Lost Kingdom  :: Fhaedren :: Terres désolées

De la vie des chrysanthèmes et des rochers fleuris [Victor/Holker]

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Sa main toucha doucement le bois épais de sa chaise, les nervures et les indentations délicates du bois se dessinant sous ses doigts avec une précision tranchante. Même ici, sur cette terre désolée et noire, sur ce caillou puant la radiation et la catastrophe, il pouvait faire transporter cette œuvre d’art. Cinquante kilos de bois et de tissu et de métal et de vénération tout entiers dédiés à sa personne. Son trône, le symbole de son statut. C’était dans ce genre de moment qu’il se rendait réellement compte que tout ce qu’il avait fait valait le coup. Toutes les souffrances qu’il endurait au quotidien, toutes les cicatrices qui fleurissaient dans sa chair endurcie et dans son esprit, le jeu d’acteur auquel il se livrait et la patience dont il faisait preuve. Les risques pris, et sa colère contrôlée. La lumière crue braquée sur lui, et la pression qu’exerçaient autant les autres que sa propre situation. Plus que tout cela, le fait d’aller contre son instinct, de lutter contre ce qu’il était. De se museler, de limer ses griffes.

Il caressa distraitement un de ses molosses, un bâtard comme ses frères, une masse noueuse de muscles, fruit d’un eugénisme brutal opéré par un maître impavide et d’une éducation violente, et se rassura. Tout cela valait le coup. Il suffisait pour s’en assurer de regarder le regard terrifié que levait vers lui son vis-à-vis. Derrière sa posture droite et réglementaire, il sentait sa terreur, une peur diffuse qui imprégnait son être, une peur qui émanait de lui sans trouver réellement d’origine bien définie. C’était le genre de peur que l’on ressentait devant un être qui avait transcendé ses limites, devant un monstre qui se dévoilait juste suffisamment pour qu’il comprenne ce à quoi il avait affaire sans qu’il ne parvienne réellement à en définir les contours. L’Inquisiteur frissonna de plaisir, et leva une main distraite, interrompant le rapport de l’autre.

"Venons-en au fait. Au fait. Nos chasseurs ont repéré les mouvements d’une patrouille de Mearian qui semblait transporter quelque chose d’important, hm ?

- C’est cela même, Seigneur Inquisiteur. Quelque chose qui irradiait d'une forte aura magique, Seigneur Inquisiteur.

- Hm. Tu as eu raison de venir me voir. L’Ordre des astres est un ramassis d’imbéciles incompétents, mais on ne peut pas leur enlever une certaine… Expertise, en ce qui concerne les rituels magiques."

Il regarda sur la carte l’endroit que lui désignait le capitaine d’escadron. Ce dernier était proche de la côte est du continent, assez éloigné du camp de leurs ennemis pour que cela ne soit a priori pas un piège. Mais avec leurs forces aériennes qui patrouillaient en permanence le ciel, il semblait curieux que leurs ennemis ne fassent pas plus d’efforts pour camoufler leurs opérations. Cela semblait tout simplement trop beau pour être vrai, et l’Inquisiteur avait depuis longtemps appris que c’était généralement le cas. Il passa ses griffes sur son menton, le caressant un bref instant, avant de se décider.

"Je vais intercepter moi-même ces gens. Pendant mon absence, j’attends de vous que vous me fortifiez notre camp. Si une force armée non-identifiée s’approche, vous me la pulvérisez. Pas de questions, pas d’hésitation, je veux qu’on entende nos tirs de mortiers sur tout le continent."

La suite des procédures fut somme toute très ordinaire. Hallgrimr aboya une série d’ordres secs et claquants, provoquant une avalanche de saluts militaires précis et ordonnés, et regarda la ruche industrieuse de ses hommes de mettre en marche dans un grand vacarme de métal et de cris. Une demi-heure plus tard, un large convoi motorisé quittait les lieux, emmenant l’Inquisiteur, ses hommes, et les mesures de contingence qu’il avait mis au point en cas d’imprévu. Leur voyage dura la majeure partie de la matinée, et quand il descendit enfin de son véhicule, ses corbeaux le renseignant sur la présence de la troupe adverse, il organisa ses hommes, les déployant en haut d’une pente, cachés au sommet d’une colline escarpées. D’ici quelques heures, il pourrait satisfaire sa curiosité, et voir ce que l’Ordre avait en réserve pour lui. D’ici quelques heures, il pourrait se nourrir. Il se coucha dans la poussière de Fhaedren, et attendit, immobile, laissant son esprit se lier complètement à celui de ses charognards ailés, surveillant la zone à la recherche d’éléments suspects.
La guerre. Elle durait depuis un moment déjà. J’avais jamais vraiment fait attention à cet événement, à ce qu’il se passait dans Fhaedren avec leurs conneries : j’étais très occupé à Akantha et les Mages Noirs me dirigeaient depuis leur péninsule sans trop que j’aie à m’y rendre. Un type louche savait où me trouver, me donnait l’ordre, et je frappais ou protégeais selon ce qu’on attendait de moi. Quand c’était plus calme, je faisais ma simple ronde nocturne de protection de la paix. De Justice. Les criminels n’attendent pas que les hommes les attrapent, ils ne s’en soucient pas. Je suis là pour leur rappeler qu’elle peut frapper de tous les angles.

Tout ça pour dire : depuis quelques temps, je suis de retour à Fhaedren de manière plus durable. C’est assez inconfortable. Je ne quitte pour ainsi dire pas mon masque, il y a trop de monde. Je dois protéger mon identité. J’ai trop à perdre si on me connaît : ma vie diurne m’est précieuse. J’ai besoin, d’habitude, de ce temps pour mon… autre moi. Pour les dieux. Ça commence à me peser. Et à sentir, aussi, accessoirement. C’était plus pratique sur le port d’Akantha. Il faut dire, entre l’exploration sur le territoire et la réunion d’urgence ; et le fait que le chef, le vrai, s’est révélé à nous il y a peu, il y a à faire. À organiser, réorganiser, que sait-on. Bref. Je me casse de là, ils m’oppressent.

La guerre a plus de réalité ici. De nos cachettes, on passe assez à côté, dans une sécurité relative. On se rend quand même compte de ce qu’il se passe, dehors. Heureusement qu’il n’y a plus grand-chose à détruire ou dégrader ici. L’empire et la théocratie, qui se mettent sur le visage pour les miettes du continent détruit. Les restes de la civilisation que les dieux ont aidé à créer. Tous des impies.

Les pires restent, paradoxalement, la théocratie. Croire les inepties de l’ordre des astres quand il est clair que ce ne sont que des charlatans. Les gens ne prient plus assez fort, c’est pour ça que les dieux sont partis. Nous allons changer la donne. Revenir en arrière. Sauver le monde.

En attendant d’en arriver là, je faisais ma part du travail. Notre réseau pouvait suivre un peu, de loin, ce qu’il se passait dans les camps des belligérants. Ça nous avait permis de rester jusqu’à présent assez hors de leur portée. Rien bien sûr de très invasif, pas d’information réelle sur les plans. Juste du travail de scouting pour éviter de croiser leur chemin de manière inopinée. Ça m’allait parfaitement, car aujourd’hui j’avais eu vent de déplacements de Mearian. Je veux les observer. Voir ce qu’ils foutent ici. J’aimerais les punir, si ma force individuelle, ou ma légendaire discrétion couplée à mes talents d’infiltrations reconnus, me le permettent. Non contents de violer la morale, ils violent aussi nos terres.

Bien sûr, je me rendais vers le passage où devraient se rendre les Meariens, apparemment, à pieds. Disposait-on d’autres modes de transports, quand on était pas dans les hautes sphères, quand on était pas un monsieur ? Je n’ai pas de cheval, et la péninsule est grande, mais heureusement je n’étais pas beaucoup trop loin. Le voyage me prend peut être deux heures à un bon rythme. Ai-je mentionné que je n’ai ni montre ni clepsydre ? C’est trop cher, je n’ai pas que ça à faire. Le soleil me donne cette indication.

Je me fais le plus prudent possible, après tout, d’ici, je suis en potentiel danger. Je ne connais pas vraiment la taille de leur opération. Si ça se trouve, je suis déjà repéré.

Alors que je m’approche de la zone… Grand vacarme. Un convoi de véhicules de l’Empire. Je me cache le plus rapidement possible derrière un rocher, espérant qu’il me camoufle correctement de ces gens que je ne sais si je peux les appeler « amis », comme ils détestent mes ennemis ; ou s’ils sont également mes ennemis, car de nos jours rien n’est plus sûr. A priori, je ne suis pas repéré. Soupir de soulagement. Ils semblent partir dans la même direction que moi. Au loin, j’entends encore leur moteur un moment, avant qu’ils ne s’arrêtent. À mon avis, ce n’est pas qu’ils ont disparu de ma portée, mais bien plutôt qu’ils se sont arrêtés ! L’info que nous avions eu, bien parcellaire, n’était donc pas totalement fausse.

En toute logique, c’est par là que je vais. Je veux en apprendre plus, je veux savoir.

Je furète dans cette direction, utilisant les compétences que j’ai, ou que je crois avoir, pour l’ultime discrétion. Je pense que je ne me débrouille pas mal. Il faut dire que mes vêtements un peu lourds étouffent les sons que je pourrais produire, mais ne sont pas très pratiques pour bien se déplacer. J’aimerais surtout entendre des discussions, des rumeurs, savoir la vérité. Je me dresse aussi proche que je pense le pouvoir du périmètre qui est dressé pour ne pas être repéré et je tend l’oreille, sans trop de succès. Il faudrait que je me rapproche, que je puisse tenter un plan pour esquiver quiconque surveillerait. Ils sont nombreux, je ne pourrais peut être pas combattre suffisamment bien pour m’en sortir. Et puis… Ils sont en véhicule, tandis que je suis à pied, donc ce serait assez complexe de disparaître. Fhaedren, ce n’est pas la jungle urbaine. Je suis moins à l’aise…

Pour l’instant, mon action est donc assez limitée. C’est moi, ou ce corbac perché sur l’arbre non loin de moi me fixe ? Je dois rêver…
Il y avait quelque chose d’immensément glorieux à voir par le biais de dizaines d’yeux, à transcender les limites de l’esprit humain. Et pourtant, il ne pouvait que rarement en profiter. Outre le fait que le procédé soit fort logiquement extrêmement fatigant, il avait la fâcheuse manie de le laisser sans défense, ce que l’Inquisiteur ne pouvait tolérer un instant de plus que nécessaire. Il avait cependant repéré un être, caché proche d’eux. Il ne ressemblait pas à un soldat de Mearian, et son apparence étrange semblait indiquer son indépendance. A moins que leurs adversaires n’aient appris à faire preuve de suffisamment de subtilité pour planifier des manœuvres complexes, ce dont il doutait sérieusement. Quoi qu’il en soit, il représentait une inconnue, et il ne pouvait pas se permettre de tolérer ce genre de chose en ce moment. Il fit signe à ses hommes de rester en position, et prit deux de ses meilleurs traqueurs avec lui, emmenant en même temps ses chiens. Il descendit de l’affleurement rocher sur lequel ils s’étaient positionnés, et commença à faire un grand tour pour ne pas être visible du convoi si ce dernier approchait plus rapidement que prévu. Il se signala à l’intrus en levant les bras, et s’approcha de lui avec calme et prudence, les mains de ses hommes se tenant prêtes à dégainer leurs armes.

Il finit par se porter à son niveau, et dévisagea le curieux individu. Son masque blanc portait un motif imitant une tache d’encre, elle-même sans doute censée dessiner quelque chose, et il était revêtu d’un large imperméable. Holker soupira brièvement, craignant un instant d’être encore tombé sur un fou furieux, et sentit un mal de tête carabiné prendre ses quartiers à l’arrière de son crâne. Il passe tout de même outre, et, gardant les mains levées, s’adressa au curieux personnage, sa voix sortant de sa gorge en un mince filet oral aussi détendu que possible. Il n’avait pas besoin de causer un accident bruyant maintenant :

"Salutations. La zone risque de bientôt devenir un lieu d’affrontement entre Ellgard et Mearian, et je ne saurais que trop vous conseiller de partir. Nous ne saurions assurer votre sécurité."

Il aurait de fait bien aimé le mettre directement à mort pour se débarrasser du problème d’une manière plus expéditive, mais ne pouvait encore une fois pas se permettre ce genre de débordement potentiellement bruyant. Il voulut continuer et insister sur l’urgence de la situation, quand il sentit un de ses corbeaux le prévenir. Le convoi arrivait. D’ici quelques minutes, il serait en vue. Holker jura intérieurement, et considéra le civil, avant de s’accroupir près de lui et de scruter l’horizon. Il allait devoir faire preuve de beaucoup de savoir-faire maintenant, et tant que l’homme ne semblait pas agressif, peu lui importait au final d’avoir un spectateur.

"Quoi qu’il en soit, je vais devoir vous demander de rester discret. J’ai peur que nous n’ayons plus tellement le temps de nous occuper de vous."

Il hésita à se présenter, mais décida de plutôt laisser l’individu prendre les devants. Il ne savait après tout rien de lui ni des intérêts qu’il représentait, et préférait ne pas lui livre d’informations potentiellement dangereuses s’il pouvait l’éviter. Un Inquisiteur perdu au milieu de nulle part avec une escorte somme toute très limitée était après tout une cible de choix pour un ennemi un peu trop mal avisé.
Repéré. Comment ! Ma cachette était pourtant parfaite. Je n’ai même pas eu le temps de commencer à essayer de m’infiltrer dans le camp. Assommer un type, voler son uniforme, me balader, écouter, repartir avec mes infos. Peut être tabasser des Meariens sur le chemin aussi. Mon plan entier tombait à l’eau. Il fallait la jouer cool. Je n’avais rien fait de mal encore, après tout. C’est donc ça, la technologie ellgardienne ? Il faudrait se méfier : ils n’ont pas l’air de rigoler, et ils sont nombreux.

Et je suis à pied.

Un gars s’avance plus ou moins seul vers moi, avec des chiens et surtout l’assurance d’avoir tous les hommes au fond qui le protègent si jamais je fais le moindre faux pas. Il va falloir la jouer cool. Ne pas faire de geste brusque. Je suis un passant normal dans les steppes ruinées de l’ancien monde et je ne faisais que passer par là au hasard. Une histoire crédible, je crois.

Je garde les mains le long de mon corps, mais elles sont visibles, et manifestement vides. Paumes ouvertes, pas les poings serrés. Paraît que ça met les gens à l’aise. Il a l’air un peu tendu, lui, mais je suis encore entier, donc c’est que j’ai mes chances.

Je réponds nonchalamment, enfin j’essaie, je pense, à son salut. Mes informations étaient donc correctes, au moins partiellement. Les meariens passent bien dans le coin, mais Ellgard a eu l’information soit avant moi, soit en même temps, et ont mis… un peu plus de moyens que moi dans l’expédition. C’est ça d’être pauvre.

 « Bonjour, fais-je doucement de ma pourtant normalement grosse voix, pour ne pas paraître plus agressif que de raison. Qu’est ce que les meariens foutent ici ? C’est quand même riche qu’on ne puisse plus se balader nulle part sans risquer de les croiser. Heureusement que vous êtes là. Je me débrouille pas mal pour ma propre sécurité, mais protéger les autres, c’est un but louable. Franchement. »

Bon, c’est un peu cousu de fils blancs. Mais mon avis sur l’Empire n’est pas totalement forgé. Vu qu’ils ne croient en rien, ils ne sont pas spécialement hauts dans mon échelle d’estime, mais en même temps ils font régner la Loi et tout le monde a la chance de s’élever, contrairement à Akantha la corrompue. Je n’y ai pas passé assez de temps : les résistants dont j’ai eu vent sont-ils de simples terroristes ou alors y a-t-il un véritable problème dans ce pays ? En attendant d’en avoir le cœur net, ce que je vois, c’est des ennemis des hérétiques, et ne dit-on pas que l’ennemi de mon ennemi est mon ami ? Un ennemi de Mearian ne peut pas être foncièrement mauvais.

« Comme vous avez pu le constater, la discrétion est une de mes spécialités, même si j’opère mieux la nuit. Mais ne vous en faites pas pour moi, surtout n’ayez crainte de rien. Je me fais tout petit. Et puis je sais me débrouiller, hein, je jetais un coup d’oeil autour de moi aux forces en présence avant de lancer : toutes proportions gardées. »

Trouvant de bon ton de me présenter pour faire en sorte qu’on me fasse un peu plus confiance, j’ajoutais avec un ton un peu hésitant, comme si je devais réfléchir sur ma propre identité. En même temps, je n’allais pas dire qui j’étais à ces inconnus. Si ça se trouve, ils me connaissent, eux, et bon, il y a une part de vérité dans mon mensonge.

 « Je suis Marc de Skara. Je suis un sujet Akanthien, mais j’aime les voyages exotiques, vous voyez ? Et quand on a tout fait, au bout d’un moment, il ne reste plus qu’ici… Oh, excusez moi, j’ignore un peu quelle est la relation entre nos pays, mais… Je suis quand même avec vous. Plutôt vous qu’eux, si vous voyez ce que je veux dire ? Tout le monde n’approuve pas Mearian, chez nous, je vous le dis ! »

Bien bien bien, on ne peut plus s’occuper de moi, hein ? C’est l’occasion rêvée, c’est comme un passe droit, c’est comme si on me disait : « vas y, fais ta vie, amuse toi, on en reparle après ». Et ça me va tout à fait.J’espère juste que mon bluff va passer. Je continuais d’une voix faussement enjouée :

« Hé bien, puisque vous n’avez pas besoin de moi, je vais faire en sorte de me faire oublier, surtout. Je serai évidemment facile à trouver, hein ? Je ne voudrais pas gêner. Enfin, dans le coin, quoi. Si vous avez besoin de quelques bras n’hésitez pas, j’ai fait bouger quelques poids en mon temps. Ce disant, je bandais le muscle d’un de mes bras, ce qui n’était pas très visible sous mon impair, mais tout de même. Voilà, je me poste un peu plus loin, surtout je ne fais rien de spécial. Ne laissez pas ces chiens s’échapper ! »

Une fois ceci dit, je commençais à m’éclipser d’un pas à peu près détendu mais pas du tout naturel. Je voulais un peu observer le camp, la technologie, les méthodes ellgardiennes. Peut être que j’allais moi aussi frapper du Mearien après tout ? Il était temps d’aller fureter, à moins qu’on m’en empêche. J’espérais qu’on me laisserait un peu tranquille d’une part, mais aussi que Mearian se ferait bien rosser, et que je pourrais récolter des informations après coup. Ce serait le plus intéressant, oui.

Comme tout se passe toujours bien dans mes plans, je suis confiant.
Il avait toujours été bon pour trouver les gens qui mentaient. Même avant que ses dons ne se manifestent dans toute leur terrible ampleur, même avant que la magie ne coule dans ses veines et ne vienne étayer ses talents par des méthodes surnaturelles, il avait été bon pour cela. Il lui suffisait de regarder le coin fuyant d’une bouche coupable, ou le regard trop assuré de quelqu’un pour le comprendre et le voir de manière intime, comme s’il se perdait un bref instant en lui. C’était souvent une expérience catatonique, qui le sortait un bref instant hors de son propre corps. Ce qu’il n’appréciait que peu, au final. Il haïssait les autres, de tout son être, de toute cette colère existentielle qui imprégnait ses mouvements et le faisait se mouvoir, comme le feu à l’intérieur du ventre d’acier d’une grande bête. Il sentit sa chaleur infuser lentement ses membres, et regarda doucement la personne qui lui faisait face. Elle lui mentait. Personne ne lui mentait. Personne d’important, personne qui ne le connaissait, qui savait qui il était. Ses yeux détaillèrent sa face, tentant de comprendre ce qui se cachait derrière cette épluchure qui le recouvrait. Peut-être qu’en le lui arrachant du visage, il pourrait voir ce qui se cachait dessous, comprendre enfin si cette couverture était ou non une deuxième peau, et voir ce qui se cachait en dessous. Cette perspective l’apaisa quelque peu, et il sourit légèrement, écoutant sans réellement y prêter attention les déblatérations de l’étrange créature. Ce qu’il racontait n’avait guère d’importance en soi, mis à part peut-être le fait qu’il ne soit pas Mearian. Sur cela au moins, il n’avait pas menti. Il n’avait en tout cas pas le temps de s’occuper plus avant de lui, pas avec ses adversaires qui s’approchaient aussi rapidement.

"Je comprends, je comprends, lâcha-t-il après que l’autre ait terminé de lui exposer sa situation. Si votre but est simplement d’observer, eh bien… Pourquoi pas. C’est hautement irrégulier, mais je n’ai pas le temps de me préoccuper de vous, pardonnez ma franchise. Sachez simplement que nous ne pourrons garantir votre sécurité."

Il ne releva même pas son étrange accoutrement, ou ne commenta pas plus sur le manque de plausibilité de son histoire. Tout ceci était hautement ridicule, et il ne pouvait pas comprendre mais en fournissant des efforts surhumains ce qui pouvait pousser un homme normalement constitué à se recouvrir la face d’un bavoir. Il se détourna, et décida de se concentrer de nouveau sur la situation la plus urgente. Il pourrait voir ce qu’il faisait de son lunatique nouvel ami plus tard. Son escouade se tenait prête, et il se sentit pendant un moment transporté en arrière, quand il n’était encore qu’un commandant ambitieux et jeune, ignorant de tant de choses du monde. Il regarda les Mearians avancer, et leva le poing, retenant un court instant son souffle. L’adrénaline pulsait à ses temps, et les couleurs devenaient plus vivides, le monde se parant de ses plus belles nuances pour accueillir le glorieux sacrifice qu’il allait lui faire.

Il lui semblait pouvoir distinguer au-delà de l’éperon rocheux sur lequel il était camouflé le visage de ses ennemis, comme s’il était à deux pas d’eux. Il pouvait sentir leur souffle et respirer leur haleine, il pouvait compter le nombre de veines hésitantes qui affleuraient dans leurs yeux fatigués, il pouvait toucher et lisser du doigts leurs rides épaisses. Il baisser le poing, et déchaina l’enfer. Ses hommes se levèrent, sans un cri, sans un bruit autre que le froissement des vêtements et des chairs. Leurs armes fleurirent, le bruit de chuintement si caractéristique aux armes technomagique emplissant timidement l’espace, et la première partie de l’unité Mearianne tomba comme des blés sous la tempête. Il aurait pu rester en arrière et regarder le combat, mais savait que ses ennemis étaient tous des mages. Si la plupart n’avait pas assez de pouvoir pour produire autre chose que des flammèches, il ne souhaitait pas prendre le risque. Il fit un deuxième geste, se poing fermé s’ouvrant, et ses hommes se ruèrent sur ses adversaires, lui restant en arrière. Il n’aurait rien souhaité de plus que de rejoindre le combat, mais il se devait de rester à l’arrière pour commander les opérations et s’assurer que tout se passe sans accroc. Il aurait l’occasion de se battre une autre fois, mais il n’appartenait pas à un général de commander depuis le front, aussi violente que puisse être son envie, aussi dure que puisse être sa faim.

"Comment font-ils, à Akantha ? Pour se battre, je veux dire."

Il le savait déjà, bien entendu. Il aurait été un piètre leader s’il ne savait comment se battait le plus proche allié de leur adversaire, et possédait de toute façon des espions infiltrés dans toutes les strates de la société Akanthienne. Il ne doutait pas que la réciproque soit vrai, mais peu lui importait, tant il savait sa capacité à utiliser ces renseignements supérieure. Il souffla, l’air chaud chaud quittant ses naseaux dilatés, et regarda ses hommes fondre sur ses adversaires, le soleil brûlant se reflétant sur leurs amures. C’était réellement une œuvre de bien qu’il accomplissait ici, et il sentit de la fierté monter en enfler au cœur de son poitrail.
Pas d’objection. Tant mieux. Mais en même temps, les hommes foncent. Pas beaucoup à observer. Pas l’air d’avoir beaucoup à déroger non plus. Pas possible de savoir comment il m’a détecté plus tôt. Difficile de mettre dans ses poches dans ces conditions. Puis la technologies ellgardienne est bizarre. Je saurais pas m’en servir. Beaucoup d’obstacles imprévus. Je grommelle un peu sous mon masque. Au final, c’était évident. Je pensais qu’on aurait un peu plus de temps avant que les chiens n’arrivent.

Je bous, je trépigne, alors que je regarde du même poste que ce qui paraît être le chef ellgardien. Je veux aller les casser aussi, ces méariens. Je suis un peu là pour ça, après tout. Peut être que si les ellgardiens n’étaient pas là, j’aurais pu m’infiltrer, aussi. Faire du bon boulot. Enfin, je ne suis qu’un peu jaloux. De leur succès contre mon impuissance. C’est du bon travail. Un bon méarien, c’est un méarien mort ; ou alors qui se repent. C’est dur de les faire se repentir, cependant. Ils ne veulent jamais. Un peuple étrange.

En tout cas, les machines ellgardiennes sont très efficaces. Lors de la première salve, je serrais le poing en étouffant une exclamation de contentement. Prenez vous ça ! Lors de la charge, c’est uniquement parce que j’ai dit, et je le regrette, que j’observais que je n’y vais pas avec eux. Ça aurait été agréable, et je n’aurais pas perdu mon temps. Aussi parce que j’aurais encore plus de mal à justifier d’être un akanthien en costume qui donne des coups de poing à des meariens sur un continent en ruine uniquement par coïncidence, uniquement au hasard. En tout cas, je pense qu’il n’a pas vu à travers mon mensonge. Après tout, mon jeu d’acteur est correct, et il ne me connaît pas. Je suis assez confiant.

Du fait que nous regardions le spectacle agréable d’un détachement ennemi qui se fait rouler dessus, il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire. Ma sécurité mon œil ! Il voulait juste me virer ou je ne sais quoi. Y avait-il un danger particulier ici ? Pas avec ce nombre de troupes en tout cas. C’était une affaire rondement menée.

Quant à sa question, j’y répond d’abord du tac au tac :

« A Akantha, ces lâches se cachent derrière des conscrits pauvres pour leurs conflits triviaux et- » Me rendant compte de mon erreur (c’était par habitude, le masque me donnait ce genre de caractère parfois), je m’arrêtais à la moitié de ma phrase, la bouche ouverte sous mon masque, un peu perdu. Il fallait continuer, malgré quelques secondes de blanc. « Et, et je veux dire que mes ennemis sont des lâches qui agissent comme ça. Pas les gens bien. Les gens bien se font rares. Tous des corrompus, des pourris qui se complaisent dans leurs richesses et- » Dommage, nouvelle erreur. Bon, ça passerait peut être. J’avais précisé que j’étais en désaccord avec mes pairs, après tout. Ça devait compter pour quelque chose.  « Et… enfin ils font pas comme ça quoi. »

C’était un peu gênant. Enfin, même si ma couverture n’est pas la meilleure, je m’en sortais bien jusqu’à présent. Il n’avait pas de raison de douter. Après ça, il pourrait me regarder avec un sourcil très arqué, dubitatif, et il aurait raison. J’aimerais autant qu’il évite, je ne veux pas savoir, je ne le regarde pas.

Quelque chose me dérange un peu. Moi, j’ai l’habitude des combats dans la rue. De l’arène. Pas de la guerre. Pour moi, tout le monde participe, quand on doit frapper des gens. Lui, il reste là, loin. Alors qu’il n’a pas l’air faible. Ça m’intrigue. Je sais plus ou moins les bases, qu’il faut un commandant, quelqu’un pour coordonner un grand nombre de personnes, mais, ce n’est pas vraiment ce qu’il fait maintenant ? Alors, pourquoi ? Je dois faire voix à cette lacune.

« Dites… je commençais, hésitant à cause de ce que j’avais dit précédemment. Ca vous démange jamais de juste… Y aller ? Que faites vous si vous tombez sur un os ? Un genre de champion ? Un gars costaud que vos bonhommes ne sont pas en mesure d’affronter ? Votre position a l’air… peu enviable. »

Je le pensais sincèrement. D’habitude pour moi c’était un gars frêle mais qui en avait dans le cerveau qui restait en arrière pour coordonner. Pas le gars musclé, qui a l’air plus musclé que les autres d’ailleurs. Peut être plus que moi, et je suis particulièrement musclé pas nature. Le genre qui fait des dégâts. Peut être qu’il est le dernier rempart ? Ou alors qu’il est trop vieux. Je me garde de faire ces affirmations à voix haute pour le moment, je ne voudrais pas trop l’énerver : ce n’était pas la peine de se battre ici alors que pour l’instant tout va bien.

J’espérais quand même qu’on tombe sur un os, juste par principe. Histoire de faire quelque chose. Et si ça se trouve on pourrait savoir ce que les méariens foutent ici. Un prisonnier sympathique. Si les ellgardiens font des prisonniers. Je sais que j’ai du mal à m’arrêter quand j’ai commencé à rectifier quelqu’un, donc je comprendrais qu’ils en fassent de même…
Le combat se déroulait bien. Il aurait pu dire trop bien, mais il avait depuis longtemps acquis la certitude de l’expérience, et avait relégué ces interrogations aléatoires et sans fondement à l’arrière de son esprit. Ses hommes étaient des machines bien huilé, et sa stratégie était sans faille. En utilisant les yeux de ses corbeaux, il pouvait dominer le terrain, et le voir depuis les cieux, obtenant une vue conforme à celle de son esprit, dirigeant son escouade comme un chef d’orchestre dirigerait une symphonie. Il était satisfait de sa performance, et laissa son compère déblatérer. Comparé à lui, il était bien plus loquace, et Holker ne se considérait pourtant pas comme quelqu’un de laconique, plus comme un… Pragmatique. Quelqu’un qui plaçait chaque mot, agençait chaque phrase avec en tête un but précis. Il hocha donc de la tête, n’ayant pas le temps de se distraire avec les pitreries de son vis-à-vis, notant tout de même le ton hésitant de sa voix et ses intonations coupables. Il n’était pas un bon menteur, mais l’Inquisiteur ne se préoccupait que rarement de ce que pensaient les autres de lui, ne comprenant que de manière très abstraite la valeur que l’on pouvait accorder à l’opinion des autres.

Le combat ne devait pas se passer correctement, cependant. Il vit les mearians battre en retraite et se regrouper en banc effrayés, serrés contre leur caravane comme si cette dernière pouvait leur procurer quelque réconfort. Il leva un poing ganté, et leur cria de stopper, craignant l’influence négative de l’artéfact qu’ils transportaient. Normalement contenu dans le véhicule, il ne devait pas être dangereux, mais l’Inquisiteur savait devoir rester prudent devant tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un artefact de pouvoir inconnu et donc forcément dangereux. Ses hommes encerclèrent les survivants, rechargeant leurs armes et les maintenant à distance, jusqu’à ce que l’un d’entre eux dévoile le contenu de leur transport. Holker jura intérieurement, son sourcil droit bondissant en un arc étonné, et se mit à courir, les muscles lourds de ses jambes s’actionnant comme les manivelles d’un train lancé à pleine allure, ses serres raclant le sol en friche de Fhaedren, soulevant sur leur passage un nuage de poussière. Il devait avancer, il devait se porter aux côtés de ses hommes, et prendre rapidement leur tête avant que l’opération ne soit compromise.

Il hurla, sa voix portant rapidement, indiquant à ses hommes de reculer. Trop tard. La déflagration les souffla, le choc trop rapide pour que le son puisse suivre, et Holker ne dut sa survie qu’à un plongeon désespéré vers un rocher quand il vit qu’il allait arriver trop tard pour les faire réagir. Il fut tout de même soufflé par l’explosion de couleurs et de magie, l’odeur d’azote caractéristique des cristaux ayant à peine le temps d’être enregistré par son cerveau, avant que le boom ne se rétracte et le happe, le curieux phénomène le projetant comme une poupée de chiffons vers le centre de la conflagration, son corps recroquevillé rebondissant péniblement sur le sol.

Il se releva comme il put, sa vision pendant un moment perturbée, avant de regarder autour de lui, constatant l’intensité du carnage. Des hommes ennemis et alliés proche du wagon, il ne restait rien qu’une bouillie parcourue de courants multicolores, et ses tireurs étaient tous sonnés. Il regarda la créature qui se tenait en face de lui, se demandant comme il allait réagir. Ses corbeaux ne détectaient pour le moment aucune présence inquiétante dans les quelques kilomètres avoisinants, mais il ne doutait aucunement que l’évènement allait rapidement attirer des carnassiers curieux, voire leurs ennemis. Il se força à ignorer la sensation douloureuse qui faisait danser l’intérieur de ses nerfs, et prit la mesure du titan qui lui faisait face. Une sorte de taupe géante croisée avec une hyène, ou peut-être un lion, ayant surgi du néant souterrain sans qu’il puisse s’en rendre compte, près à les dévorer tous autant qu’ils étaient, son corps recouvert de plaques coulissantes semblant briller de milles feux colorés sous la lumière crue du soleil. Il détacha ses chaînes, et s’empara de son arme, tentant de reculer et d’ignorer l’odeur doucereuse qui s’échappait de sa gorge, ce dernier dévoilant un abysse de dents aiguisées comme des poignards. Il se retourna vers les rares survivants, et tenta de les rallier. Si même ces créatures imbéciles étaient attirées par le contenu de la caravane, ce dernier devait valoir le coup.

"A moi, mes hommes ! Nous prenons la relique ! Pour Ellgard, pour l’Empereur !"

Son rugissement sembla faire effet, et sortir ses soldats encore vaillants de leur léthargie. Il ne savait pas quelle obscure magie animait leur adversaire, mais il savait une chose. Il comptait bien le mettre à mort. Il commença à faire tournoyer ses chaînes, cherchant une ouverture à laquelle s’accrocher, son corps parcouru de frissons extatiques. Il allait tuer.
Il n’y avait pas grand-chose à dire de plus. Le commandant ellgardien ne réagissait pas plus que ça à mes exclamations. Le combat se déroulait bien. Tant mieux. C’était un peu gênant, mais ça ne me dérangeait pas. J’avais eu mon lot de situations plus bizarres que ça, dans mon métier. C’était juste une histoire de patience. J’en ai, quand il faut. En l’occurrence, c’était la seule solution, de toute façon. Donc j’attendais, en ne disant rien de plus : je n’avais fait que répondre à une question, et je n’avais plus d’autres options de toute façon.

Surprise. En observant le combat, le commandant qui avait manifestement plus d’informations que moi se mit à foncer. J’étais un peu surpris. Je ne suis pourtant pas le dernier, quand il s’agit de détecter les mouvements, j’y dois ma survie, mais c’était un peu soudain. Je me demandais aussi si c’était une bonne idée de le suivre, ou si je ferais mieux de rester dissimulé là où j’étais. Après tout, ils se débrouillaient très bien sans moi et c’était leur travail. Je ne voudrais pas m’immiscer.

Cette hésitation fut probablement salutaire. J’aurais foncé sans plus de cinéma. L’explosion m’aurais soufflé, tout simplement. De là où j’étais, j’ai eu la chance de pouvoir être simplement balayé par l’énergie dégagée, renversé en arrière, sans subir de brûlures terribles ou, comme ce qu’il restait après l’explosion en témoignait, finir en bouillie calcinée.

Ce ne serait donc pas une aussi mince affaire que prévu, et pas forcément à cause des méariens. Fhaedren était une terre sans pitié : on ne pouvait pas la sous estimer.

Ce spectacle vu, je me relevais sans attendre, et courrais à mon tour dans la direction de l’endroit précédemment attaqué. Je n’avais jamais affronté une telle bête, et peut être étions nous sur son territoire, mais avions nous la moindre chance de partir sans être pourchassés maintenant qu’elle était en colère ? De plus, l’ellgardien ne laisserait probablement jamais partir l’animal après de telles pertes. C’était compréhensible.

J’arrivais au niveau des soldats, qui furent probablement surpris de mon existence (certains ne m’avaient probablement jamais vu) mais le manque de réaction de leur chef dû leur montrer que je n’étais pas un ennemi. Du moins pas encore. En tout cas pas officiellement. Ils étaient plus ou moins bien formés, derrière leur chef, qui les avait rassemblés avec ses cris pleins du charisme du leadership. Moi, les formations militaires, ça me parle pas trop. Je joue des coudes pour arriver à l’avant, malgré les regards courroucés de ceux qui ont le temps de reconnaître que j’existe entre deux coups d’oeil à la bête qui se dresse devant nous. Je la vois enfin bien. Deux mots m’échappent.

« Putain, merde. »

Puis vient le temps de lui régler son compte. Je n’ai pas d’armes, moi, mais j’ai des poings relativement solides. Je décide d’une chose : je serai le premier à agresser le monstre. Je servirai à attirer son attention pendant que les autres pourront se servir gentiment sur ses points vitaux. Je sens l’adrénaline monter comme je m’apprête à m’exécuter. Je fais mes premiers pas lorsqu’il donne l’ordre de la charge. Parfait.

Il me faut un bon angle d’approche, pour pouvoir lui grimper dessus. La bête est pleine de plaques, donc ça devrait se faire, mais je n’ai pas d’armure non plus et ses griffes et ses dents ne m’inspirent pas confiance. Je dois atteindre sa tête pour bien la déstabiliser. Sinon, je serai inutile.

Ralentissant ma course, je fais le tour. Elle est captivée par les chaînes du commandant, tandis qu’elle garde un œil sur moi, qui suit de l’autre côté de son champ de vision. Elle reste sans arrête en mouvement, se tournant et se retournant, comme pour nous empêcher tous d’avoir un bon angle d’attaque. Les soldats ellgardiens, quant à eux, ne sont plus très nombreux mais font ce qu’ils peuvent pour la harceler, je suppose : je ne fais pas trop attention à eux.

Alors que je gardais une distance respectable, un moment que la bête se tourne vers l’ellgardien, je prends mon courage à deux mains et c’est le commencement. Je me lance dans un assaut à corps perdu, esquivant sa queue écailleuse, et saute sur le haut de ses pattes arrières, me hissant sur les plaques à la force de mes bras. J’ai de quoi m’accrocher rapidement dans son dos : sinon elle m’aurait déjà envoyé voler à force de se débattre. Elle ne semble pas vouloir me décrocher en se retournant immédiatement, car je n’ai pas encore fait le moindre mal à l’animal : je me contente d’escalader. C’est dérangeant, mais comme je n’attaque pas et que se rouler exposerait sans doute un ventre tendre aux armes de mes alliés de fortune, la bête a assez d’instinct pour ne pas le faire. J’ai toutefois pas mal de chance qu’elle ne parvienne pas à me déloger à coup de griffes ou en s’ébrouant assez fort : je m’accroche de toutes les miennes, assez conséquentes pour tenir tête à une force de la nature même si je ne la surpasse pas.

De ma position, je continue de grimper vers la tête. La bête, grâce à nos nombres et à nos actions concertées, bouge un peu moins : elle est perdue entre le danger potentiel que je représente, le besoin de se débarrasser de moi, mais également celui de ne pas laisser d’ouverture aux petits ellgardiens devant elle, ou à celui, menaçant avec ses chaînes qui tournoient…

C’est un bon début.
Holker appréciait le fait de tuer. Il ne se pensait un de ces assassins communs, qui se laissaient aller à des pulsions qu’ils ne comprenaient pas, et devenaient moins que des bêtes, non. Mais pourtant, une vérité primaire et indéniable l’unissait à la fange de l’humanité. Il aimait prendre des vies, et malgré tous ses rituels et son sens de l’esthétique, malgré tout son art et toute sa maîtrise, l’essence de son loisir, l’essence de son restait inchangée. Le monstre qui s’affichait devant lui ne faisait pas exception, et là où d’autres voyaient un danger, le sieur Hallgrimr voyait avant tout une seule et unique chose : une exutoire glorieux à ses pulsions, un défi qu’il lui fallait relever, une chasse qu’il lui fallait accomplir. Il pouvait ressentir jusque dans ses les émotions de la bête, son esprit empreint de magie s’unissant avec celui de du béhémoth. Il pouvait comprendre sa curiosité et sa convoitise d’abord, son envie de s’approprier l’origine de ces émanations magiques et de comprendre la source des bruits qu’il avait entendu. Et sa colère ensuite, celle de voir ces insectes braillards s’ébattre sur son territoire, s’approprier son butin. Il la vit lever la queue, et la frapper sur le sol, levant une nuage de poussière et propageant une onde de choc qui fit trembler l’Inquisiteur jusque dans ses bottes, son corps échappant pendant un bref instant à sa volonté. Il laissa un sourire cannibale éclater sur son visage blafard, ses veines bleuâtres ressortant comme des vaisseaux corrompus sous l’effet du tiraillement, et il fit un pas en avant, projetant son esprit dans celui de la bête de manière plus agressive.

Mort. Violence. Des images sans mots, des paroles non-formulés. Il parlait un langage ancien, plus ancien que celui des premiers hommes. Il parlait une langue faite de sensation et de concepts simples, une langue qui allait droit à l’essentiel. Une promesse de souffrance. Une moquerie, un défi. Il continuait, excitant l’animal. Il le voulait fou furieux, prêt à se débattre sous ses coups. Il aurait pu tenter de l’apaiser, de lui expliquer la situation. Il n’en fit rien. La bête lâcha un rugissement furieux, mais ne fit rien pour déloger l’homme qui était en train de l’escalader. Holker profita de sa gueule pour ouverte, et envoya ses chaînes dans cette dernières, ses trois crochets hameçonner la babine inférieure de sa proie. Il tira, les enfonçant durablement, le métal rippant contre la partie intérieure de la carapace de la bête.

"Chargez, bande d’imbéciles ! hurla-t-il à ses hommes, enragé de voir que ces derniers réagissaient aussi lentement."

Il ne pouvait leur en vouloir. Ces gens étaient naturellement insuffisants, et tout juste bon à suivre les ordres de leurs supérieurs les plus éclairés. Mais ce manque de réactivité était condamnable, et s’apparentait même aux yeux de l’Inquisiteur Guerre à la couardise la plus abjecte. C’était un coup intolérable qu’il se refusait à accepter, tant il lui semblait hors de question de voir ses hommes être autre chose que ce qui se faisait de mieux. Il en allait de sa réputation, et de la réussite de son œuvre. Il donna un grand coup vers l’arrière, tirant violemment sur ses chaînes, projetant la tête de la créature contre le sol. Celle-ci ne demeura cependant pas immobile, et d’un coup de ses machoires puissantes sectionna son arme. Holker jura, et trébucha en arrière, son corps soudainement déséquilibré par le manque de tension, ne parvenant à retrouver son équilibre qu’après quelques pas hésitants. Ses armes étaient forgées dans le métal le plus résistant qui soit, et s’il en avait d’autres en réserve, il devrait terminer le combat sans cette aide. Il regarda brièvement son allié improvisé, se demandant où est-ce qu’il en était, la créature décidant quant à elle de commencer à balayer les hommes qui montaient à l’assaut. Holker les imita, décider à lui-même porter le coup final, voulant à tout pris se réserver le plaisir jouissif du dernier acte de ce sacrifice auspicieux.
Quelle merde d’être monté ici ! J’aurais mieux fait de les laisser se débrouiller, ils se débrouillaient quand même bien. Enfin, c’est quand même amusant, ça me fait de l’exercice. À Fhaedren on s’emmerde un peu sinon. Si je pouvais m’en sortir sans trop de blessures, ce serait sympa aussi. J’aime bien vivre.

La grimpe est périlleuse, mais en s’agrippant bien on ne risque pas grand-chose, à moins que le monstre ne se mettre à se retourner dans tous les sens ou à griffer son dos pour une quelconque raison (comme me déloger). Heureusement que les hommes en bas la tiennent occupée pendant que je continue mon ascension, qui n’est pas de tout repos. Arrivé sur le cou. Le haut du cou. Je pense que je me suis déplacé assez vite. Je suis surpris par une certaine secousse, qui n’est pas naturelle. Heureusement que je suis bien accroché, et assez fort ! J’aurais pu m’envoler et rouler comme un malpropre, si j’étais un peu moins fort. La bête mord la poussière, envoie voler des cailloux : parfait. Je tends le bras, j’en attrape un, me recale correctement un peu plus haut.

La chaîne est cassée.

Il se relève, je suis de nouveau dans les airs. C’est parfait. Juché au plus haut, la bestiole m’ayant presque oublié… Je peux agir. Une pierre, c’est tout ce que j’ai comme arme, mais ça fera bien l’affaire pour ce que je veux. J’agrippe son cou puissamment avec mes jambes. J’attrape mon arme de fortune dans mes deux mains. Je pousse un cri rauque, comme pour augmenter ma propre puissance (comme si ça pouvait avoir ce genre d’effet). Pour me donner du courage. Pour dire de faire quelque chose. J’enfonce la pierre dans l’oeil du monstre. Un coup. Hurlement de la bête, qui connaît une vraie souffrance peut être pour la première fois. Deux coups. Elle se démène, mais je tiens bon, la pierre se loge dans l’orbite. Elle se griffe le visage d’abord, endroit d’où vient la douleur. Trois coups, je l’enfonce bien, l’oeil est définitivement éclaté.

J’ai sans doute pris trop de temps, cela dit. J’aurais dû tenter de partir de moi même au deuxième coup. Maintenant… La bête devine bien que la cause de la douleur, c’est moi. Si elle veut que ça s’arrête, il faut se débarrasser de moi. Elle se débat plus fort que jamais et même moi ne suis pas assez fort pour lui tenir tête. Elle donne un coup monumental sur le reste de la caravane mearienne avec son cou, ce qui a le don de me sonner, avant de me déloger d’un coup de patte monumental que je ne suis pas en mesure d’esquiver.

Un coup griffu, qui me cueille sans trop de difficulté, puis un deuxième depuis les airs. Je passe au dessus des hommes dans un joli arc de cercle, avant de faire de multiples roulé-boulés dans la poussière et de m’effondrer derrière eux. Mon manteau est déchiré par endroits. Je ne pense pas avoir quoi que ce soit de cassé, mais j’ai mal partout. Je touche mon ventre. Rouge. La blessure n’est pas des plus profondes, mais ça saigne. Sonné et pris dans un monde de douleur, je reste immobile un instant, reprenant mon souffle. J’essaie de me relever doucement, vacillant. J’arrive à me mettre debout et à reculer quelque peu. Je continue à haleter. La bête est en furie, mais elle est plus blessée que moi et elle a perdu pas mal de vision. Elle va vite se fatiguer avec sa plaie suintante et surtout le fait que la pierre y soit bien logée : si elle survit à notre rencontre, ça va s’infecter, c’est certain.

Mon action a peut être été à double tranchant. La bête est furieuse, donc elle est dangereuse et pour un assaillant non averti, c’est sans doute moins pratique. Mais pour un vrai chasseur, elle ne fait que se débattre au hasard. Elle se remplit de désespoir. Elle fait des erreurs. Donne des ouvertures.

Des occasions.

Odi et amo.

L'Inquisiteur, malgré l’apparence détachée qu’il aimait à se donner et l’air distant qu’il aimait à affecter, était un homme qui se posait de nombreuses questions. Doté d’un esprit naturellement curieux, il s’était pendant sa jeunesse entrainé à analyser et à comprendre, avec cette méticulosité maniaque que peut seule nourrir la paranoïa la plus profondément ancrée. Comme un poison insidieux, chaque question provoquait en lui des dizaines d’interrogations successives qui s’enchainaient et s’imbriquaient les unes dans les autres, auxquelles il devait trouver une réponse sous peine de voir son esprit se dévorer lui-même et s’étouffer dans ses propres reptations. Parmi ces dernières se trouvait une qui le tourmentait depuis longtemps, une qui lui semblait extrêmement importante, capitale pour réellement comprendre comment fonctionnaient ses pairs : comment ressentaient-ils le monde avec leurs sens affaiblis ? Même lui, qui n’avait pas toujours été affecté par la magie infectieuse qui courait dans ses veines, ne pouvait plus se souvenir de comment il avait pu supporter cette faiblesse. Il pouvait sentir l’odeur de l’étranger. Il pouvait humer ses arômes subtils, qui envahissaient ses narines et le prenaient à la gorge. Il pouvait ressentir son excitation, il pouvait s’imprégner de l’odeur charnelle de son sang, qui excitait en lui ses plus nobles appétits. Il pouvait le voir, et l’entendre, frapper dans l’œil humide de la bête. Il put comprendre son rugissement, son esprit s’ouvrant pour accueillir sa rage et sa colère, pour se les approprier. Il ne faisait qu’un avec elle, il pouvait sentir dans son corps écailleux et sec des pulsations énergétiques venues du fond des âges, quelque chose d’infiniment primal, qui résonnait en lui comme le contact familier d’une amante lascive et exigeante.

Il communiqua avec elle à son tour, le cerveau magique de l’hybride s’enflamma dans un brasier d’impulsions électriques et de pensées enchantées par la magie, envoyant à la bête toutes les images les plus horribles qu’il pouvait trouver. Son corps, brisé, ses plaques écailleuses dispersées et tombant en poussière, sa chair dévoilée dévorée par ses corbeaux. Son flanc, lacéré, et sa progéniture mise à mort. Il ne savait même pas si la bestiole avait des petits, ou si elle était même capable dans son état de mutation avancée de se reproduire. Peu importait. C’était l’idée qui comptait, et pour un animal aussi proche de sa nature première, l’idée de ne jamais pouvoir se reproduire ou laisser derrière une descendance était une perspective aussi terrifiante qu’inacceptable, quelque chose qui allait à l’encontre de tous ses instincts. L’Inquisiteur fut généreux dans son transfert d’informations, et se nourrit de ce qu’il put recevoir en retour. L’étonnement, d’abord, face au contact alien. Aussi proche de son esprit que puisse être le moyen de communication, l’animal restait après tout incapable de réellement comprendre ce qui lui arrivait. Et puis, la colère, l’irritation et la frustration. Un soupçon de révolte et d’indignation, aussi. Hallgrimr fit quelques pas en avant, la musculature noueuse de son corps s’activant dans un bruit imperceptible de fin du monde. Il était excité, et il sentait monter en lui des sensations similaires à celles éprouvées par son adversaire en ce moment. Il lui fallait les apaiser, maintenant, s’assurer de ne pas se perdre en lui. Il inspira, et regarda ses chaînes brisées, avant de les ôter de son bras et de les laisser choir dans la poussière desséchée du vieux continent.

Il courut vers le monstre, contemplant ses gesticulations affolées et la douleur qui irradiait dans son corps avec la douceur qu’une mère aurait pu avoir pour son enfant, ses pieds nus creusant dans le sol des sillons éphémères. Il passa en-dessous d’un coup de patte aussi rageux qu’hasardeux, espérant trouver sous le ventre du monstre une chair plus complaisante, plus disposée à accepter ses avances que son extérieur adamantin. Il glissa sous son ventre large, se fondant dans les ombres jetées par le léviathan, l’odeur pestilentielle de la créature le heurtant dans toute son intolérable magnificence maintenant qu’il était au contact. Il frappa sur sa patte avant gauche, son épée ne trouvant aucune prise et ripant sur le cuir épais de la bête, lui signalant du même coup sa présence. Holker sentit son visage se contorsionner pour afficher une expression extatique, et il hurla sa joie, un cri rauque et guttural sortant de ses poumons puissants. Il se sentait en ce moment incroyablement vivant, comme si le monde s’était pour lui paré de ses plus belles couleurs. Tout était chatoyant et magnifique, tout excitait en lui son sens de la beauté. Il esquiva péniblement une des pattes du mastodonte, venant s’écraser sur son chemin, son corps se contorsionnant douloureusement. Il regarda au-dessus de lui, voyant le bas ventre de la bête et ses parties génitales, avant de frapper, son bras claquant comme un fouet vengeur. Il y eut un moment de flottement pendant lequel le tranchant de son acier vint fouiller les bourses du monstre, avant de compléter son arc de cercle, les tranchant par la largeur. Une pluie de sang accompagnée d’un beuglement de douleur furent ses justes récompenses, et l’Inquisiteur acheva sa glissade à l’arrière du monstre, le regardant un instant tituber. Pourtant, il ne s’effondra pas. Il était indéniablement condamné, la blessure béante le promettant à une mort aussi rapide qu’humiliante. Il resta sur ses gardes, attendant de voir la réaction de son adversaire et comment se portait son allié improvisé, respirant lourdement et s’imprégnant autant que possible de l’atmosphère épaisse qui l’entourait.

Je reste sur le sol quelques instants. Le temps de respirer. De me remettre de mes émotions. J’étais venu observer des mearians, et je me retrouve aux prises avec un monstre géant aux côtés de personnes que je ne compte parmi mes alliés que devant cette situation éphémère, pour pouvoir accéder, justement, au contenu de la caravane. Peu importe ce qu’elle peut bien contenir : après l’attaque du monstre, nous étions obligé de nous la disputer. Et disons que sans arme et sans armure, je ne suis pas bien équipé pour m’occuper des bêtes sauvages de cette taille. Je préfère les humanoïdes, de préférence à échelle avec moi. Enfin, on ne choisit pas toujours ses adversaires, quand on veut vivre.

J’aurais peut être dû partir, ou attendre, mais ma curiosité et mon excitation ont été plus forts. Cette douleur, c’est le fruit de mes actions. Je dois l’accepter.

Je finis par me relever tant bien que mal. Je commence par tâter avec appréhension les différentes parties de mon corps qui me font mal, notamment mes côtes, mais aussi mes mains. Comme prévu, rien n’a l’air cassé, même si la douleur est au rendez vous. Je suis à nouveau derrière les autres, tandis que ce qui doit être leur chef, lui, a foncé tout de suite après ma propre intervention. Je ne vois pas bien, de là où je suis. Il s’est enfoncé sous la bête. La stratégie est normale : c’est en général l’endroit où se trouve la faiblesse, sous la carapace, lorsqu’on peut s’y introduire ou bien la retourner.

Je voudrais bien retourner au combat, foncer à nouveau. Mais… Après mon attaque sur son œil, dans lequel la pierre a toujours l’air logée, et le cri qu’on vient de pousser de là dessus… Puis le cri qu’elle a, elle même, poussé… Est ce bien utile ? Que pourrais-je faire de plus ? Ramasser des pierres, encore ? Réquisitionner son équipement à un des soldats et tabasser la bête avec ? Ce serait possible. Cependant, encore une fois… Ce n’était pas vraiment nécessaire. Probablement.

Il était ressorti de sous la bête, derrière elle. Donc ce cri, ce n’était pas de la douleur ou de s’être fait piétiner : c’était de la rage. Quant à la bête, ELLE, c’était de la douleur. D’ici, je ne peux pas vraiment voir de quel genre de blessure il s’agit, mais sur le sol coule abondamment le sang du monstre. Avec un débit pareil… Il ne peut que finir par s’écrouler. Une quelconque action de ma part serait donc malvenue en la matière. Du danger inutile. Il se débrouille très bien. Et surtout, il est occupé. Donc, personnellement, je peux faire autre chose pendant ce temps. Qu’y-a-t-il d’autre à faire, peut-on se demander, que de frapper cette bestiole qui agonise ? Hé bien, je pourrais peut être aider les blessés, quelque chose comme ça. Ou alors, je pourrais aller voir par moi même dans la caravane s’il n’y a rien d’intéressant à y trouver, vu que Mearian avait l’air de vouloir passer par ici mais que ça s’est mal passé. S’ils étaient défendus, et s’ils ont attiré un tel monstre… C’est qu’on pouvait sans doute imaginer qu’il y avait quelque chose de valeur à l’intérieur ? Comme ces chiens de méariens n’ont pas le droit de le posséder, ça veut dire qu’on a le droit de le prendre. Je ne pense pas être en mesure de le subtiliser, vu ma méthode de transport, vu leur nombre, et vu qu’il fallait une caravane pour le transporter mais… Je peux au moins aller jeter un coup d’oeil. J’aime bien savoir. Et puis, si ça tombe entre les mains de l’Empire, qui pourrait être ou ne pas être un allié ou un ennemi dans le futur, c’est bien d’être au courant.

Donc, la bête est d’un côté de la caravane. Je n’ai qu’à faire le tour pendant que tout le monde est occupé à la regarder mourir, beau spectacle s’il en est mais une conclusion connue d’avance, et regarder à l’intérieur. Ça paraît assez simple. Il suffit d’avoir confiance en soi, de ne pas regarder en arrière, de ne pas hésiter. Quand tu as été un allié, alors ton comportement paraît normal, et on se pose moins de questions. Donc, c’est ce que je fais. Ça n’a pas l’air d’interloquer mes alliés temporaires pour le moment. Ils sont occupés, ils ne se font pas beaucoup de cas de moi, je leur ai donné un coup de main, j’ai l’air assez inoffensif je pense pour le soldat de base, surtout après ma roulade.

De l’autre côté, je sens encore les secousses provoquées par les derniers soubresauts d’une bête à l’agonie, qui se claque contre la caravane. Peu importe. J’ouvre la porte en grand.

À l’intérieur, les gens qui s’y trouvaient n’ont pas résisté à la déflagration. Comme la caravane si, et que leurs corps sont dans des positions bizarres et impossibles, c’est surtout que l’impact a été d’une violence telle qu’ils ont été projetés contre les parois, brisant leurs os et terminant leurs vies, sans compter la déflagration magique qui allait avec. Ça ne m’intéresse pas, je veux ce qu’ils transportaient.

Je fouille l’intérieur malgré les secousses. Il n’y a rien de spécial, rien qui mérite autant de… Quoi que l’un, sur lui, tient quelque chose d’une manière assez serrée… Un genre de dossier… Ça peut être important… Je vais regarder ce dont il s’agit. J’essaie de le lui arracher, mais il tient bon, le bougre ! Il faut que je lui casse le bras ! Bon, je me prépare, et je tire d’un coup sec pour lui briser.

Au même moment, la bête s’effondre enfin, emportant la moitié de la caravane, dévoilant au monde ce que j’étais en train de faire, c’est à dire briser un cadavre.

« Euh, en prospectant, j’ai trouvé des documents importants, ça peut peut être vous intéresser, hein »

Ne pas perdre l’aplomb, surtout ne pas perdre l’aplomb !