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Gronde la houle contre le rivage | Jor' R. Hallvaror

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NOVEMBRE 360



Un cri d’enfant déchira la plaine silencieuse. Jasmine courait pour fuir son père, les doigts en avant, prêt à l’attraper. Elle avait tout particulièrement en horreur ses grandes mains à la peau rêche, qu’il utilisait comme des pinces pour les insinuer sous les aisselles, dans le cou et sur le ventre. Il fit semblant de lui maintenir les hanches et poussée par l’instinct du survie contre les chatouilles, la jeune Jasmine bifurqua. Il la laissa faire : il faisait deux pas pour la rattraper qu’elle devait en faire six pour le fuir. Dorian, las d’être un parent en train de courir, finit par la chopper à la taille et la mit sur son épaule en sac à patate, ce qui la déshabilla de moitié. Elle gesticula et cria des sons si aigus qu’ils abîmèrent les tympans de son père. Il grommela et la déposa entre son épouse et lui.

« Le déjeuner est servi ! »

Il s’attela à la torture, essoufflant rapidement l’enfant après avoir pris ses pieds qu’il maltraita du bout des ongles. Fort est de constater qu’elle se mit à geindre, fatiguée par le châtiment. Le père arrêta, sa fille vaincue. Elle resta quelques instants étendue entre eux deux. Le zèle de la jeunesse eut tôt fait de la reprendre au corps, qu’elle se releva et bondit pour grimper sur son dos. L’uniforme qu’il portait ne se froissait pas si aisément. Ne percevant aucune réponse de sa part, elle le quitta pour trouver une autre occupation.

« Fais attention Jasmine. » Prévint la mère. « Ne t’approche pas trop du bord. »

« Oui oui oui. » Maugréa la fille, curieuse de découvrir les alentours. Ce n’était pas la première fois qu’ils venaient se restaurer sur la falaise pour profiter d’un ciel et d’une vue imprenable ; le froid n’entachait en rien l’après-midi, qu’ils trouvèrent doux. Même le vent, d’habitude capricieux, était tranquille. Quelques fois, une brise venait rompre la quiétude, rappelant aux tourtereaux la fraîcheur des lieux.

Un petit insecte portait sur son dos une charge visiblement trop grande pour son habile corps, ce qui n’empêcha aucunement la fourmi de retrouver son chemin et de s’atteler à la découpe du petit bien. Quelques ouvrières la rejoignirent dans la tâche et, une fois cela fait, prirent chacune un bout qu’elles ramenèrent dans leur tunnel. Jasmine était accroupie juste au-dessus, un bâton dans la main. L’envie de les déranger était forte, ainsi, elle leur mit quelques petits barrages infructueux ici et là. Un coup c’était une feuille, un autre un petit bout de bois. Les fourmis finissaient toujours par retrouver le sentier. Alors elle décida de poser un tout petit caillou dans leur entrée. Satisfaite de son ingéniosité néfaste et de son aptitude à les entraver, elle se releva, allant se perdre dans d’autres fourrées.

L’océan s’apparentait dans l’esprit de la jeune enfant à un large manteau noir, couvrant la majorité de la surface près de la falaise, terre des hommes. Elle se pencha à quatre pattes pour voir un peu plus le gouffre qui s’étendait juste en-dessous. Des plantes sauvages et solides, étaient accrochées aux parois, juste avant une nette cassure qui plongerait n’importe quel être succombant à la pesanteur vers ces rochers, en bas. Jasmine se releva en époussetant la robe et telle une archère prête à fendre flots et vent, elle cracha. Elle fut déçue quand elle vit que l’objet de son étude disparaître de sa vision.

« Jasmine ! T'abîmes ta fourrure ! » Cria sa mère plusieurs fois, à une cinquante de mètres d’elle. L’enfant fit semblant de ne pas l’entendre et renonça au troisième tir, s’étendant dans l’herbe jaunie par le sel et le soleil. Elle se retourna et eut une idée qui n’allait pas leur plaire.

« Il faut aller la chercher. » ordonna Galaé, face au soleil, la tête en arrière. Une heure et demie s’était écoulée depuis qu’elle avait crié son nom. Le père râla dans sa barbe, elle avait eu l’idée en première et qu’importe les arguments, elle gagnerait.

« Soit. »

Soudainement assoiffé par ce temps chaleureux, il prit la gourde qu’il décida d’emmener à sa fille, toujours dans les herbes mi-hautes qui la cachaient. Il ne fallut pas longtemps à Dorian pour s’apercevoir de sa présence dans le petit maquis de la plaine, proche du gouffre.

« Jasmine ? » L’enfant interpellé se releva, les deux bras tendus. Dans une main, elle tenait un petit grillon toujours vivant et dans l’autre… L’homme de sciences qu’il était se figea, les doigts crispés sur le contenant métallique. « Dépose ça. » La petite fille était épuisée et ne comprit pas la supplication de son père.

« Pourquoi ? » Elle s’approcha de lui, Dorian recula. Il fallait qu’il garde ses distances car l’objet de ses peines était coincé dans les doigts de son enfant. Elle ne subissait pas les effets, puisqu’elle y immunisée. Le père mit la main sur sa tempe et fit un pas de plus en arrière pour que son épuisement s’estompe. Est-ce que la laisser sur place était suffisant ?

« Va la jeter. » Tonna-t-il, présageant qu'il ne la laisserait pas davantage s'exprimer.

Elle haussa les épaules, contente pourtant de sa petite œuvre et s’approcha du bord, prête à lâcher ce qu'elle possédait dans les deux mains.


The Dream
Jasmine & Jor'

« Who are you, little one? I know who you are. The trespasser, the walker in my head... Do you like it? Do you like your prison of darkness? You'll never be able to run away from your despair, from me. »
L’écume aurait beau fuir, elle ne ferait que revenir indubitablement entre ses anneaux. Le sable aurait beau cherché à dissimuler l’ignominie, les mensonges ne pourraient jamais briser l'effrayante vérité. L’océan était pris au piège. Dans la certitude de cette idée, les crocs du Jörmungandr étincelaient de folie et d’irritabilité. Sa colère faisait bouillonner l’eau, et l’effroi constant rendait le corail grisâtre. La colère brûlante de la glace, emportée par la brise océanique dominant le maudit de la créature. De si loin, de si haut, pouvait-on alors voir son corps serpenter lentement ? Sa queue effleurer les falaises d'Akantha ? Ses anneaux s’enrouler autour de Nueva tandis que sa gueule fixait la surface maritime d'Ellgard ?

Il voulait la voir, dans la fureur appétissante de fixer ce qui était sien, dans la question sifflante qui le poussait à s’élancer et à la gober. Il l’aurait alors, à l’intérieur, dans son gosier, pour les années à venir… Mais le Jörmungandr était un être à l’esprit empli de contradictions.

Un met de choix.

Un œil globuleux s’extirpa de sa réflexion. Les poissons fuirent. Les écailles frissonnèrent. Il pouvait sentir quelque chose. Une entrée. Une puissance, bien jeune, à peine développée… Et capable pourtant de l’effleurer du doigt. Son iris se fit vive, une ligne si fine qu’elle semblait disparaître dans le mordoré brûlant. Ô… Par une graine impromptue germa une faim grandiose. Quelque chose de si infime ne pouvait qu’évoluer en un concept qu’il se devait de posséder. C’était une obligation.

Il suivit l’odeur. Celle de la candeur, de la curiosité et de l’humanité. Ce dernier mot lui donnait la nausée. Le sable se dispersa, poussière d’or assombrie par sa peau. Sa crête perça l’eau, avalant la lumière dans sa dureté. Il glissait dans les fonds marins, il se rapprochait. Encore. Toujours. Il percevait les effluves gratifiantes, les possibilités sanglantes, la sublissime et irrésistible. Ce n’était pas la forme… C’était autre chose qui glissait un doigt ravageur sur ses naseaux fumants. Je suis là. Juste là. Chuchotait-il, avide d’être possédé, charmeur et vil.

Les rocs ne purent le freiner, et l’écume si calme, grondait plus encore, si noire, trop proche des rivages herbeux. Ici, tout en haut. Si haut que tu ne pourrais m’attraper. Le Jörmungandr s’ébroua, la falaise si mince et futile devant son corps massive. L’eau glissa, avide de fuir, effrayée devant la lourdeur, l’envie, la rage et le carnage. Il montait. Encore, toujours. Les anneaux s’extirpant ci et là de l’infini bleuté. Et comme pour chercher à alarmer l’enfant maudite, le ciel s’assombrit, la houle se leva, porteuse d’une odeur putride, de centaines d’années de corps putréfiés et digérés, de hurlements silencieux et torturés s’extirpant de sa respiration.

La gueule étirée en un sourire monstrueux, le serpent montait, ondulait dans l’air. Elle le vit. Si proche et loin à la fois. La terreur s’extirpa de ses poumons, ses jambes portées par un instinct maternel plus grandiose encore que l’effroi parcourant désormais la zone, que la peur serpentine influée par le Jörmungandr.

« JASMINE ! »

La gueule continua sa longue et indéniable montée. Et cette falaise pourtant si immense pour les Hommes, ne semblait qu’une fébrile pointe face au monstre marin. L’élément salin pleura sur la gamine. Jasmine… Ô Jasmine. Violaient les yeux du titan. Il la fixait, de cette envie ignoble, de cette folie indéniable. Une enfant, si fine, frêle.

Jor’ porta son regard sur le père, son ombre terrible de prédateur coulant sur lui, sur elle, sur chaque pourtour. Ô… Il adorait ce visage. Il adulait le désespoir dans son regard. Son sourire s’agrandit, sa gueule béante laissant échapper sa langue pourfendeuse. Il siffla : un père qui ne pourrait jamais protéger sa fille, et qui la verrait mourir dévorée.

Ses iris brutalisèrent celles de la gamine, une nouvelle fois. Ses effluves étaient succulentes. Elle n'était qu'un point infime entre ses deux yeux sauriens.

Jasmine, Jasmine. Tu m’appartiens, Jasmine.

Son corps dansa sous la houle, le râle souffla sur l’All Ombra, il s’élança. Il s’élançait. Il s’élance, la gueule béante donnant sur les abysses. Les abysses qui t’attendaient, Jasmine, les abysses qui te lacéreraient de toutes parts, car désormais, tu aies au Désespoir.

« JASMIIIIIIIIIIIIIiNE ! »

(c) DΛNDELION






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