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La mélodie des lacs

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Infinis.

Ephraïm avait déjà eu l’occasion d’avoir une première vision de ces lacs bien des siècles auparavant. Déjà alors, il avait trouvé le concept magnifique et le nom séducteur. Aujourd’hui ils l’étaient bien moins, car le roi maudissait l’éternité de sa trop longue « vie » et n’espérait plus l’immortalité, non. Tout cela avait beaucoup trop duré, cette souffrance…

Les spectres n’étaient pourtant pas censés vivre aussi longtemps ; ils ne se réincarnaient qu’une seule fois. Mais lui ? Obscural seul pouvait bien le savoir, une malédiction le retenait irrémédiablement à terre. Même les Anges qu’il avait rencontrés n’étaient pas parvenus à extraire son âme, bien trop lourde, bien trop persécutée, bien trop attachée au sol et à ses rêves d’Ether. Quelque chose ne voulait pas lui donner le repos éternel et l’obligeait à vivre un enfer sur terre.

Ses pas le faisaient parcourir la berge de l’un des lacs, sur un petit lopin de terre entre deux étendues d’eau. Autour de lui, des canards caquetaient et des oies cacardaient dans un vacarme improbable. Et malgré tout ce bruit, rien ne pouvait rivaliser avec la cacophonie perpétuelle qui se déroulait dans son crâne. Là où les voix parlaient, parfois les siennes, parfois celles d’autres personnes, d’autres esprits. Comme une communauté de pensées qui constamment l’envahissaient, le polluaient de remarques inutiles ou de désirs futiles.

Et si je sautais dans l’eau ? Et si je me baignais ? Qu’est-ce que ça fait de se noyer ? Devrais-je chasser cette oie ? Va-t-elle me chasser ? En ai-je déjà mangé ? Oui, non, je ne sais plus. Peut-on les manger ? Le ciel est sombre, va-t-il pleuvoir ? J’ai peur de la pluie, à moins que ce soit l’orage ? Je veux partir, où suis-je ? Qui est là ? Quelqu’un m’entend ? Oui. Non. Je ne crois pas, je ne pense pas. Je ne suis pas moi. Qui êtes-vous ? Personne, quelqu’un, Alexander.

Qui suis-je ?

« - Une belle matinée, assurément, salua le grand sage comme si de rien n’était. Un homme sur un banc pêchait, il lui rendit le bonjour.

Ce vacarme incessant, il s’y était habitué depuis longtemps. Des fois, il parvenait à y mettre un terme pendant quelques secondes, des fois il avait le court plaisir d’être seul, mais la plupart du temps il les entendait.

Lorsqu’il trouvait le sommeil, il s’enfonçait généralement dans des songes où sa pensée découpée et absurde se trouvait être une prison incroyable et où des personnes inconnues et leurs souvenirs lointains venaient habiter des cages aux longueurs infinies. Ils criaient et pleuraient, se précipitaient aux barreaux et l’injuriaient parfois. Mais jamais aucun ne s’échappait : ce n’étaient que des fantômes du passé, des ombres, des silhouettes informes pour certaines et précises pour d’autres. Alexander Wrath était l’une d’entre elles, encore nette, encore visible.

Finalement il trouva un pont en bois ; il y en avait bien plus qu’il y avait de lacs. Celui-ci le mena jusqu’à l’autre côté de la berge où un homme, bien curieux, usait de sa voix et d’un instrument pour égayer la faune. Il resta longtemps à l’étudier de loin, se délectant des sons et des tonalités, avant de remarquer l’effet que cela avait sur lui. Le silence, la paix, les voix presque silencieuses ; c’était une ode à la plénitude qui l’enveloppait et le berçait.

Une magie était à l’œuvre. Une magie puissante qu’il voulait maintenant connaître et qui le fit s’approcher de l’individu pour se délecter de son air jusqu’à ce qu’il prenne fin. Retrouvant malheureusement ses démons quand le calme revint, Alexander s’enquit aussitôt de l’identité du musicien, se présentant finalement par souci de politesse.

Il était le Grand Sage après tout.

Voici le dialogue avec lequel Alex a pu se présenter :

« - Je ne saurais me tromper en vous disant que cette mélodie n’avait rien d’humain, musicien errant. Vous m’avez envoûté et me voilà à vouloir connaître le nom de l’auteur d’un tel prodige ! Quant à moi… j’ose espérer que mon visage peut vous être familier : je suis Alexander Wrath et j’occupe le poste de Grand Sage à Nueva. Enchanté de faire votre connaissance. »

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Finalement, une fois la nouvelle année passée, Solstice avait décidé avant de reprendre la route d'observer encore un peu les hameaux et la nature autour des lacs de Nueva. La paix qui y régnait correspondait encore à ce qu'il pouvait trouver de plus inspirant dans ce monde tout en se rapprocher un peu de l'immobilité coutumière du sien. Cet endroit était encore bien trop lumineux évidemment, émancipé des ténèbres originelles et arraché à la splendeur d'une clarté pure et divine.
Toutefois il y avait quelque chose ici qui, selon des termes approximatifs, le satisfaisait. Cela pourrait maintenant l'illusion d'être à sa place au moins quelques temps encore, et les derniers jours couverts par les nuages l'épargnaient suffisamment de l'inondante lumière solaire pour qu'il puisse se permettre de séjourner en plein air et au même endroit. Le mois de janvier de l'année 418 serait le premier dans ce monde où le démon connaîtrait le repos, la contemplation et la solitude aussi longtemps dans une nature avec laquelle il s'entendait bien malgré tout.

Dans quelques hameaux qu'il avait traversé, l'art et la fête étaient plus présents que la religion ou la politique, ce qui lui permit de trouver quelques oreilles pour lesquelles chanter. Bien sûr cela n'eut pour résultat que d'assombrir les festives assemblées, mais on respectait ici la musique suffisamment pour qu'on lui souhaite à chaque fois un paisible périple et qu'on finisse même une fois à lui offrir un instrument. Cela fut son premier. Il décocha son premier sourire lorsqu'il le reçut. Un enfant et une femme le virent ce qui les fit à la fois pâlir et ressentir une insolite gaieté.
Plus personne après cela ne saurait jamais que le démon Solstice Evyld'hen avait pu posséder à un moment une telle expression pour quelque chose que la plupart du commun des mortels trouverait bien futile. Et c'était parfait pour le démon. C'est ce qu'il voulait. Offrir à peu, beaucoup. Recevoir de beaucoup, peu.

Il marcha vers les lacs infinis, s'étendant à perte de vue, au milieu de quelques pêcheurs, puis d'une faune éparse et animée. Il tenait à la main une peldinata, son instrument à corde, fait d'un artisanat local et très commun dans la région. Mais c'était sa seule et unique possession, la seule dont il ait réellement besoin à présent. Cela ressemblait à un arc, courbé et tordu d'une façon étonnante mais très régulière, et qui tendant un ensemble de cordes fines, scintillantes et tressées.
Il fallait faire glisser ses doigts sur celles-ci avec une adresse et une précision démesurée afin d'en tirer un son mélodieux et une mélopée absorbante. Cela nécessitait une dextérité prodigieuse et cela relevait d'un long entraînement; malgré le commerce courant de la peldinata, quelques seuls initiés et itinérants savaient bien en jouer pour émerveiller les foules.
Mais instinctivement, une fois qu'il la tint, le démon sut comment mouvoir son majeur, son pouce et son index pour produit quelques notes ravissantes. Il ressentait la musique, et l'art le pénétrait aussi bien qu'il savait le reconnaître. C'est ainsi, après quelques essais, qu'on lui proposa de lui donner.

C'était avec une fébrile liesse qu'il se découvrait grandir en tant qu'artiste, vagabondant alors jusqu'à la limite de l'eau miroitante. Des oies s'y trouvaient. Solstice se prit à les regarder vivre pendant plusieurs minutes. Puis il plaça son instrument de la bonne façon, faisant résonner les cordes timidement et enfin fit rebondir les notes les unes sur les autres afin de composer avec sa patience habituelle un air délicat.
Il chanta, et cette fois à l'attention des animaux pour lesquels il leur offrait sa visite amicale.

Si vous pouviez exister un peu sur l'air
Du musicien qui n'est que de passage,
Danser ou attendre sur ces quelques airs,
Ceux de l'homme qui n'est que de passage,
Il chantera pour vous,

Peut-être bien que cela pourrait vous plaire,
La musique qui n'est ici que de passage,
Autant qu'il aimerait pouvoir vous plaire,
Ce discret artiste qui n'est que de passage,
Et il chantera pour vous,

Il vaut bien mieux cela que d'être amer,
Pour toutes les mélodies de passage,
Laissez les donc vous guider vers la mer,
Car vous aussi n'êtes ici que de passage,
Mais moi je chanterai pour vous.


Après les derniers mots, il sentit une nouvelle liesse malgré les rayons du soleil l'épuisant, car les animaux ne fuyait pas son chant. Il cilla tranquillement, tout en faisant vibrer la dernière corde qu'il serrait et la relâchant sereinement. Cela lui avait plu.
Ce qui advint ensuite ne pouvait que le surprendre encore d'avantage car ce n'est pas une oie mais bien un individu à la forme humaine qui se tenait derrière lui. Le démon se redressa légèrement.
Il cilla.

C'était une bien étrange rencontre. C'était un homme. Il semblait assuré et cérémonial. Mais derrière son aspect et ses manières se cachaient certainement mille choses difficilement déchiffrables même pour la conscience attentive de Solstice. Ce dernier ne persista pas car il n'en voyait pas l'utilité. Ce qui le captivait cependant était l'attitude sincèrement amicale de cet individu, ainsi qu'il ne pâlissait pas ou ne se montrait pas troublé par ses chants.
Aurait il conçut une pièce capable d'émouvoir, qui n'attendait pas les ténèbres mais la lumière dans l'essence des êtres pensant ? Était-ce un succès inattendu et hasardeux survenu après avoir sourit ? Après avoir contempler les lacs infinis et joué d'un instrument ? Sa quête résidait peut-être simplement non pas dans le retour de l'art ancien et d'Obscural, mais dans la simplicité du voyage, aussi bien spirituel que matériel.
Solstice cilla de nouveau à cette pensée.

Non il l'aurait su si il avait composé une oeuvre différente des autres. Il aurait changé et il l'aurait ressentit. Son cœur aurait trouvé un profond désarroi et son âme une plénitude à la hauteur de ses retrouvailles avec le Solstice d'été. Il repensait à ce qu'avait pu lui dire et offrir son invocateur, Kryos Agathon, par le passé. A ce moment là aussi il avait pu croire en la simplicité de l'existence mortelle. Un court instant. Mais tout retombant toujours. Car l'évidence, si chacun la fuyait, Solstice lui était éblouis par elle; il savait que rien ne serait possible sans des véritables actes dirigés vers le divin; des gestes sensiblement capables de changer la nature même de cette dimension.

C'était donc que l'individu mystérieux que lui faisait face était différent. Que ce qu'il cachait au fond de son regard fixe et déterminé était en lien avec son aptitude à comprendre différemment la magie du démon. Voilà qui avait de quoi être déroutant. Plus que tout ce qu'avait pu jusqu'à lors ne pas comprendre Solstice Evyld'hen.

- Je ne saurais me tromper en vous disant que cette mélodie n’avait rien d’humain, déclara l'homme. Vous m’avez envoûté et me voilà à vouloir connaître le nom de l’auteur d’un tel prodige ! Quant à moi… j’ose espérer que mon visage peut vous être familier : je suis Alexander Wrath et j’occupe le poste de Grand Sage à Nueva. Enchanté de faire votre connaissance.

En parlant et se présentant, cet individu dégageait une aura très impétueuse qui couvrait immédiatement comme un voile lourd son interlocuteur. Elle affecta peu Solstice et il pu la percevoir, mais il ressentit immédiatement qu'une conversation avec un être tel que lui n'aurait rien d'anodin, pour la simple et bonne raison que cet être lui même n'était pas anodin.
Il posa son instrument et se tourna complètement vers Alexandre Wrath. Pendant un instant il eu l'intuition de le reconnaître. De savoir qui c'était. Il eu envie de le dire à haute voix. Mais il se ravisa et son intuition disparu aussi tôt.

-Enchanté oui. Merci à vous.

Le démon se releva, révéla sa stature maigre et grisâtre à peine recouverte par sa cape noire.
Il était réellement stupéfait mais ne laissa rien transparaître. Quand bien même cette personne était d'un toute autre ordre, qu'il était d'une espèce rarissime, que son poste hiérarchique dans ce pays était sans équivalent, il ne pouvait pas croire que sa musique lui ai plu.
En temps normal cela aurait tirer Solstice dans ses plus grandes extrémités émotionnelles, le secouant dans toute son âme. Pourtant il demeurait pour le moment simplement à la fois ému et stupéfait. A vrai dire il ne savait pas quoi en penser.

-Si ma musique et mon chant vous ont comblés, je suis doublement honoré. Oui. Oui vraiment. Et quant à moi on m'appelle chansonnier et on me nomma pour le passé, le présent et l'avenir Solstice Evyld'hen. Mais ce n'est guère important de s'en rappeler.

Il ramassa son instrument et le serra contre sa cape.
Le bout de ses doigts fins tremblaient et il ne s'en rendait compte que maintenant.

Le démon ne pouvait dire si c'était la faiblesse de son corps au contact du soleil qui atteignait ses limites, ou alors si cela était l'émotion qu'il pouvait ressentir à l'idée qu'une de ses prestation avait pu plaire à quelqu'un.
Solstice Evyld’hen, un nom bien étrange sorti de nulle part. Il ne renvoyait vraisemblablement à aucune ethnie, aucun pays et tenait des inspirations qui, contrairement à ce que le chanteur sous-entendait, intéressaient largement le Grand Sage.

« - Il n’y a pas de petite connaissance, je me souviendrai d’un nom aussi singulier, Sire Evyld’hen. Puis-je m’enquérir de l’origine de vos chansons, les apprenez-vous au gré de vos voyages comme le font les bardes et les conteurs voyageant par les chemins ? »

Ephraïm était intrigué, c’était le moins que l’on puisse dire. Si ce n’étaient déjà son nom et sa musique apaisante, c’était en réalité tout l’individu qui semblait sorti d’un conte de fée. Ses vêtements de lin légers, mais sales, contrastaient étonnamment avec sa peau grise tirant sur l’eigengrau, comme si celle-ci était drapée de nuit. Ses réponses mystérieuses et ses accents folkloriques, comme tirés au hasard, presque artificiels, lui donnaient des airs de pantin ou d’acteur, même s’il n’en était rien. L’original semblait tout à fait naturel.

« - Par ailleurs, si je puis me permettre une seconde interrogation, quel curieux nom est-ce là, Solstice ? J’imagine qu’une bien belle histoire doit fonder ses origines. Avez-vous vu le jour ou la nuit, quel apex était le vôtre au moment de votre naissance pour vous valoir tel patronyme ? »

Progressivement, le Sage s’était approché du musicien pour venir s’asseoir entre les roseaux, au bord de l’eau. Aux alentours de l’énergumène, la nature semblait désormais plus florissante, même si le flot de pensées néfastes avait repris son cours dans l’esprit tumultueux d’Ephraïm. Quelque chose l’attirait chez l’olibrius, comme un sentiment de noirceur liant les deux individus, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Toutes les apparences semblaient indiquer un vagabond au teint curieusement hâlé, capable d’une magie musicale peu commune… mais les apparences étaient souvent trompeuses et le roi millénaire avait appris à faire confiance à son instinct.

Il ne le trompait, pour ainsi dire, pratiquement jamais. Quelque chose était à l’œuvre ici.

« - J’étais au départ venu me ressourcer. Cette infinité de lacs, d’étangs et de mares donnent l’impression de se retrouver devant un monde étranger, aqueux, où l’homme ni l’elfe n’a réellement sa place, mais les poissons et quelques rares oiseaux. Finalement, c’est comme être l’invité d’un hôte invisible, vous accueillant dans sa demeure sans pourtant apparaître. Possédez-vous, ménestrel, un même ressenti que le mien ? »

À cette étape, le Grand Sage cherchait principalement à sonder la psychologie de son interlocuteur, parlant de visions imagées et artistiques, parlant d’autres mondes à visiter. Dans l’une de ses précédentes vies, il avait été peintre pendant quelques années, mais n’avait connu ni notoriété ni bonheur à créer, pour au bout du compte se donner la mort. Il ne pouvait espérer, depuis, un quelconque artiste heureux et semblait pourtant se retrouver devant l’un de ces cas singuliers.

Qui ou quoi pouvait-il être ?
Le démon serra toujours autant contre lui sa peldinata en détaillant des yeux l'étrange personnage. Il ne cherchait rien dans les artifices artificiels et matériels de son enveloppe mais cherchait plutôt une intuition, une connaissance furtive lui revenant à propos de l'âme sombre et ancienne qui était forcément celle de celui qui pouvait être attiré plutôt que repoussé par son art.
Il ne sentit encore rien si ce n'est l'extrême curiosité de son interlocuteur exprimée par ses mots, qui n'avait d'égal que la sienne, exprimée par son sentencieux silence.

-Cela fait un bon nombre de question.

Il fit mine de tirer sur les cordes de son instrument comme pour vérifier un détail sur celui-ci, tout en occupant son esprit à chercher une façon correcte de poursuivre la conversation très abondante que lui proposait l'individu. Il n'avait pas particulièrement à l'esprit de bien faire, simplement d'être une décente rencontre pour la personne qui méritait son attention toute extraordinaire.
Le démon considérait tous les individus qu'il avait connaître et voir comme des parts importantes de son voyage et du monde tel qu'il existe, mais c'était la première fois qu'il ne ressentit pas cette sensation de cheminer sur le sentier du hasard, mais plutôt d'avoir une collision qui avait un sens providentiel. Le destin avait à ses yeux aussi peu de sens que le chaos.
Mais l'un et l'autre était possible comme certaines forces y croyaient suffisamment - cela il avait pu lui même le constater et l'apprendre. De plus, la volonté était une entité prodigieuse, commune autant aux dieux qu'aux insectes, c'était elle qui rendait possible l'acte providentiel. Dans les lacs infinis, quelque chose de cet ordre était à l'oeuvre. Que la rencontre entre Wrath et Evyld'hen en soit la cause ou la conséquence, Solstice l'ignorait et n'imaginait pas un instant pouvoir un jour le deviner. Cependant il savait que le démon comme son interlocuteur était traversé en même temps par cette même pensée. C'est ce qui excitait le caractère de l'un et de l'autre. S'ajoutait à cela l'aura généreuse de Wrath et la personnalité indéchiffrable du démon.
Malgré cette mésentente passive des comportements, Solstice s'extirpa de ses songes pour relever la tête et enfin parler.

-Je suis Evyld'hen. Solstice n'est pas celui que j'étais à l'origine, c'est juste de cette façon qu'on me... surnomma; du fait de la plus longue nuit de l'hiver. Depuis j'en fais plus usage que du patronyme sous lequel je suis né. C'est une arrogante décision j'en ai conscience. Mais elle me plaît.

Il fit mine de tousser. Le démon cherchait à jauger ce qu'il avait dit et ce qu'il pouvait dire. Il n'y avait que la pure vérité dans chacune de ses pensées autant que dans chacune de ses déclarations. Une telle transparence absolue aurait de quoi rendre fou n'importe quel être sensé et doté d'une raison ordinaire; chez Solstice elle était à l'origine toute naturelle, et avec le temps ne causait en lui qu'une sensation de manque de savoir-vivre. Mais il devait en faire fi assez vite pour ne pas laisser passer trop d'inconfortables silences durant les rares moments où il lui fallait longtemps s'exprimer.

-La musique elle vient de moi, les textes de mon arrogance. Je n'aime pas toutes les choses que je peux voir, mais de toutes je tire pourtant de quoi écrire et composer. Durant mon voyage, oui. Aussi pendant mes repos. Dans ce pays et dans les quelques recoins que j'ai pu voir je trouve toujours de choses à y arracher pour en faire... ça.

Il tira deux puis trois cordes. Le démon n'avait pas de texte à dire alors il se contenta d'une brève mélopée à la voix accompagnée de quelques accords de sa peldinata. Il acheva encore par une succession d'harmonieuses notes et posa son instrument afin de dégager ses bras et d'essayer - presque vainement - d'adopter une allure plus avenante et détendue.

-Ce n'est rien. Mais dans mon arrogance c'est tout. Voilà pourquoi comme vous je viens ici dans les lacs. Pour me ressourcer et m'inspirer. Pour chanter. Car c'est la seule chose que j'ai vraiment.

Il haussa les sourcils et reprit immédiatement avec empressement son instrument.

-Ho ! Et ma peldinata ! On me l'a donné. Elle est à moi.

Il parut guilleret en prononçant ses derniers mots. Le sourire qui le traversa lorsqu'il eut ce présent lui revint et il baissa le regard en desserrant les lèvres. La dernière question de l'homme le troublait même si il n'y avait pas encore répondu. C'était elle qui suscitait jusqu'à lors le revirement de ses pensées et secouait ses souvenirs. Dans les lacs infinis il avait vécu le Solstice d'hiver ainsi qu'une rencontre particulière à partir de laquelle il changea. A sa manière. C'est seulement là que son voyage réellement démarra.
Mais à présent, il était encore dans les lacs et avait ralentit sa marche et son pèlerinage. Qu'est-ce qui le retenait en dehors du simple paysage et du désir de s'attarder dans les villages Nueviens ? Il le savait, comme toujours. Mais il décida cette fois de le balayer de son esprit pour offrir à l'étrange individu une bien meilleure réponse.

-Jusqu'à ce que vous veniez me féliciter, je trouvais que ces lieux n'étaient que beauté. Une simple et banale magnificence qui m'accordait le droit d'y chercher mon art. Mais à présent que je vous vois et que je vous parle...

Il tira une corde de son instrument jusqu'à son paroxysme et la relâcha pour faire résonner une note stridente mais étrangement juste. L'échos lui plaisait car ici, dans les lacs, il paraissait surnaturel.

-Je pense que ce lac a appelé deux individus à se trouver sur son bord. L'un pour chanter. L'autre pour l'entendre.
La providence. C’était visiblement ce en quoi croyait le ménestrel au curieux patronyme. Alexander partageait cette idée de la chance, la connivence… mais Ephraïm les méprisait et n’avait foi qu’en un contrôle total du destin et des dénouements logiques.

« - Vos paroles sont sages. Philosophiques certes, mais empreintes de la logique indéniable que l’on reconnaît aux grands voyageurs. Notre rencontre est certes placée sous le signe de la providence, j’en suis convaincu. »

En vérité, les réponses du musicien étaient évasives et sujettes aux déviances que pourrait avoir une personne sous l’influence du lyrium. Le Grand Sage ne savait quoi penser de cet homme tellement ses paroles l’enveloppaient de mystère. C’était comme si les informations que donnait Solstice venaient brouiller davantage son identité et le transformer en une ombre floue dans l’esprit calculateur du roi.

Une chose toutefois que Octavus pouvait repérer était la redondance du mot arrogance, comme une auto-flagellation de l’inconnu. Cette modestie et cette naïveté dans ses paroles, comme celle d’un nouveau-né découvrant le monde, coupées à son nom étrange et à sa magie délurée. L’énergumène était définitivement enrobé d’un voile de mystère qui laissait Ephraïm interrogatif. Il n’y avait pas encore de quoi tirer des hypothèses, toutefois la grande expérience du Sage lui faisait envisager plusieurs réponses à ces questions.

Autour d’eux, la nature reprenait son cours. Quand le musicien ne jouait de son instrument ni ne chantait, les volatiles s’éloignaient et le vent revenait souffler dans leurs nuques. L’herbe elle-même semblait plus rêche et les roseaux, innombrables autour d’eux, pointaient dans une autre direction. Seuls les nuages ne changeaient jamais, immuables dans le ciel ocre de la journée touchant à sa fin. Le temps avait lui, en revanche, grandement défilé sous l’emprise de l’enchantement.

« - Le soleil descend et je crains donc que notre entretien ne touche à sa fin. Ce fut une agréable rencontre, bien que mystérieuse je vous le concède. J’aurais encore bien des questions à vous poser, mais je crains de ne devoir m’en tenir à une dernière avant de signer ma retraite… »

À dire vrai, Ephraïm était légèrement frustré par cet individu qu’il n’avait pu percer à jour et ne se sentait plus d’humeur à jouer aux devinettes. Alexander possédait un pouvoir pour lui éviter cela et s’il avait hésité à s’en servir au départ, il l’avait progressivement davantage envisagé au cours de la curieuse discussion.

Après une intense réflexion coûteuse en énergie comme en concentration, il avait réussi à réduire ses conjectures à trois possibilités. L’une d’entre elles était qu’il avait affaire à un démon, dont les mœurs et les raisonnements hors du temps ne lui échappaient plus tellement il en avait invoqués durant sa première vie. Avantage considérable à cette théorie : si l’homme était bel et bien un démon, il s’avérerait réceptif à la magie du Grand Sage. Peut-être devinerait-il alors la fissure dans le masque de bonnes intentions du saint homme, mais au moins seraient-ils tous deux fixés sur leurs véritables natures.

Une autre possibilité était évidemment qu’il soit une dryade, dû à l’influence de ses mots et de ses chants sur l’environnement ; la communion classique qui liait l’être à la nature. Et puis venait une dernière hypothèse : celle qu’il était en réalité un simple humain, mystique mais bel et bien mortel, doté d’une magie qui dépassait l’entendement de ceux de sa race.

Finalement, peu importait la réponse : Alexander s’était préparé à sourire en conséquence, à afficher un visage rassurant. Secrètement, il espérait que sa meilleure supposition était la bonne, celle du démon, car cela le mènerait alors à un puissant invocateur qu’il contacterait et manipulerait pour l’aider dans ses noirs projets.

Mais était désormais venu le temps de poser la dernière question, en vérité deux mues en une seule. Les yeux dans les yeux, l’influence libérée pour laisser entendre à l’interlocuteur que c’était une chose importante, vitale, une question de vie ou de mort, Ephraïm demanda donc :

« - D’où venez-vous réellement et qui vous a fait naître, Sire Evyld’hen ? »

Il vit alors le regard de l’inconnu s’élargir : il avait senti son pouvoir persuasif. Mais ce n’était pas tout. Car bien au courant de cela et assez puissant pour réagir, il était en mesure de l’ignorer. La réponse lui appartenait donc à lui et à lui seul désormais.

En dépit du fait que son secret venait d’être percé à jour…