invisibles. À petites foulées, Icare alla s’enquérir de la situation.

Se frayant un chemin entre les passants, le cyborg arriva en face d’une taverne dont la porte ouverte laissait entendre et entrevoir le grabuge qui y prenait place. D’un pas rapide il pénétra le lieu, observant les hommes en uniforme qui tentaient visiblement de calmer un groupe d’hommes en état d’ébriété partiellement coopératifs. Mais son attention fut rapidement monopolisée par un des hommes en uniforme s’acharnant de coups sur une personne à terre.

« Ça suffit, soldat ! »

Difficile de savoir si dans la cohue le militaire l’avait entendu, mais il ne sembla pas en faire cas, continuant sa distribution de liberté palpable. Le gradé vint donc saisir fermement le bras qui tenta vainement de continuer son manège avant que son propriétaire ne se tourne d’un air menaçant.

« LÂCHE-… ! »

Le jeune homme sembla s’étouffer sur ses mots lorsqu’il reconnut le visage de celui qui l’avait arrêté. Pris de panique, sa bouche resta ouverte sur la suite de sa phrase qui ne vint jamais, le reste de son corps tremblant.

« Colonel… Je… »

Le cuir des gants d’Icare crissa au contact de la fabrique de l’uniforme qui habillait le bras sur lequel sa prise mécanique se resserrait, provoquant une grimace de son propriétaire.

« Je vous recommande chaudement de très vite retrouver votre sang froid, soldat. »

À peine Icare relâcha-t-il le bras de l’homme que celui-ci se mit au garde-à-vous, toujours aussi tremblant et à présent rouge de honte.

« Nom, matricule et rapport.
- Karv Tullor, matricule M2753, Monsieur ! Nous sommes intervenus pour une bagarre de taverne.
- Intervenus ? J’avais pourtant l’impression que vous y participiez, monsieur Tullor.
- La suspecte s’est hargneusement défendue, Monsieur. Elle m’a… »

Seul face à son reflet dans les verres des lunettes de son supérieur, Karv Tullor ne termina pas sa phrase, déglutissant péniblement. Icare se tourna vers le chef de patrouille.

« Emmenez-moi ce beau monde, faites-les décuver tranquillement. Récupérez aussi les insignes de notre ami ici présent.
Vous et moi allons avoir une petite conversation dans les jours à venir, monsieur Tullor. Je vous demanderai de rester coopératif et disponible jusqu’à ce que je revienne vers vous. Me suis-je bien fait comprendre ?

- Oui monsieur.
- Parfait. Circulez. »

Sans plus accorder d’attention à ses hommes, Icare se dirigea vers la jeune victime et s’accroupit en lui tendant sa main gantée.

« Je vous prie d’accepter mes plus plates excuses pour le comportement de mes hommes. Je veillerai personnellement à ce qu’il reçoivent la sanction qu’ils méritent. Laissez-moi vous aider. »

Tirant sur sa main pour l’aider à se relever, Icare passa son autre main dans le dos de la jeune femme pour veiller à ce qu’elle ne perde pas l’équilibre d’une manière ou d’une autre. Il l’entraîna ensuite vers le comptoir afin de s’adresser à la femme que se tenait derrière, rétractant les verres de ses lunettes pour lui adresser un sourire sympathique.

« Y a-t-il un endroit tranquille où vous puissiez me conduire ? J’aimerais m’entretenir en privé avec cette jeune femme. »

Visiblement hésitante, la dame finit par accepter et faire le tour du comptoir, ce à quoi Icare répondit d’un hochement de tête souriant avant de replacer les verres de ses lunettes et la suivre. Elle les conduisit dans une petite pièce au rez-de-chaussée décorées de divers éléments que l’on pourrait retrouver dans n’importe quelle taverne, au milieu de laquelle trônait une petite table carrée entourée de quatre chaises, dont les assises avaient dû supporter les postérieurs de nombre de joueurs de cartes.

« Merci bien. Pourriez-vous m’apporter une bassine avec de l’eau fraîche avec une serviette ? Et une carafe de n’importe quelle boisson non-alcoolisée avec deux verres. Vous pourrez envoyer la facture à la division Mort au nom de Jäger, avec celle des dégâts causés par la bagarre. Uniquement la bagarre, je vous fais confiance. »

Le Colonel adressa un petit sourire à la femme qui s’éclipsa en acquiesçant, puis accompagna la jeune victime jusqu’à une des chaises, sur laquelle il la fit s’asseoir. Il prit ensuite place devant elle, les yeux toujours cachés par ses lunettes, jusqu’à ce que la tenancière revienne avec ce qui lui avait été commandé. Retirant ses gants, le vétéran de Guerre plongea la serviette dans l’eau fraîche et commença à nettoyer le sang sur la visage de la jeune femme, tapotant doucement pour ne pas lui faire mal. Après quelques instants de silence, en plongeant une nouvelle fois la serviette dans l’eau froide, il ouvrit la bouche.

« Vous savez que je vais finir par vous demander ce qu’il s’est passé. »

Après quoi il revint tapoter de l’eau froide sur les plaies et contusions.
Comment décrire ce qu’il se passa ensuite ? Lya prendrait sans doute un certain plaisir à narrer cette histoire par la suite, mais sur le coup, elle ne contrôla pas vraiment ce qu’il se passait.

Cette stupide rixe prenait un tournant particulièrement dangereux pour elle. Ses assaillants, plus nombreux, prenaient peu à peu le dessus, mais l’énervement et la fougue de la lycan ne faiblissait pas. Ignorant le danger, gorgé d’adrénaline, elle ripostait avec une ardeur bien peu humaine. Alors qu’elle avait réussi à envoyer deux gaillards à terre et qu’elle mettait toute son énergie à frapper un troisième, un groupe de soldats entra d ans la taverne et entama de séparer les combattants. Lya sentit une poigne lui agripper le bras et une voix lui intimer de cesser. Furibonde, elle se tourna vers le nouveau venu et lui colla son poing dans la mâchoire, réalisant trop tard ce qu’elle venait de faire. Une grimace de colère déformait son visage, et celui du soldat se tordit de haine également. Il répliqua, tandis qu’un autre l’immobilisait. Elle encaissa un violent coup dans la tempe, perdit l’équilibre et tomba à terre, le souffle coupé. Le soldat envoya son pied valser dans son estomac, puis la force à se relever pour la frapper dans la mâchoire.

Sonnée, elle s’écroula de nouveau au sol, crachant une gerbe de sang. Sous le choc, sa vision et son ouïe étaient troublées. Un bruit sourd résonnait plus loin, une voix grave se fit entendre. Lya s’attendait à se faire frapper de nouveau, mais rien ne vint. Une ombre plutôt massive apparu devant elle, la surplombant. Encore la voix grave. Il semblait parler au soldat, qui lui répondit sur un ton de soumission. La puma ne comprenait cependant pas un traitre mot de leur conversation. La tête lui tournait, et à présent que l’adrénaline l’abandonnait, toutes les douleurs refaisaient surface. Elle porta une main légèrement tremblante à son ventre, sentant très vivement là où ce salopard l’avait frappé. L’homme à la voix grave vint alors près d’elle, lui permettant d’apercevoir son visage. Elle n’avait jamais vu ce type auparavant, mais il n’avait pas l’air de vouloir la bastonner, ce qui était plutôt bon signe. Il lui parla, Lya voyait ses lèvres bouger, mais elle ne parvenait pas à se concentrer sur les mots. Son ton n’avait pas l’air agressif, et il lui tendit la main, l’aidant à se remettre debout.

La jeune femme se redressa péniblement, mais se garda bien de se plaindre, serrant les dents pour ne pas gémir. Elle parvint à garder l’équilibre, et tendit qu’elle suivait l’homme à la voix grave – probablement un supérieur des soldats au vu de sa tenue – elle retrouvait ses sens. Le sifflement sourd disparaissait peu à peu de ses oreilles, et sa vision se stabilisait. Seules restaient les tiraillements douloureux à sa mâchoire et dans ses flans. Ils se dirigèrent finalement dans une petite pièce isolée, et il permit à Lya de s’asseoir. Il se posa en face d’elle, une bassine devant lui. Lorsqu’il tendit la serviette humide vers son visage, la lycan se figea, prête à répliquer, mais se laissa faire docilement. Elle ne pouvait s’empêcher de lancer un regard de méfiance à celui qui lui faisait face. C’était ses hommes qui l’avaient mise à terre après tout. L’eau froide faisait cependant du bien à ses plaies, notamment à sa lèvre qui s’était ouverte. Elle le regarda avec plus d’attention, à présent que ses yeux le lui permettaient. Un type dans la trentaine, un humain sans doute au vu de son odeur – même s’il y avait quelque chose de bizarre dans son effluve que Lya ne parvenait à identifier – plutôt bel homme.

- Vous savez que je vais finir par vous demander ce qu’il s’est passé.

La lycan garda le silence quelques secondes, ses yeux affrontant ceux de son interlocuteur. La bagarre avait visiblement dissipé les brumes de l’alcool, elle se sentait en pleine possession de ses moyens. Comment expliquer son comportement ? Elle avait lancé une rixe à cause de quelques sifflements et regards appuyés, qui en temps normal  n’aurait mérité qu’un bref soupir, mais qui avait cette fois déclenché une véritable vague de haine en elle. La capitale commençait sérieusement à lui sortir par les yeux, cela ne faisait aucun doute. Allait-elle finir en prison suite à cette mésaventure ? Elle s’était battue et avait frappé un soldat de l’armée impériale, cela n’allait pas jouer en sa faveur. Elle haussa les épaules, et décida de jouer franc jeu. Elle n’avait pas vraiment le choix.

- Ces abrutis me dévisageaient avec un peu trop d’insistance, j’ai voulu leur apprendre les bonnes manières. Ils se croient tout permis, ici à la capitale. Dans mon village, les hommes savent qu’il faut respecter les femmes, sous peine de s’en prendre une.

Sa voix, rude et sèche, était sortie douloureusement. Elle porta une main à sa gorge, puis à sa mâchoire. Elle n’avait heureusement rien de casser, sauf peut-être une côte ou deux. Rien de grave en somme, elle avait survécu à pire. Elle allait s’en sortir avec de belles ecchymoses et peut-être une cicatrice sur la lèvre. Elle contempla ses mains, constatant que ses phalanges étaient également égratignées. Elle n’y était pas aller de main morte.

- Désolée pour votre soldat. Je l’ai pris pour un de ces loubards, le coup est parti tout seul.

Lya s’appuya contre le dossier de sa chaise et soupira silencieusement, ressentant désormais une immense fatigue. Elle ferma les yeux quelques secondes, se demandant quel serait son sort à présent. Elle n’avait pas vraiment envisagé, en quittant son village, qu’elle finirait par se battre dans une taverne de la capitale. Les rixes étaient courantes par chez elles, els lycans n’étaient pas connus pour leur docilité, mais ils savaient régler ça entre eux. Ici, les choses étaient différentes, et elle devait jouer selon les règles de l’Empire. Elle rouvrit les yeux pour planter son regard dans celui de l’homme à la voix grave.

- Vous allez me faire quoi ?

Il n’y avait pas de peur ou d’inquiétude dans sa voix. La question était presque ironique.
Bagarre de taverne
La jeune femme soutenait son regard. Icare n’en fit pas cas, continuant de s’occuper de ses plaies et contusions avec une prévenance et une bienveillance qui contrastait avec son grade et le ton qu’il avait utilisé avec ses hommes. Et pourtant, malgré la proximité physique et l’attention privilégiée qu’il lui apportait, les verres désespérément opaques des lunettes du cyborg semblaient dresser un mur entre les deux personnes, coupant toute vision qu’elle pouvait avoir sur ses yeux, accompagnant froidement le masque de sérieux dont était paré son visage.

« Ces abrutis me dévisageaient avec un peu trop d’insistance, j’ai voulu leur apprendre les bonnes manières. Ils se croient tout permis, ici à la capitale. Dans mon village, les hommes savent qu’il faut respecter les femmes, sous peine de s’en prendre une. »

Le militaire s’était attelé à nettoyer puis essorer la serviette du mieux qu’il le pouvait tandis que sa suspecte s’exprimait avec une honnêteté qu’il ne pouvait pas lui reprocher. Un semblant de sourire moqueur habilla discrètement ses lèvres lorsqu’il la remarqua se tâter gorge et mâchoire.

« Malheureusement vous n’êtes plus dans votre village, mademoiselle. Et ici, ce n’est pas à vous d’apprendre les bonnes manières aux gens. »

Le colonel ne développa pas plus sa réponse sous peine d’être sujet à une particulière ironie. De toute évidence, même les gardiens de la paix devaient être surveillés, un comble douloureux pour ce supérieur qui avait fait de la droiture l’un de ses principaux moteurs.

« Désolée pour votre soldat. Je l’ai pris pour un de ces loubards, le coup est parti tout seul.
- S’il-vous-plaît, ne m’embarrassez pas plus que je ne le suis déjà. Ce n’est pas lui que j’ai retrouvé au sol. »

L’envie de s’excuser de nouveau le prit, mais il la réfréna. Avec la montée en grade, le nombre de personnes sous son commandement s’était multiplié, et il ne pouvait plus se sentir personnellement responsable pour les actes de tout un chacun. Cela ne l’empêcherait cependant pas de s’occuper personnellement du cas du soldat Tullor, et de s’enquérir auprès de Sieghart quant à la régularité de ce genre de débordements.

« Vous allez me faire quoi ? »

Le colonel soupira.

« La procédure vous place dans deux rôles différents, et vous rend sujette à deux traitements envisageables. Vous avez provoqué une bagarre et agressé un homme en service. Malheureusement, la réaction excessive du dit homme en service vous place aussi en victime. »

La carafe qui avait été amenée avec la bassine d’eau par la tavernière tinta au contact avec la main métallique d’Icare qui en servit le contenu, un jus clair, dans chacun des deux verres. Il disposa ensuite l’un des verres devant la jeune femme puis s’empara du sien et s’installa aussi confortablement que possible dans sa chaise.

« Dans les deux cas vous allez devoir m’accompagner au quartier général, mais je dois vous avouer me demander quoi y faire de vous. »

Portant le verre à ses lèvres, l’officier sirota le jus en regardant le vide, pas que Lya puisse le remarquer de toute façon. Il pestait intérieurement, à la fois contre l’absence de tenue de la recrue de la Mort, mais aussi contre la perspective que l’armée ait assez changé en ces quelques années pour que ce genre de débordements apparaisse. Ou pire, qu’ils aient toujours existé.

« Quel est votre nom, mademoiselle ? »

Icare ne la regardait toujours pas. Il le lui aurait redemandé plus tard de manière plus officielle, donc cette question n’avait pas grand intérêt dans l’immédiat. Mais elle lui donnait un peu de temps. Pour réfléchir, aviser. Et puis si de là s’enclenchait une conversation qui pourrait l’aider dans sa décision, tant mieux.
Peu après la première réponse de Lya, un mince sourire se dessina sur les traits de l’homme. La lycan, peu à peu remise de ses émotions, l’observa avec attention, à la recherche de ce qui la dérangeait chez ce type. Ses lunettes, curieusement encré dans sa peau, sans branche, comme si elle faisait parti de lui. D’étranges marques noires entouraient ses yeux. Lorsque la jeune fille baissa la tête vers ses mains, elle comprit. Un cyborg. Elle n’en avait jamais vu un, pas d’aussi près en tous cas. Elle en avait croisé dans les rues de Keivere, beaucoup de citoyens avaient recours à ses techniques à présent. Lya se tendit légèrement, éprouvant une naturelle méfiance envers cet homme aux mains de métal. A quel point avait-il été modifié par la technologie ? Elle n’était pas sûre de vouloir le savoir. Il répondit quelque chose en rapport avec son village, et sur le fait que ce n’était pas à elle de faire justice ici. Il n’avait cependant pas prononcé les mots avec agressivité, mais plutôt avec une sorte d’amusement. L’ironie de la situation échappait toutefois à la lycan, qui tâcha de ne pas trop dévisager son interlocuteur.

Il rejeta ensuite ses excuses, ce qui la fit légèrement grimacer lorsqu’il évoqua qu’il l’avait trouvé à terre. Elle n’était pas spécialement fière de cette épisode. Si elle avait été en pleine possession de ses moyens, elle ne se serait pas laissée battre par ce soldat aussi facilement, mais il l’avait assommé et elle n’avait pas pu répliquer. Elle baissa les yeux, essayant d’ignorer la honte et l’amertume, et attrapa la serviette elle-même pour continuer de s’éponger le visage. La sensation fraîche et humide contre sa peau lui faisait un bien fou.

- La procédure vous place dans deux rôles différents, et vous rend sujette à deux traitements envisageables. Vous avez provoqué une bagarre et agressé un homme en service. Malheureusement, la réaction excessive du dit homme en service vous place aussi en victime. Dans les deux cas vous allez devoir m’accompagner au quartier général, mais je dois vous avouer me demander quoi y faire de vous.

La lycan se crispa légèrement sur son siège. Voilà qui sentait assez mauvais pour elle. La tenancière venait d’apporter une carafe, ainsi que deux verres, qu’elle disposa sur la table. L’homme, dont elle ignorait toujours le nom et le grade, les remplit, dévoilant un liquide qui ne semblait pas être de l’alcool. Il prit son verre et en but une gorgée, silencieusement. Il semblait plutôt contrarié, mais gardait un calme parfait. Lya attrapa le second, renifla prudemment et but, constatant avec regret qu’il s’agissait d’un jus. Elle avala cependant le contenu, la bouche sèche. Elle devait se mettre les idées au clair, boire une nouvelle bière n’aurait pas été une sage idée.

- Quel est votre nom, mademoiselle ?

La question étonna la jeune fille, qui lança un regard interrogatif à son interlocuteur. Son nom ? Était-ce donc le plus important ? Il ne s’était pas présenté, ce qui n’était pas très poli, en soi. Mais ce n’était pas à elle de lui faire des remarques sur la correction, elle avait participé à une rixe de taverne après tout. Une rixe de taverne, par tous les dieux, c’était bien la chose la plus ridicule qui aurait pu lui arriver. Un sourire désabusé se dessina malgré elle sur ses lèvres à cette pensées. Son père éclaterait de rire s’il apprenait un jour cette histoire. Elle ravala le petit ricanement qui montait, et posa son verre sur la table.

- Lya Harsh. Et vous ?  Je dois vous appeler de quelle manière d’ailleurs exactement ? Officier ?

A présent un peu plus en forme, elle avait retrouvé un certain aplomb. Le franc parler des lycans, une fois encore. Connaissait-il Galmor ? Question sans doute idiote, dans l’armée les gens devaient bien se connaître entre eux. Ou pas. L’Empire était vaste après tout. Lya regarda son verre et poussa un petit soupire. Non, vraiment, une bière aurait été plus sympathique. Elle hésita à en demander une, mais songea que la situation ne jouait pas vraiment en sa faveur. Elle décida plutôt de faire la conversation, espérant peut-être pouvoir échapper au quartier général, et donc à des ennuis supplémentaires.

- Vous devriez pas vous embêter autant pour moi. Je suis personne ici. J’irai pas me plaindre pour l’attitude de votre soldat, si c’est ce qui vous inquiète. Et j’éviterai les bagarres à l’avenir, promis. Je suis assez discrète, d'habitude.

Elle esquissa un petit sourire, songeant qu’elle ne risquait pas de gagner sa liberté avec si peu. Elle pouvait bien tenter d’autres techniques, comme l’aguicher, mais ce n’était pas vraiment son truc. Un cyborg était-il attiré par ce genre de concept ? Elle se garderait bien de lui poser la question. Elle jeta un nouveau regard dédaigneux vers le jus qu’on leur avait apporté, et se pencha légèrement vers son interlocuteur, désignant la carafe d’un mouvement de menton.

- Vous pensez qu’ils peuvent nous apporter quelque chose de plus… Fort ?

Quel genre d’homme était-il ? Le genre à boire dans les bars ? Ils étaient tous de ce genre là, dans son village. Les sales habitudes se prenaient vite, pourtant ce type ne ressemblait pas vraiment au commun des mortels.
Bagarre de taverne
La jeune femme semblait surprise qu’il lui demande son nom. Derrière leurs verres protecteurs, les yeux augmentés la dévisageaient, scrutant chaque détail de son visage, de ses expressions à la recherche de quelque chose, n’importe quoi. Ils suivirent ensuite le verre qui fut reposé sur la table avant de remonter vers sa propriétaire.

« Lya Harsh. Et vous ?  Je dois vous appeler de quelle manière d’ailleurs exactement ? Officier ? »

Lya Harsh. Le moins que l’on pouvait dire était qu’elle ne manquait pas de répondant, par la langue comme par les mains. On lui avait rarement demandé son nom en retour, sauf provocation gratuite. On lui avait même rarement parlé comme s’il s’agissait d’une simple conversation lors d’un interrogatoire. Ceci étant dit, cet interrogatoire était assez peu commun pour qu’il lui accorde un passe.

« Je suis le Colonel Icare Jäger. Mais officier est une appellation qui me convient parfaitement. »

Un sourire en coin se forma à ses lèvres à ces mots. Il ne pensait pas mériter ce titre. Et cette fois-ci, il ne s’agissait pas de fausse modestie, comme on le lui avait reproché lorsqu’il avait dit ne pas mériter le grade de lieutenant, des années auparavant. Ce poste sonnait pour lui comme une œuvre de charité, un geste de pitié. Pauvre vétéran perd sa famille et l’usage de ses membres lors d’un incident malheureux, que peut-on lui proposer pour qu’il se sente mieux ? Un nouveau corps ? Une nouvelle vie ? Une nouvelle glorification, contraire aux règles établies jusque-là ? Le cyborg retint un ricanement et reprit une gorgée de son jus.

« Vous devriez pas vous embêter autant pour moi. Je suis personne ici. J’irai pas me plaindre pour l’attitude de votre soldat, si c’est ce qui vous inquiète. Et j’éviterai les bagarres à l’avenir, promis. Je suis assez discrète, d'habitude. »

Le militaire observa sa victime suspecte avec amusement. Elle avait du cran, en plus d’avoir du répondant. C’était intéressant, et bon à savoir.

« Voyons, mademoiselle Harsh. Vous devez bien vous douter que je ne peux pas simplement vous laisser partir comme cela. Et même si j’aimerais beaucoup que les choses soient aussi simples, je ne peux pas simplement prendre votre parole pour argent comptant. Vous m’avez vous-même dit avoir commencé cette bagarre. »

Toujours dans son observation, l’apparente insatisfaction de son interlocutrice quant au contenu de la carafe ne lui échappa pas. Pourtant, s’il pouvait soupçonner ses pensées, il ne s’était pas attendu à ce qu’elle lui pose si ouvertement la question qui allait suivre.

« Vous pensez qu’ils peuvent nous apporter quelque chose de plus… Fort ?  »

Les sourcils du cyborg se haussèrent, et il laissa un instant passer le temps d’assimiler cette information. Il se tourna ensuite un peu plus vers elle, se penchant sur sa chaise en appuyant ses coudes sur ses cuisses et joignant les bouts de ses doigts qui tintèrent d’un bref son métallique. Un autre moment passa pendant lequel il l’observa en silence, puis ses verres opaques se rétractèrent pour laisser voir ses pupilles vertes qui semblaient presque scanner les yeux de la jeune femme.

« Ne pensez-vous pas avoir bu plus que suffisamment ? »

Les coups avaient tendance à réveiller un homme. Ou une femme, en l’occurence. Le contact avec l’eau froide pouvait lui aussi aider à rafraîchir les idées. Mais de toute évidence, sobre n’était pas un terme qui pouvait être utilisé pour désigner la suspecte. Mettant de côté l’évidence que les gens sobres avaient rarement tendance à provoquer des bagarres de tavernes, elle sentait toujours l’alcool. Son cran se changeait en culot, et ça ne jouerait pas en son avantage.

Icare termina son verre, s’en resservit la moitié d’un qu’il descendit d’une traite, puis se releva en cachant de nouveau ses yeux derrière les verres protecteurs.

« Terminez ce verre rapidement si vous le désirez, mademoiselle Harsh, puis je vous demanderai de me suivre. Êtes-vous en état de vous déplacer seule ? »

Il ne lui tendit pas la main, cette fois. Par cette question, il avait eu l’impression que la jeune femme se moquait de lui, et ce n’était pas quelque chose qu’il appréciait.